D’après Lewis Carroll

Le Morse et le Charpentier.

Libre adaptation d’un poème de Lewis Carroll que l’on trouve dans

« De l’Autre Côté du Miroir », suite des « Aventures d’Alice au Pays des Merveilles »

.

« Le soleil brillait sur la mer,
Brillait de mille feux ;
Pour rendre les rouleaux luisants,
Il faisait de son mieux.
C’était le milieu de la nuit,
Détail le plus curieux.

La lune brillait, mais boudeuse,
Trouvant que son ami
N’avait plus rien à faire là,
Sitôt le jour fini.
“Il vient gâcher notre plaisir,
Ce n’est pas très poli !”

La mer était toute mouillée,
Le sable, sec et ras.
Le ciel était vide d’oiseaux,
Car ils n’étaient pas là.
On ne voyait aucun nuage :
Il n’y en avait pas.

 Le Morse et le Charpentier, main
Dans la main, cheminaient ;
Voyant, étendu, devant eux
Tant de sable, ils pleuraient.
“Ce serait plus beau, disaient-ils,
Si on le retirait.”

Le Morse dit : “Crois-tu que sept
Bonnes et sept balais,
En travaillant pendant six mois,
Pourraient tout déblayer ?
– J’en doute”, dit en sanglotant
Le triste Charpentier.

“O Huîtres, implora le Morse,
Venez donc avec nous !
Echangeons des propos aimables,
Foulons le sable doux.
Nous ne pourrons donner la main,
Qu’à quatre d’entre vous.”

La plus vieille Huître l’observa,
Mais pas un mot ne dit.
La plus vieille Huître secoua
La tête puis lui fit
Un clin d’oeil : elle répugnait
A s’éloigner du nid.

Mais alors quatre jeunes Huîtres
D’accourir à la fête :
Manteau brossé, museau lavé,
Souliers propres et nets
(Alors que des pieds, elles n’en
Ont pas, ces pauvres bêtes).

Quatre autres Huîtres les suivirent
Et quatre autres encore ;
Elles arrivaient par troupeaux,
Et par un prompt renfort,
Il en sortait toujours de l’onde,
Dessus le sable d’or.

Donc le Morse et le Charpentier
Marchèrent très longtemps,
Puis s’assirent sur un rocher
Fort confortablement.
Devant eux, les petites Huîtres
Attendaient, bien en rang.

Le Morse dit : “L’heure est venue
De discuter de tout ;
Parlons souliers, bateaux, bougies,
Parlons rois, parlons choux,
Demandons-nous si les porcs volent
Et pourquoi la mer bout.”

Les Huîtres dirent : “Attendez
Avant de bavarder !
Car nous sommes toutes bien grasses
Et donc très essoufflées !”
Le Charpentier dit : “Rien ne presse !”
Il en fut remercié.

Le Morse dit : “Il nous faudrait
Une miche de pain.Il nous faudrait aussi du poivre,
Du vinaigre de vin.
Donc, au travail, Huîtres amies,
Car nous avons grand faim.”

“Nous manger, nous ! firent les Huîtres,
Prises d’une peur bleue.
Après tant d’amabilités,
Ce serait trop affreux !”
Le Morse dit : “La nuit est belle,
Et le ciel est si bleu !

Merci de nous avoir suivis,
Vous si belles, si fines !”
Le Charpentier dit simplement :
“Encore une tartine !
J’ai dû la demander deux fois.
Tu es sourd, j’imagine !”

Le Morse dit : “J’ai grande honte
De les avoir bernées.
Nous sommes partis de si loin,
Elles ont tant marché !”
Le Charpentier dit simplement :
“Le beurre est trop épais !”

Le Morse dit : “Sur vous, je pleure,
Sur vous je m’apitoie.”
Avec force sanglots, des plus
Grosses il fit le choix.
Et devant ses yeux il brandit
Un grand mouchoir à pois.

“O Huîtres, dit le Charpentier,
Vous avez bien couru !
Si on rentrait à la maison ?”
Rien ne fut répondu.
Normal, puisqu’ils avaient mangé
Les Huîtres toutes crues. « 

Lewis Carroll (1832-1898).

3 replies on “D’après Lewis Carroll”

  1. 4Z2A84 dit :

    Lewis Carroll, le Maître du nonsense.

  2. Éclaircie dit :

    Merci de ce bon voyage !

  3. Rose-Marie Vassallo dit :

    Traduction épatante. Faire chanter ainsi un original plutôt rétif à la traversée, bravo !

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