Aglaé parle.

 

Aglaé parle.  

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    Aglaé en avait un peu marre de raconter des épisodes de son passé comme si elle avait déjà atteint cet âge où l’on semble vivre davantage dans ses souvenirs que dans le présent, d’autant plus que rien d’exceptionnel ni qu’il faille absolument ressusciter en l’évoquant ne lui paraissait avoir marqué son enfance et sa jeunesse, au contraire, les embûches ne parsemaient pas son existence, tout au plus quelques petites contrariétés comme en subit la plupart des habitants de notre beau pays, auraient émergé du cours lisse et quasi monotone de cette existence, mais valaient-elles la peine d’être seulement mentionnées ? Aussi Aglaé, poussée à parler, mentait-elle, racontant souvent l’enfance ou l’adolescence d’une autre. Elle avait deviné qu’on ne cherchait pas tellement à savoir quelle fillette elle avait été, ou quelle éducation elle avait reçue, ou de qui elle tenait ces yeux étranges et rêveurs, ce sourire parfois niais, comment s’était insinué en elle ce goût pour la contemplation des nuages et de tout ce qui aux yeux de la majorité des hommes passe pour inutile ; non, c’était pour le son de sa voix, sa lenteur, sa langueur ; c’était pour sa présence – car il émanait d’elle une chaleur comme d’un chauffage électrique (n’en concluez pas qu’on la préférait l’hiver), pour la savoir à proximité parlant pour ne rien dire ou laissant ses improvisations couler d’elle comme un liquide, que mademoiselle Burnoux hier, et madame Lacaze aujourd’hui insistaient afin qu’elle leur parlât de son passé – ou de toute autre chose, l’essentiel étant pour elles de l’écouter, de boire ses paroles, chaque mot, chaque silence entre les mots, sans trop s’occuper de savoir si ce débit avait ou non du sens.

    – Je vécus des jours heureux à R., commença-t-elle. Il y avait peu d’automobiles et les premiers voisins étaient à une heure de marche. La vigne, le blé, le maïs mûrissaient lentement, consciencieusement. Une de mes tâches préférées était de m’occuper des légumes réunis dans un jardin potager situé derrière la maison et que des haies touffues protégeaient de la volaille et des autres animaux. Non loin une colline boisée s’élevait doucement ; à ses pieds une petite vallée au fond de laquelle serpentait une rivière offrait rafraîchissement et nourriture à nos quelques vaches. Les premières lueurs de l’aube ne manquaient pas de jeter un trouble dans l’eau de cette rivière murmurante, mais c’était au-dessus de la colline qu’apparaissaient les rayons de soleil annonçant le jour. Parfois, pour les surprendre, il m’arrivait de m’obliger à me coucher tôt, et surtout à ne pas lire trop avant dans la nuit, afin d’être sûre de m’éveiller avant le coq dont le chant n’avait d’ailleurs sur moi aucune influence lorsque je manquais de sommeil. Voir naître le jour me semblait bien plus important que d’assister à une représentation dans une salle de spectacle. Pourtant, à l’époque, mon oncle ne m’avait pas accompagnée plus d’une douzaine de fois au cinéma, et encore moins au théâtre, et, à ces occasions, je ne manifestais pas un enthousiasme tel qu’il aurait pu, sans toutefois se communiquer à lui car c’était un homme fier de son indépendance et entretenant sa solitude, le pousser à nous y conduire plus souvent par amour pour moi, car il restait attentif à mes souhaits, s’arrangeant presque toujours pour que je ne manque jamais de rien, de l’essentiel mais aussi du superflu. Aujourd’hui, je trouve un peu étrange qu’une gamine tenue éloignée des villes comme je l’étais ait pu réagir de cette façon et éprouver de tels sentiments

    Nous avions deux chiens. Celui dont la fonction était de garder les vaches qui heureusement se gardaient toutes seules étant par nature très affectueux, je l’amenais dans mes promenades et nos souvenirs touchant à ses journées de marche ponctuée de moments passés à nous rouler dans l’herbe haute devraient correspondre si nous pouvions les confronter. D’ailleurs il me suivait partout où que j’aille, toujours gai et d’accord avec moi sur le choix de l’itinéraire. L’autre chien nous faisait un peu peur ; il accompagnait mon oncle à la chasse et ne se privait pas d’aboyer ni même de mordre, quoique je ne me souvienne pas qu’il s’en soit pris à nous, alors que mon fidèle compagnon gardait toujours le silence et venait me lécher la main de sa langue râpeuse quand il me trouvait chagrine à cause d’un mauvais temps qui nous interdisait de mettre le nez dehors.

    Sur la colline, les arbres et tout ce qui vit dans leur ombre m’attiraient. Tous les bruits que l’on entend dans les bois captivaient mon attention. Je restais des heures à écouter chanter ou crier des oiseaux et, quand ils se taisaient, je prêtais l’oreille à des craquements produits par d’autre bêtes souvent furtives, qui gîtaient là et que ma présence sur leur territoire inquiétait peut-être, et à la rumeur du vent lorsqu’il se divise pour s’engouffrer dans l’épaisseur des feuillages. Le bois n’était pas assez étendu pour que nous risquions de nous y perdre à tout jamais, aussi nous y égarions-nous par plaisir, sachant bien qu’au bout d’une heure au maximum nous nous retrouverions à l’orée et, de là, qu’il ne nous resterait qu’à le contourner dans un sens ou dans l’autre pour apercevoir les toits et la cour de la ferme. Dans ces moments-là, il ne me vint jamais à l’esprit l’idée que je pourrais compter sur mon compagnon à quatre pattes. Il n’avait pas plus que moi, semble-t-il, le sens de l’orientation.

    – Où avez-vous encore été traîner ? demandait mon oncle pendant que je faisais réchauffer la soupe. 

    C’était une question, pas un reproche. Mon oncle parlait peu. Dans une conversation, il se limitait à l’essentiel. Certains jours, il ne disait pas dix mots. Des soirs, son regard sans profondeur se fixait sur le bout de ses bottes et il ne tardait pas à s’endormir. J’expédiais notre petite vaisselle et montais dans ma chambre située à l’étage. Si j’avais décidé de lire, et cela arrivait le plus souvent, je me déshabillais en vitesse, enfilais ma chemise de nuit, me glissais sous mes draps et, ma lampe allumée, mon livre ouvert, oubliant tout le reste, je partais à l’aventure. Il n’était pas rare qu’il soit plus de minuit lorsque je commençais à bâiller. Alors, je posais le volume, d’où dépassait la pointe de l’onglet chargé de garder ma page, sur l’étagère, coupais l’électricité et m’endormais immédiatement. Dans mes rêves, il m’arrivait de me voir au bord de la rivière ou sur la colline avec le chien. Il m’arrivait aussi, mais rarement, de faire des cauchemars : par exemple, des milliers d’insectes noirs grimpaient à toute vitesse le long de mes jambes, les faisant disparaître sous leur multitude ; cela venait évidemment du fait qu’au cours de la journée une fourmilière s’était trouvée sur notre chemin, et que je l’avais examinée un peu trop longtemps, fascinée, la dérangeant même un tantinet avec un minuscule bâton. Je portais toujours la même robe, une robe rouge comme aujourd’hui, que je lavais une fois par semaine et qui séchait en une nuit suspendue à un fil au fond de l’étable.

    A cause de la couleur de son poil, j’avais baptisé le chien Nocturne. Je ne manquais pas de lui raconter mes rêves et insistais sur sa présence en presque tous – je trouvais émouvant ce détail – pour lui faire comprendre qu’il était pour moi bien plus qu’un simple animal de compagnie, mais par là je me contentais de formuler ce qu’il savait déjà, n’ayant aucun doute sur la valeur de notre amitié.

    Un jour, nous nous dirigions vers la rivière quand une averse subite nous obligea à rebrousser chemin. J’avais bien remarqué un amoncellement de nuages dont la couleur grise ne présageait rien de bon, mais je n’aurais jamais soupçonné qu’il exécuterait ses mauvaises intentions en si peu de temps. Mon oncle avait bien dû nous prévenir la veille car il versait dans les prévisions météorologiques et s’en sortait plutôt bien, mais je ne m’en souvenais pas. Comme nous rentrions trempés, je fis du feu dans la cheminée et, craignant un rhume, me préparai une boisson chaude. La pluie tambourinait contre une partie du toit qui était en tôle et cela, joint au fait que mes sandales s’étaient déchirées, m’exaspérait. Dans une autre pièce de la maison, le bruit aurait été moins sensible, mais je ne voulais pas pour le moment me priver du feu réconfortant dont Nocturne profitait aussi ; néanmoins je l’enveloppai dans la couverture avec laquelle je m’étais moi-même séchée puis que j’avais exposée aux flammes, mais il ne s’y trouva pas à l’aise et l’écarta dès que je lui tournai le dos. Il préféra le morceau de pain que je lui offris faute de mieux. Des aboiements féroces précédèrent l’arrivée de mon oncle.

    J’ai dit que nos plus proches voisins se trouvaient à une heure de distance. Pour se rendre au village, à la petite ville conviendrait mieux, il fallait compter le double en marchant d’un pas moyen. Mon oncle en revenait. Prudent et sans nul doute plus soucieux que moi du temps comme vous le savez, il portait un imperméable à capuche sur lequel l’eau glacée avait dû courir dans des rigoles formées par les plis. Oté ce vêtement, on se retrouvait aussi sec que si l’averse n’avait été qu’une illusion. J’en possédais un à côté du sien qu’il venait d’accrocher derrière la porte. Mais, voyant notre état, il ne fit aucune de ces réflexions désagréables que ne manquent pas d’adresser à des jeunes parfois un peu inconséquents leurs aînés sous prétexte qu’ils ont agi avec plus de sagesse.

    – C’est la fin, dit-il.

    Je constatai au silence relatif qui lui succédait qu’effectivement la pluie ne battait plus nos vieux murs. Et, en esprit, je me transportai sur le colline près des arbres qu’un aussi violent orage épouvantait sûrement et qui, à cette heure, se serraient sans doute encore les uns contre les autres pour lutter contre l’humidité ; puis vers la rivière, laquelle avait grossi et que je ne plaignais pas, mais les saules qui la bordaient avaient-ils été d’un grand secours pour nos vaches ?

    – Ne t’en fais pas pour les vaches, me rassura mon oncle comme s’il devinait ma pensée.

    Lui aussi but du lait chaud et, à son visage, je notai qu’il semblait ravi de trouver du feu. Aussi ne tarda-t-il pas à s’installer devant la cheminée, son chien irascible près de lui, tandis que Nocturne et moi, tout à fait remis de nos émotions, nous dirigions vers ma chambre par l’escalier dont le bois craquait à chaque marche.

    Mon oncle ayant ramené du sucre, nous nous en gavâmes. Mais ce qui me faisait le plus plaisir étaient les livres que, sur mes prières, il avait acheté pour moi au marché à une femme qui vendait aussi du miel en pots et des boutons. L’action se situait dans le Grand Nord, là où seuls des individus au caractère bien trempé osaient s’aventurer. Il y avait notamment l’histoire d’un chien de traîneau pour laquelle je me passionnais au risque de rendre jaloux Nocturne dont l’oreille attentive remuait lorsqu’il m’arrivait de lire à haute voix, mais il ne m’en garda pas rancune et d’ailleurs je l’aimais trop pour lui préférer un personnage de fiction.

    Après avoir feuilleté ces livres et en avoir parcouru les premières pages, comme aux nuages gris et à l’orage succédait déjà un ciel paisible, je décidai de courir vers la rivière et de m’assurer de la bonne santé des vaches.

    Cependant madame Lacaze bâillait sans mettre la main devant la bouche ; on lui vit une dent en or.

    Aglaé s’interrompit :

    – Cela vous ennuie ? Nous pouvons en rester là de ma vie à R..

    – La faim me fait bâiller. Non, je vous en prie, poursuivez. Encore un moment. De votre voix suave.

    – Comme vous voudrez. Où en étais-je ? Ah, les vaches. Elles ne paraissaient pas avoir trop souffert des trombes qui s’étaient abattues sur le pays et ruminaient tranquillement à l’ombre des saules. Il est vrai que le soleil avait déjà repris sa place au-dessus de nos têtes, ainsi que la rivière son cours lent sur la pente qu’elle s’était creusée depuis longtemps vers je ne sais quelle autre pente peut-être plus sensible et où un moulin dont j’avais aperçu les ailes et le toit lors d’une promenade plus étirée l’utilisait à des fins mécaniques. Mes sandales déchirées laissant pénétrer la boue, je les ôtai pour me nettoyer les pieds dans l’eau filante et moins glacée que je ne le redoutais, d’un froid stimulant, caressante, sapide, agréable au toucher comme au goût. Le sucre nous avait donné soif, et nous étions enchantés de n’avoir qu’à nous baisser pour nous désaltérer, nous rafraîchir et reprendre des forces. Les vaches s’étaient écartées de nous et remises à brouter un peu plus loin. Ma préférée portait des lunettes, ayant une tache blanche autour de chaque œil, mais je me contentais de lui adresser des signes d’amitié car Nocturne, d’un tempérament jaloux comme je vous l’ai déjà laissé entendre, n’aurait pas apprécié que je m’approchasse d’elle pour lui prodiguer des caresses sur lesquelles il exerçait un monopole. Je regardai du côté de la colline. Il s’était formé comme un léger brouillard autour d’elle ; il me semblait voir flotter les arbres dans cette vapeur, que leur souffle et lui seul produisait cette espèce de buée et qu’il était arrêté par la frontière invisible mais bien réelle qui nous sépare du ciel comme par la vitre le mien quand il faisait très froid. Aussitôt je regrettai de n’être pas auprès d’eux pour poser ma joue contre leur écorce à travers laquelle je tâchais depuis toujours d’entendre battre un cœur. Même en courant nous ne pourrions peut-être pas les atteindre assez tôt pour les trouver perdus dans un songe aussi vaporeux que celui qui les enveloppait à cet instant précis. Il me faudra un fil très solide pour recoudre mes sandales pensais-je en glissant mes pieds redevenus blancs à l’intérieur. Tant de travaux pénibles m’attendaient dans le potager dont je ne m’étais pas occupé depuis longtemps malgré mes promesses, que je marchais avec indolence vers la maison d’où la fumée s’expulsait comme d’une pipe. Je comptais assez sur mon oncle pour les mener à bien s’il s’apercevait dans quel état étaient nos plantes. Dès que j’eus poussé la porte du jardin je l’aperçus courbé au-dessus d’une salade. Lui-même m’aperçut et le regard que nous échangeâmes fut bref. Il vaut mieux le laisser seul entre les salades et les citrouilles me dis-je, l’averse n’a pas dû arranger les choses.

    Entre temps le feu s’était éteint tout seul dans la cheminée, si bien que la fumée que j’avais vu de loin en sortir représentait sans doute un effort ultime pour retarder son extinction. Le feu vit et meurt, pensai-je. Dans ma chambre je réparai comme je pus mes pauvres sandales tout en fredonnant l’air qui me vint à voix basse de peur d’irriter mon oncle dont j’entendais les outils essayer de réparer les dégâts causés par l’orage dans le potager. Cependant je me piquai plusieurs fois au doigt car mon dé restait introuvable dans la boîte où je serrais tout mon matériel. Comme s’il voulait les mémoriser pour s’en souvenir plus tard, quand mon absence le rendrait oisif et semblable à un veuf, Nocturne suivait tous mes mouvements sans jamais donner l’impression de porter sur eux un jugement de valeur, ce qui me permettait d’expédier ma couture comme ma vaisselle, c’est-à-dire sans attention et sans soin. Ainsi je saurais à qui m’en prendre si les plaies de mes sandales se rouvraient !

    Je n’avais rien retenu de ce que maman n’avait pas dû manquer de me dire au sujet de mon oncle. Savoir que c’était un brave homme me suffisait, et il l’était assurément puisqu’elle m’avait un jour confié à lui et depuis ce jour semblait m’avoir oubliée à R.. Aucune mère n’est assez distraite, ou irréfléchie, pour ne pas se souvenir du nom et de l’adresse du parent qu’elle a, dans un moment de grande confusion à n’en pas douter, voire de détresse, chargé de veiller sur son enfant pendant son absence, surtout si elle conserve des doutes sur sa moralité, la moralité de ce parent, ou si le moindre soupçon d’avarice ou d’ivrognerie l’entache. Si elle ne venait pas me rechercher, c’est parce que….parce que….c’est surtout parce que mon oncle pouvait à lui seul sans se gêner subvenir à mes besoins et me donner l’éducation nécessaire à mon entrée dans le monde, lorsque j’aurais atteint l’âge de minauder en public.

    Le lendemain, je me levai tôt et, notre petit déjeuner avalé, nous courûmes vers les arbres. En surface la terre n’était plus humide, les filets d’eau ayant disparu à l’intérieur de son insatiable gosier ; comme un beau sourire, elle exhibait ses cailloux propres dont plusieurs roulaient sous nos pieds à cause de la raideur de la pente. Des papillons silencieux, d’étranges libellules, des coccinelles au vol maladroit et d’autres insectes plus lourds et bourdonnants décrivaient dans l’espace des figures compliquées dont la géométrie ne rend pas compte. De peu de force mais régulier, le vent nous apportait l’odeur des massifs d’herbe de la vallée dont chaque pas nous éloignait davantage. Bientôt ce parfum fut remplacé par ceux qu’exhalaient les arbres, leurs feuilles mortes, les champignons et la mousse, car aux flancs de la colline se substituait rapidement le petit bois. Ce mélange entrant dans mes solides petits poumons m’étourdissait presque, mais je reprenais vite le dessus et mon assurance, et respirer en me disant : – « Je respire », signifiait pour moi redoubler de vigueur. Dans l’écorce de bien des troncs, en l’entamant à l’aide du petit canif que je n’oubliais pas d’emporter que nos excursions soient brèves ou longues, j’avais souvent tracé les lettres de mon prénom.

    – Aglaé, intervint madame Lacaze.

    – Aglaé oui, et celles de Nocturne. Ainsi nous disposions de quelques repères pour savoir quels chemins nous avions déjà empruntés, quelles directions nous avaient fait prendre ma volonté, le caprice du chien ou le hasard.

    Allongée sur de vieux sacs à blé que mon oncle m’avait donnés pour épargner ma robe, je plongeais mon regard vers le ciel qui m’apparaissait par plusieurs trouées dans le plafond formé par la voûte des arbres. Vu sous cet angle, il prenait de la profondeur, les perspectives    

que j’y découvrais me donnaient le vertige, et ma première impression était toujours de sonder un gouffre lumineux dans lequel le moindre faux mouvement risquait de me faire basculer. Persuadée qu’alors ma chute serait éternelle, et attribuant au mot éternité des pouvoirs dignes de ceux d’une formule magique, je fermais parfois les yeux en le prononçant et, dans la nuit produite par mes paupières, closes, croyais fermement tomber, tomber sans fin, aspirée par le disque fort du soleil. Aussi, lorsque je rouvrais les yeux, mon étonnement était-il grand de me retrouver sous la garde de Nocturne dans une clairière paisible où se préparait peut-être à chanter un grand artiste, l’oiseau dont l’ombre avait glissé sur mon visage pendant que je tombais dans l’abîme des cieux. Le rossignol ?

    – Voilà qui aurait plu à feu mon époux, la coupa madame Lacaze, lui qui aimait tellement, tellement les petits zzzzoiseaux. Mais cela suffit. Je vous remercie, ma chère. Croyez-moi : j’ai aimé à la folie votre petit récit. Il est temps maintenant d’aller manger. Nous avons faim toutes les deux.

    Elle se disait aussi qu’en cette nouvelle Aglaé Stawicz se trouvait peut-être une arme contre laquelle de Bratz ne serait pas de force à lutter. S’illusionnait-elle en la croyant capable de tout chambouler, de chasser Dieu et de rendre à la Mère son dû ?

Un commentaire

  1. Éclaircie dit :

    Assise aux côtés de Madame Lacaze, j’ai écouté, et suis tombée sous le charme, même sans l’intonation de la voix. La dernière phrase suscite la curiosité, et donne envie de revenir s’asseoir.

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