Philippe Jaccottet

L’effraie

La nuit est une grande cité endormie

où le vent souffle… Il est venu de loin jusqu’à

l’asile de ce lit. C’est la minuit de juin.

Tu dors, on m’a mené sur ces bords infinis,

le vent secoue le noisetier. Vient cet appel

qui se rapproche et se retire, on jurerait

une lueur fuyant à travers bois, ou bien

les ombres qui tournoient, dit-on, dans les enfers.

(Cet appel dans la nuit d’été, combien de choses

j’en pourrais dire, et de tes yeux…) Mais ce n’est que

l’oiseau nommé l’effraie qui nous appelle au fond

de ces bois de banlieue. Et déjà notre odeur

est celle de la pourriture au petit jour,

déjà sous notre peau si chaude perce l’os,

tandis que sombrent les étoiles au coin des rues.

(L’Effraie, éd. Gallimard, 1953)

12 réponses sur “Philippe Jaccottet”

  1. 4Z2A84 dit :

    Oui, Jaccottet touche le coeur et l’esprit avec des moyens très sûrs à la fois simples et subtils. Je l’aime beaucoup dans « L’Effraie » et « L’Ignorant » mais moins dans « Airs » trop abstrait (?) ou condensé pour moi. Il faudrait que je me procure quelques-uns de ses recueils datés d’après 1967.

  2. ELISA ROMAIN dit :

    J’en ai acheté un hier…Je ne me souviens plus du titre, je te le dirai la prochaine fois, promis !

  3. Heliomel dit :

    J’aime aussi Jaccotet, j’en ai trois de lui, je vais me faire le plaisir de les relire, et hop, dans la valise!

  4. Éclaircie dit :

    J’ai croisé Jaccottet dans des anthologies et sur le site « Esprit Nomade », ce que j’ai pu lire de lui me touche, merci du partage.

  5. ELISA ROMAIN dit :

    « A la lumière d’hiver ». J’ouvre le livre avec un certain bonheur.

  6. ELISA ROMAIN dit :

    J’ai trouvé, chez Poezibao :

    jeudi 22 novembre 2007
    Anthologie permanente : Philippe Jaccottet

    Parler donc est difficile, si c’est chercher… chercher quoi ?
    Une fidélité aux seuls moments, aux seules choses
    qui descendent en nous assez bas, qui se dérobent,
    si c’est tresser un vague abri pour une proie insaisissable….

    Si c’est porter un masque plus vrai que son visage
    pour pouvoir célébrer une fête longtemps perdue
    avec les autres, qui sont morts, lointains ou endormis
    encore, et qu’à peine soulèvent de leur couche
    cette rumeur, ces premiers pas trébuchants, ces feux timides
    – nos paroles :
    bruissement du tambour pour peu que l’effleure le doigt inconnu…

    Philippe Jaccottet, Chants d’en bas, dans À la lumière d’hiver, Gallimard, 1977, p. 59

  7. 4Z2A84 dit :

    C’est très beau.
    Merci.
    « A la lumière d’hiver » figure dans le catalogue de la collection « Poésie/Gallimard ».
    Je répète que c’est la seule collection « de poche » consacrée à la poésie que l’on trouve dans toutes les grandes librairies. La poésie est peu lue. Faut-il s’en plaindre ou, au contraire, se réjouir de se livrer à une passion rare ?

  8. ELISA ROMAIN dit :

    Il faut se réjouir de partager une passion aussi rare…Est-elle si rare ?

  9. 4Z2A84 dit :

    Oui, il me semble qu’elle est de plus en plus rare. C’est la faute des poètes après la « percée » du surréalisme. La plupart sont devenus hermétiques, imperméables au « grand public », abscons. Je suis pour une certaine « obscurité » (un poème dans lequel tout est donné, révélé, manque si souvent de ce l’on appelle communément la « profondeur »!) – mais il y a des limites, surtout, évidemment, si l’on n’écrit pas que pour soi-même.
    Voici un poème de René Char :
    « Le loriot
    .
    3 septembre 1939
    .
    Le loriot entra dans la capitale de l’aube.
    L’épée de son chant ferma le lit triste.
    Tout à jamais prit fin. »
    .
    D’après des spécialistes, dont beaucoup d’universitaires, ce texte est remarquable, etc…Si vous partagez cet avis, expliquez-moi en quoi ce texte mérite des éloges. Pour moi, il ne veut pas dire grand chose, il est à peine évocateur… Est-ce parce qu’il a été composé à une date où le malheur s’abat sur la France qu’on doive l’admirer? Suffit-il d’un nom…d’oiseau…à l’aube pour s’émouvoir ? Un poète rencontré sur internet m’assure qu’il « donnerait tout Aragon » pour ces trois vers !
    Eh bien, je ne suis pas d’accord, et même je préfère une strophe du chantre d’Elsa, n’importe laquelle, à ce « Loriot ». Entre les poètes dits « difficiles » comme, par exemple, Saint-John Perse ou Pierre Jean Jouve et ceux qui me (nous ?) demeurent incompréhensibles, fermés, comme, très souvent Char ou André Du Bouchet pour n’en citer que deux, il y a comme un fossé ! Quand la poésie est une sorte d’expérimentation personnelle…il serait sage qu’elle le restât : personnelle. L’abandon de toute signification et trop de libertés avec la syntaxe conduisent à une impasse (Isidore Isou, autre « réformateur du langage » est carrément illisible) et c’est souvent le fait de « poètes » qui souhaitent jeter de la poudre…aux yeux de leurs lecteurs. Pour ma part, je ne tiens pas à en être aveuglé. Et vous ?

  10. ELISA ROMAIN dit :

    Ce que je sais, c’est que trois personnes ont ouvert les portes de la poésie. Pour moi, moi qui lui étais hostile. Peut-être à cause d’un professeur de français ,au lycée, qui m’a sèchement remise à ma place quand j’ai proposé une timide remarque sur son Poète Préféré, Adoré et posé tout desséché sur un piédestal (en l’occurence, une vieille armoire ). Je suis devenue instantanément aveugle et sourde à la poésie en général et à celle de Nerval en particulier. J’ai vu tant de haine dans le regard du professeur ! Sans doute avais-je dit une sottise mais je souhaitais apprendre, j’avais même pris le français en option puisque j’avais déjà passé l’épreuve en première. Il faut dire que ce professeur était totalement dépourvu de sensibilité. Sa seule douceur, c’était Nerval. Oui, mais moi, je me sentais Antigone…
    Trois personnes donc : Eclaircie, 4z et Phoenixs. Sans vous, je n’aurais pas eu accès à cette émotion intense !
    Je ne veux pas être aveuglée, non.

  11. 4Z2A84 dit :

    Depuis l’enfance, j’ai toujours vécu entouré de livres. De bons livres. Je n’imagine pas un monde sans eux.
    Le poète chrétien Pierre Jean Jouve écrit, alors âgé, ce poème dans lequel il s’adresse à son créateur :
     » Si Tu me donnes l’éternité sous quelque forme,
    Que je garde la touche avec mes grands objets
    Poésie et musique
    Et que je les entende en orbes éternels

    (Sinon je me refuse à la suite éternelle)
    Bien plus lucidement que jamais je ne fais.

    Jouve « Moires ».

  12. Éclaircie dit :

    Je passe juste vous dire l’intérêt que je trouve à vous lire…

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