MESDAMES MES POULES

Elles étaient deux. Une noire, dans une robe pied de poule, sombre et brillante et une autre dans un tailleur pourpre emplumé sous les manches.
L’œil clair, la patte élancée; deux vraies demoiselles.

Il fallait les voir déambuler, dans le gazon, la tête haute, le poitrail arrogant, le bec délicat cherchant des pierres brillantes dans le hasard des chemins. Dédaigneuses comme des adolescentes trop bien soignées, elles étaient persuadées que les grains de blé poussaient naturellement dans le creux de mes mains.
Par moments, elles venaient me faire des œillades, comme deux religieuses devant l’hôtel, pour être plus près de leur seigneur. Et là devant la gentillesse de mes deux graçouillettes, mon cœur se mouillait, ma main s’ouvrait et distribuait sans compter, ces germes de pain qui auraient nourri bien des vies hors de ce jardin.
Il fallait voir les deux princesses qui se chiffonnaient pour piquer le cadeau de sa voisine, le croupion à l’air, décroisant les pilons, ignorant l’homme cultivé et raffiné qui auraient préféré le sourire d’en face, même édenté, à ce frou-frou de fesses emplumées.

Et ces deux pécores couraient par monts, par veaux et même par moutons, guettant les troupeaux d’abeilles comme deux chiennes énervées…
Ce qui est incroyable, c’est que ces deux jeunes écervelées, qu’on pouvait penser ouvertes aux rencontres, revenaient tous les soirs avant qu’il ne tombe dans la nuit.. Elles rentraient sagement dans leur composteur en plastique, poulailler rustique dans le plus pur style Formule 1.
Et moi j’allais jalousement refermer la porte de ce gynécée, en embrassant mes protégées, à pleines plumes, toutes les deux serrées l’une contre l’autre dans mes bras…
Elles allaient se coucher, ignorant tout des soirées gallinacéennes, lieux de rencontre du monde de la nuit avec ces jeunes coqs aux becs longs et ces vieilles cocottes aux plumes grises.
Elles dormaient blotties au chaud et au tendre dans une nuit poussinées de poulettes douillettes.

Un matin, à l’heure du cocoricoré,  je fus même grand père d’une future « hommelette »… Mes deux poulettes m’avaient fait naître un œuf sur le plat en pleine montagne, même pas étonnées devant ce miracle de la féminité, pas inquiètes du tout d’avoir donné naissance à cet œuf sans la moindre collaboration masculine…
J’en étais fier, car, finalement, c’est moi qui avait mis les petites graines dans leur gamelle en faïence.

Évidement tout n’était pas rose…
Un vieil homme et deux jeunes poulettes, un jour, ça pose des problèmes.
A la fin des vacances, il fallait penser à repartir au travail…
Comment ne pas prévoir les remarques acerbes des voisins de palier sur la présence de mes deux petites amies partageant le même appartement, au cinquième étage d’un immeuble dans la métropole suburbaine…
La différence d’âge, de sexe, et même de race… Vous connaissez la jalousie étroite des solitaires et des blasés de la ville….
J’aurais dû les laisser dans une famille d’accueil, en leur faisant croire que c’était le moment de « leurs » vacances, en priant que les hôtes ne feraient pas le réveillon de Noël chez eux…
Comme on isole deux jeunes péronnelles dans un couvent pour couver sans enfants…

Et puis ce fut le drame…..La faute, je ne suis pas rentré la nuit.
Je les laissées seules pour accompagner une oie blanche de « pas sage »….
Leur chambre est restée ouverte à tous vents. Quand je rentrai, l’aube s’était installée, et personnes ne frappait à ma porte.

Quand j’allais voir mes jeunettes, je ne trouvais que des sous-vêtements déchirés de plumes rougies. Je n’étais pas là pour entendre leurs cris ensanglantés. Il y avait encore des traces de lutte partout. Un sadique à longue queue était passé par là ; un voleur en série, un violeur de bonheur, un assassin récidiviste, un renard sans remords.

Aujourd’hui, le soleil a séché les tâches de sang et le vent a disséminé le restes des plumes arrachées… Mais le temps ne m’a pas fait oublié les deux petites poulettes qui pétassaient dans mes fougères…

Colette de GlécY

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