Les hurlements de la Bête-suite-MJM

(Pour mémoire, la première partie se trouve ici : http://www.poesie-fertile.fr/?p=1542 la seconde là : http://www.poesie-fertile.fr/?p=1713 ) puis http://www.poesie-fertile.fr/?p=2155 et http://www.poesie-fertile.fr/?p=2213)

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– Nous t’avons retrouvé sur le chemin, tu as dû perdre connaissance à cause de ta blessure. Le sorcier s’en est occupé. Il a dit que tu t’étais trompé de buisson-à-guérir. Tu as encore bien des choses à apprendre, mon fils.
Je le regardai. Il avait maintenant l’air soucieux. Son long visage s’était creusé de rides profondes, son regard pétillait pourtant, mais je devinai que quelque-chose le tracassait.
J’avais l’esprit confus.
Ma tête semblait sur le point d’éclater. Il me semblait entendre une voix, très lointaine. Mais je ne comprenais pas ce qu’elle me disait. Par-dessus l’épaule de mon père, je vis l’entrée de la hutte et, au-delà, l’enceinte de sécurité qui protégeait le village.Le sorcier passa sa tête dans l’ouverture et s’approcha de moi.
Il arborait un pagne sombre, teinté par le bois que l’on fait brûler. Des marques sur ses joues témoignaient de l’enseignement qu’il avait suivi. On reconnaissait toujours un sorcier à ces signes distinctifs. Il apportait avec lui un bol de bois au contenu fumant.
– Bois, me dit-il, ceci va te rendre tes forces.
Je m’exécutai promptement, on ne discute pas les ordres d’un sorcier.
Personne ne parla pendant que j’ingurgitai la potion, au goût d’ailleurs assez agréable.
Je finissais mon bol lorsque la voix dans ma tête se remit à parler, plus fort cette fois.
Le trouble sur mon visage dut être apparent, car le sorcier et le chef, mon père, me regardèrent soudain avec insistance.
– Que t’arrive-t-il, chasseur? s’enquit le sorcier. Comme j’hésitai à répondre, il s’approcha de moi et me regarda droit dans les yeux:
– Réponds-moi! Que t’arrive-t-il?
Je lui dis alors ce que je ressentais.
– Il faut absolument réunir les Sages pour leur demander de lui faire passer l’épreuve des Esprits, dit le sorcier d’une voix tranchante, s’adressant à mon père.
– Ne crois-tu pas qu’il est encore un peu faible, après l’épreuve de la Bête, sorcier?
– La potion que je lui ai donnée le remettra sur pied en moins de temps qu’il n’en faut au soleil pour sécher un pagne, répondit l’intéressé. Tu sais comme moi que nous attendons cela depuis longtemps. D’autres signes sont venus avant celui-ci, et, à chaque fois, le courage a manqué. Cette fois ton fils est prêt.
– Comment sais-tu que d’autres sont déjà venus? demanda mon père.
– Il est des choses que les sorciers savent, et que les hommes ignorent.
Mon père ouvrit la bouche, comme sur le point d’argumenter qu’un chef devait tout savoir de ce qui se passait dans son clan, mais il se résigna au silence, et aquiesca, il savait le sorcier très puissant, et en même temps, il ne le craignait pas, il respectait son savoir, qui s’était si souvent prouvé utile au clan.
Les Sages seraient réunis ce soir.
Je ne comprenais pas ce qu’il était en train de se passer.
Avant qu’ils ne quittent la hutte, je racontai au chef et au sorcier ce que j’avais vu, la veille au soir. Et surtout que la Bête n’était pas seule. Je leur montrai les coquilles brisées que j’avais ramassées. Le chef parla d’abord:
– Nous nous en doutions, mon fils. Une Bête n’est pas une force de la Nature. Elle ne peut être immortelle. Nous n’en avions pas la preuve. Tu nous l’amènes, et c’est très bien.
Le sorcier ajouta:
– Des clans de l’autre côté de la rivière avaient aussi parlé d’une Bête, et personne ici ne les croyait. Maintenant nous savons que notre ennemi est multiple et qu’il nous faudra en tenir compte.
C’est pour cela que la réunion des Sages est indispensable et urgente. Viens, chef, nous avons beaucoup à faire. Il faut que tu envoies des messagers aux clans voisins. Je dois, moi, préparer l’épreuve et les potions. Ils sortirent.
Des craintes et des doutes s’emparèrent de moi et ne me quittèrent pas jusqu’au repas du soir.

***

L’épreuve des Esprits avait lieu dans une grotte protégée par la même enceinte que celle qui entourait le village de huttes.
Ses murs étaient peints de nombreuses scènes de chasse, où figuraient les animaux qui tombaient sous nos lances ou nos flèches.
Des chasseurs avaient aussi déposé l’empreinte qui de sa main, qui de son pied.
La voûte de la grotte était si vaste que l’on ne pouvait distinguer le plafond de l’obscurité. Des petites lumières scintillaient dans cette obscurité, comme pour ressembler au ciel nocturne.
Au fond se trouvait une grande salle déjà éclairée par des torches. Les Sages venus des clans de la vallée étaient déjà assis en cercle autour d’une table naturelle en calcaire. Mon père, le chef, et le sorcier étaient tous deux debout à côté de cet autel dont je devinai qu’il m’était destiné.
Je marchai, accompagné des encouragements de mère vers le centre de la salle. Je m’arrêtai devant le sorcier. Il me tendit un bol contenant un liquide assez épais.
– Bois, me dit-il, la vérité tant attendue doit enfin être révélée.
– Bois, mon fils, renchérit mon père, et ne crains point pour ta vie.
Toujours hébété, je bus d’un trait le liquide contenu dans le bol. Il était d’un goût âcre, mais j’avalai tout.
La voix dans ma tête était toujours là, bien que plus discrète depuis les soins que m’avait prodigués le sorcier dans la matinée.
– Allonge-toi sur l’autel des Esprits, m’ordonna le sorcier.
J’obéis mécaniquement.
La tête commença à me tourner, et je sus alors que j’allais bientôt perdre connaissance. Les Sages avaient commencé à entonner un chant très ancien. Une mélopée lancinante.
La voix dans ma tête revint à l’assaut. La lourdeur de l’atmosphère dans la salle sembla encore s’apesantir.
Je perdis connaissance.

***

Je rouvris les yeux et cherchai à me redresser, mais j’étais allongé sur le dos, entravé, et une surface dure avait remplacé la moquette de la chambre d’hôtel. J’entendais comme une voix lointaine dans ma tête. Je réalisai alors que je n’étais pas dans ma chambre mais dans une grotte.
Et, autour de moi, je voyais un cercle de vieillards qui me regardaient avec attention.
Deux sauvages étaient debout à mes côtés.
L’un d’eux, un homme portant un pagne sombre et au visage marqué de cicatrices, s’adressa alors à moi, d’une voix posée, grave, profonde, dans une langue inconnue de moi jusqu’alors, mais que je compris instantanément.
– Nous t’attendions, Esprit. L’assemblée des Sages désire te parler.
Je crus que j’allais devenir fou, et la panique s’empara de moi.

Jean-Michel, avec son aimable autorisation.

7 réponses sur “Les hurlements de la Bête-suite-MJM”

  1. Éclaircie dit :

    Ecriture soignée, ces hurlements retiennent l’attention et le souffle du lecteur.

  2. 4Z2A84 dit :

    Les romans d’aventures valent souvent mieux que les romans psychologiques. Ici on est dans la tradition de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard. Le fantastique s’y mêlant, on va décoller !

  3. Jean-Michel dit :

    Merci
    Je travaille dur sur ce texte
    J’ai tellement de soucis à côté, mais je pense qu’il vaut le coup
    Alors je lui accorde quelques heures de réécriture
    En espérant que les lecteurs ne se lasseront pas

    Amitié
    Jean-Michel

  4. Jean-Michel dit :

    J’ai grandi dans Jules Verne, Edgar Poe, puis Bob Morane et Doc Savage.
    Plus tard j’ai découvert Edgar Rice Bourroughs, dont les livres ont eu si peu de publicité en France, et dont le héros principal a été galvaudé par Hollywood

    L’aventure a toujours été à mes côtés

    Ceci dit, j’aime aussi beaucoup d’atres auteurs (Agatha Christie, A.E. Van Vogt, Isaac Asimov, Pierre Boulle, Barjavel et tant d’autres…

    Amitié et merci pour ce commentaire, 4Z2A84
    Jean-Michel

  5. 4Z2A84 dit :

    D’Edgar Rice Burroughs je garde un excellent souvenir des aventures de David Innes sur Pellucidar…je devrais dire « sous » et non « sur » puisque l’action se passe dans un univers qui fait songer à celui imaginé par Verne dans son « Voyage au Centre de la Terre ». Le cycle de John Carter sur Mars n’est pas mal non plus.
    Je préfère de beaucoup Philip K. Dick à Van Vogt ou Asimov. De Van Vogt « Le Faune de l’Espace » (dont au cinéma l’excellent « Alien » de R. Scott s’inspire) m’a plu – mais je trouve que le reste de son oeuvre vieillit mal. Connais-tu Gene Wolfe et Jack Vance ? Ce sont, en science-fiction comme en fantasy, mes préférés. Wolfe, auteur notamment du « Livre du nouveau Soleil de Teur » est un styliste de très gande qualité; l’imagination de Vance dans ses meilleurs ouvrages (« Tschaï » ou « Les Chroniques de Lyonesse ») paraît inépuisable.

  6. Jean-Michel dit :

    Je connais Wolfe de nom, mais je ne l’ai pas lu. Quant à Jack Vance, oui, son style est unqiue. Chez Van Vogt, c’est la saga des non-A qui m’a le plus frappé. Une imagination hors du commun pour cette histoire. Et chez Burroughs, j’ai tout. Ce qui n’existait pas en traduction française, je le commandais dans une librairie spécialisée en Anglais.
    Les Tarzan, John Carter, le cycle de Vénus, de la Lune, les 7 Pellucidar, les autres histoires, y compris les versions pirates (Tarzan on Mars, excellent). Philip José Farmer (avec son cycle du Monde du Fleuve) a fait d’excellentes histoires inspirées de Burroughs (les 2 livres d’Opar), et une rencontre inattendue entre Tarzan et Doc Savage (A feast unknown).

  7. 4Z2A84 dit :

    Pour ma part, je n’ai pas vraiment été enthousiasmé par les aventures de Gosseyn – ni par celles des Slans persécutés. Tout ceci est bien sûr affaire de goût. On « accroche » ou on n' »accroche » pas…Farmer est en effet un auteur étonnant. J’avoue n’être pas allé jusqu’au bout de son Fleuve ni n’avoir accompagné jusqu’à leur terme (mais ne sont-ils pas, eux aussi, immortels ?) ses « faiseurs d’univers », mais les six ou sept volumes que j’ai ingurgités me laissent un excellent souvenir. On pourrait également citer Silverberg dont « Les Ailes de la Nuit » et « Lord Valentin », pour n’en citer que deux, font « planer ». Comme toi j’écris aussi un long récit en prose. La reine des facultés, l’imagination, y est mise à contribution. Mon fantastique est plutôt issu de Lautréamont, de Lewis Carroll, de Kafka et de Benjamin Péret que des auteurs américains de SF et de Fantasy. Je crois être plus attentif au style qu’à l’histoire : un mauvais choix, puisque, dans une narration, on ne doit songer qu’à créer des personnages, des décors et des situations passionnantes…
    Cordialement.

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