deux petits textes d’André Frédérique

Pudeur

Elle rougit si on parle de chaise, pour ce que l’on y pose.  Je prends mille précautions pour ne pas choquer ma femme. Dès le matin, une lettre la prévient de ma visite possible dans sa chambre pour le lendemain soir. J’entre comme quelqu’un qui se tromperait, m’excusant, revêtu d’un lourd pardessus beige. Ensuite, je dois imaginer mille raisons pour le quitter, la chaleur, ou qu’il est trempé.

En veston, je ne puis éviter que sa rougeur ne soit extrême. Il me faut revenir en arrière afin qu’elle n’éclate pas, m’entourer de rideaux ou me cacher dans la pièce voisine. Je reviens. Elle, enfouie sous les draps (en manteau de fourrure) a repris sa contenance. Je me glisse. Non, ce n’est pas commode.

Après je dois partir en voyage. Mais la gêne persiste des mois entre nous deux.

***

Promenades

La rue n’a pas le nu facile
Promenons-nous main dans la main
Je ne vois que lampions éteints
Grilles d’égout, sergents de ville

Où sont les filles accueillantes
Un sourire, crac : au lit pour rien
Où sont les mères où sont les tantes
Où sont les lits à baldaquin ?

Rue du Rêve que vous étiez belle
Avec vos déshabillés de couloir
Au tournant du boulevard
J’ai rencontré trois demoiselles

Ne portant rien que peau lustrale
Et tour de cou en boa bleu
Collier facile femme fatale
Regard en coin lit de milieu.

***

7 réponses sur “deux petits textes d’André Frédérique”

  1. OulRa dit :

    André Frédérique
    (1915 – 1957)

    Fils unique d’un commissaire de police qu’il détestait viscéralement, il fut pharmacien, successivement propriétaire de deux officines, qui firent faillite.  
    En dehors de cette profession il fréquentait une certaine bohème du Paris d’après-guerre, dont des comédiens comme Jean Carmet, les Branquignols. C’est en leur compagnie, et en celle de son alter ego Géo Lhoir, autre pharmacien, qu’il cultivait l’obsession de son existence : le gag. Il semblait vouloir transformer le monde en poème d’Henri Michaux. Il travailla également pour le Club d’Essai de la radio, tint une rubrique dans Paris-Match, et écrivit. Son principal livre anthume, « Histoires blanches », remarqué par Raymond Queneau, fut publié par Gallimard.  
    André Frédérique se suicida à l’âge de 42 ans.

  2. Éclaircie dit :

    Merci de me faire découvrir cet auteur, dont les deux textes proposés ne manquent ni d’humour ni de sensualité.

  3. Heliomel dit :

    J’aime bcp le second, merci pour le partage

  4. ELISA ROMAIN dit :

    Comme Héliomel, j’aime beaucoup le second. Sa biographie est aussi intéressante que la découverte de ses poèmes. Merci Oulra !

  5. 4Z2A84 dit :

    Une autre réussite de cet auteur, c’est « Don Juan ». Tapez « André Frédérique Don Juan » sur Google et vous lirez ce texte.

  6. OulRa dit :

    Du même…

    Pyrotechnique

    Cinq dames en cheveux attendent dans le salon Monsieur le Marquis. Monsieur le Marquis n’est pas habillé. Ni frisé, ni parfumé. Pour faire patienter les dames en cheveux, on leur apporte des pommes de terre à éplucher. Puis, comme Monsieur le Marquis se fait la barbe, voilà des pois à écosser.

    Quand Monsieur le Marquis arrive, les dames en cheveux ont épluché les pommes de terre, écossé les pois, balayé le salon, éssuyé les meubles (on ne leur avait pas demandé). Elles tirent de leurs boîtes des instruments de musique et jouent. Monsieur le Marquisdanse la gavotte dans les épluchures. Arrivent par la porte, par la fenêtr, par la cheminée, des messieurs mal habillés qui tiennent des pétards et des fusées. Ils en posent trois sous le piano, deux sous une chaise et cinq sur la cheminée. Sue la tête de Monsieur le Marquis, un feu vert tournant. On éteint. L’un d’eus allume les mèches. Tout saute. Quand on rallume, les messieurs ont disparu, Monsieur le Marquis est à bicyclette et les cinq dames ont des chapeaux.

    Voilà les divertissements qu’organise Monsieur le Marquis chaque lundi pour distraire Maqame la Marquise qui va mourir d’une maladie de langueur.

    .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.