Targus -une nouvelle d’Elisa-R

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L’eau a envahi les terres. Seuls quelques arbres émergent de la surface liquide, boueuse. Un homme, debout dans sa barque, rame. Ses efforts sont vains, il reste sur place.

– Voilà des semaines que tu erres derrière moi comme une ombre malfaisante. Ta puanteur est insupportable et tes râles déplaisants. Cherche toi quelqu’un d’autre, moi, je veux rester seul.

– Aucun son n’est sorti de ma gorge et je n’ai pas d’odeur…Interroge toi. Si ça ne vient pas de moi, puisque nous sommes deux…Tu vois ce que je veux dire ?

– Fiche moi la paix !

– As-tu remarqué mon arbre ? Il est enraciné là depuis des siècles, et moi avec lui. Comment pourrais-je errer derrière toi, je ne descends jamais de là. Mes jours et mes nuits sont semblables, depuis si longtemps…Parfois, je rêve, je me vois petit garçon sautant dans les flaques. Je vide mon regard et j’essaye d’imaginer la chaleur d’une mère qui me dirait, en me serrant contre elle : ne t’inquiète de rien ,mon petit, maman est là qui veille sur toi. Ferme les yeux et dors, tout va bien.
Mais je ne perçois pas grand chose, une vague sensation de douceur, peut-être…
Tout est humide depuis que l’eau a recouvert la plaine…Si j’avais encore des os…

– Tu me casses les pieds ! Si je devais choisir un compagnon de solitude, franchement, ce ne serait pas toi.

– Tu transpires ! Tes aisselles sont trempées…ou peut-être es-tu tombé dans l’eau ?

– Idiot ! Tu ne me quittes pas du regard, tu l’aurais vu ! J’en ai assez !

Il jette ses rames dans la barque et s’asseoit. L’autre, assis paisiblement sur une branche de saule, tout en haut de l’arbre, l’observe.

– Je m’appelle Targus, et toi ?

– Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Je n’ai pas de nom, je n’en ai plus. On m’appelle l’assassin.

– Dis-moi, l’assassin, où comptes-tu aller ? On ne voit aucune terre à des kilomètres.

– J’en trouverai une, n’importe laquelle. Et je tuerai, parce que je ne sais faire que cela et parce que c’est ce que l’on attend de moi.

– C’est ce que l’on attend de toi ? Tu en es certain ?

– Oui. On m’appelle l’assassin. Je n’ai plus de nom.

– Si tu veux, je te donne le mien.

– Le tien ? Il tourne son visage vers Targus. Pourquoi ferais-tu cela ?

– Pour que tu aies un nom et pour que les gens cessent de t’appeler l’assassin. Pour que tu ne sois plus obligé de tuer … Et puis, je ne connais personne d’autre que toi. Un nom ne sert à rien quand on est seul…

L’assassin reste silencieux un long moment. Il semble rêveur.

-Targus ! C’est un drôle de nom… C’est un beau nom !

– Tu le prends ?

– Non…

– Pourquoi ?

-… Je suis l’assassin, depuis si longtemps que je ne sais plus ce que j’étais avant.

– Tu as été un enfant, abandonné par sa mère.

– Comment le sais-tu ? Je ne le sais pas moi-même !

– Si elle ne t’avait pas abandonné, tu porterais encore l’odeur de son parfum. Tu serais imprégné de sa douceur. Tu ne pourrais pas te servir de tes mains pour tuer.

– Toutes les mères ne sentent pas bon.

– Si !

– Tu dis n’importe quoi. J’ai vu des mères vêtues de haillons. Elles sentaient mauvais !

– Tu n’étais pas leur enfant. Si tu l’avais été, tu aurais su qu’elles sentaient bon et que nulle autre odeur n’était plus merveilleuse que la leur.

– Mais qui es-tu ?

– Je suis Targus. Sauf si tu prends mon nom. Alors, je ne serai plus personne.

– Tu es étrange. Maintenant que je te regarde, je vois que tu ne ressembles pas à un humain. Tu es… grotesque !

Il se lève et reprend ses rames. La barque reste toujours sur place, malgré ses efforts. Targus soupire et l’assassin , épuisé, décide de s’asseoir.

– Pfff ! C’est fatigant ! La nuit approche, je vais dormir là.

– Comme les autres nuits. Mais celle-ci est la dernière.

– Ah ? Comment le sais-tu ?

– Je le sais.

– Je ne me souviens pas des autres nuits… Je regardais droit devant…Comment le sais-tu ?

– Je suis las de tout savoir de toi. Je suis ici, j’attends.

– Je ne comprends rien.

-Tu ne cherches pas à comprendre.

– Tu t’appelles Targus. Je suis l’assassin. Tu vis sur un arbre et moi sur ma barque. Ma mère m’a abandonné et… je ne me souviens pas de son parfum…

– Tu progresses.

– Est-ce moi qui porte cette odeur de charogne ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Ce sont les souvenirs qui pourrissent dans ta mémoire.

– Ca ne se peut pas !

– Si, tu vois ! Ce ne sont pas de beaux souvenirs. Pas ceux du dessus. Il te faudra épeler le nom de chacune de tes victimes pour arriver aux bons souvenirs, ceux qui ont une odeur de mère.

– Elle m’a abandonné.

– Tu peux la retrouver.

– Je… je ne connais pas le nom de mes victimes. J’ai tué au hasard. Je n’ai jamais entendu leur nom.

-Ce n’était pas nécessaire. Tu as pris leur vie et leur nom s’est gravé dans ta mémoire. Ils sont tous là, pourrissant d’oubli, dans ton cerveau. Les gémissements que tu entends viennent de là, aussi.

– Ainsi, je suis l’assassin, encombré de ses victimes. La mort m’entoure, m’alourdit. Elle me couvre d’odeurs…Si elles n’étaient pas putrides, ce pourrait être une mère…

– Une mère sent bon.

– Je vis dans cette odeur depuis toutes ces années…Peut-être est-ce une bonne odeur pour moi ? Tu ne le sais pas toi, tu n’es pas son enfant. Il sourit, regarde ses mains, renifle son bras. Maman !

– Cherche encore, tu t’égares.

– Qu’en sais-tu ?

– Je sais tout de toi. Tu n’es pas le fils de la mort. Tu es né un quinze avril de l’an mille. Ta mère était cuisinière. Elle t’a abandonné.

– Pourquoi ? Pourquoi m’a -t-elle abandonné ?

– Oh, l’histoire n’est pas originale. Tu es un enfant douloureux, l’enfant d’un viol. C’est tout.

– Mais, j’étais son enfant. Elle ne devait pas m’abandonner ! M’a -t-elle aimé au moins ?

– Non.

– Alors…

– Alors ?

– Alors, tout est comme cela devait être et je repartirai demain.

– Non.

– Pourquoi ?

– Ton errance est terminée. Cette nuit, tu sauras.

– Quoi ?

– Tout.

-…Targus…

– Oui ?

– J’ai froid.

– Tu as peur. Tu n’as pas froid.

– Qui es-tu ?

– Commence à épeler, la nuit est là.

– Je ne me souviens pas… Je n’ai jamais su…Ou alors…

– Oui ?

– Il y avait un « p »…

– C’est bien.

– Ou un « d »…

– Continues.

– D’abord, un « p », puis un « i », un « e », …, un « r », non, deux, et un « e ».

– Voilà, tu as ouvert la liste. Laisse la se dérouler.

Toute une partie de la nuit, il épelle des noms, des prénoms. Ceux-ci semblent surgir de sa bouche malgré lui. Après la dernière lettre du dernier prénom, il ferme les yeux et respire profondément.

– Tu sens cette odeur ?

– Oui.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Elle.

– Elle ! Tu veux dire…

– Oui.

– Elle est merveilleuse. Quelle douceur !

– Regarde moi.

Il le regarde.

– Que vois-tu ?

– Je me vois.

– Comment t’appelles-tu ?

– Je m’appelle…Targus.

– Qui es-tu ?

– Je fus un enfant, puis un assassin, à présent, je suis mort.

– Regarde moi.

– Je te regarde.

– Que vois-tu ?

– Je vois un arbre, au milieu de l’eau… C’est le tombeau de Targus, dit l’assassin.

avec ou sans son aimable autorisation -clin d’oeil….

6 replies on “Targus -une nouvelle d’Elisa-R”

  1. 4Z2A84 dit :

    Un magnifique dialogue. Poésie et métaphysique y sont sollicitées, y font bon ménage, nous entraînent et nous éblouissent. Sans les mots qui le désignent, le monde disparaît. Privé de mon nom, je n’ai plus d’existence. Mon nombril me prouve qu’une femme m’a mis au monde. Quelle qu’elle soit une mère sent bon.
    Beaucoup d’idées de ce texte ne s’oublient pas… ne pourrissent pas dans la mémoire. Leur écho en nous tremble sans fin.

  2. Elisa Romain dit :

    Merci Eclaircie d’avoir fait prendre l’air à mon petit protégé. Merci 4Z, Targus peut sourire à présent.

  3. Éclaircie dit :

    Oh, il ne fallait pas parler d’exercice ou concours…sourire, ma mémoire n’a fait qu’un tour et
    Targus est apparu, là pour nous ravir.

  4. Orange dit :

    intéressante fable qui met en scène nos manques affectifs, nos questionnements, les conflits de notre inconscient…Traité comme dans un rêve, avec de très belles images…
    Merci

  5. Heliomel dit :

    il y a un E comme élégance, un L comme l’assasin, Un I comme île, un S comme seul ou solitude si vous préférez ,et un A bien entendu, comme arbre. Tournier l’aurait appelé le prince des aulnes.

  6. Elisa Romain dit :

    Oh! je n’avais pas vu vos commentaires (mon secrétaire est un peu distrait ); ils sont beaux ! Merci, merci pour Targus.

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