PHOTO-CHOC

Joseph était photographe.

Au début, comme tout le monde, il avait fixé les moments jugés importants de sa vie de famille, puis, petit à petit, il s’était intéressé aux éléments extérieurs du décor.
Chemin faisant, il avait appris à maîtriser la technique et il était parvenu à photographier une réalité qu’il remodelait suivant ses états d’âme.
Fort des compliments de son entourage, il avait fini par abandonner son métier et il s’était lancé à corps perdu dans sa nouvelle passion. Il avait vendu quelques clichés et arrivait à en vivre, fortement aidé par le salaire de sa femme.
Dans le petit village d’Ardèche où le couple et le bébé passaient les vacances, Joseph essayait de moissonner les images qu’il exploiterait pendant l’hiver.
Les premiers jours, il avait photographié ça et là, tout ce qui dépassait du quotidien, mais son œil s’était vite habitué au relief extérieur et il ne trouvait plus grand-chose à mettre devant l’appareil. Il ne lui restait bien souvent que des images intérieures, faites de désir ou d’aversion, qu’il tentait d’accrocher à la réalité, en recherchant de plus en plus loin, des supports propices.
Un matin, il partit de bonne heure emmenant avec lui tous ses objectifs, comme un chasseur emporte différentes sortes de cartouches, ignorant quel gibier il va rencontrer.
Tandis qu’il gravissait un sentier étroit et rocailleux, il était réceptif à tout ce qui parvenait à ses sens à l’affût.
Léché par les premiers rayons du soleil, il eut l’impression qu’une femme l’avait précédé, laissant derrière elle, un sillage musqué. Elle avait dû courir car le parfum était humide et tenace, et des lambeaux de dentelle restaient accrochés aux ronces, là-haut, à la cime des montagnes. C’était la nuit qui venait de fuir et il assistait au réveil de la terre. Il sortit son appareil de la sacoche pour saisir ce moment, mais ne trouva rien qui le satisfît.
C’était un instant de vie délicat, avec un goût d’éternité; une image qui ne se laisse pas figer dans la gélatine des photographes. . .
Il se remit en marche, heureux de constater qu’il était perméable aux choses qui l’entouraient.
Le sentier qu’il avait emprunté s’arrêtait bientôt devant une chapelle de pierres sèches, bâtie sur une petite butte. C’était une sorte d’ermitage dans lequel des fidèles devaient venir prier le jour de la fête du saint patron du village.
Se félicitant d’avoir pris ce chemin, il gravit quelques marches et se retrouva sur un perron de granit.
Dans une niche, au-dessus du portail, une statue de pierre moussue dédiait l’édifice à Saint-Régis. Il prit le Saint homme en photo en se disant qu’il lui devait bien cela.
La porte en châtaignier était hérissée sur toute sa hauteur d’une double rangée de clous, forgés à la main, formant une grande croix de fer. Il avait déjà vu cela sur le portail de l’église de la commune. C’était une coutume ancienne qui alliait la décoration à la protection; les pointes acérées dissuadaient les rôdeurs qui auraient pensé forcer 1’entrée.
Joseph poussa prudemment la porte qui bougea en grinçant mais ne s’ouvrit pas. Une serrure ancienne la tenait fermée.
Il regarda par une fente du bois. Il ne vit tout d’abord qu’un petit autel de marbre orné de deux chandeliers de cuivre. Puis, ses yeux s’habituant, il remarqua des bancs, et, sur les côtés, deux grands tableaux,
A gauche, il discernait la vierge gisant par terre, abîmée dans la souffrance sous le Christ cloué sur la croix. A droite, elle allaitait son fils sur ses genoux.
Joseph ne savait pas pourquoi, mais il sentait qu’il y avait une photo à faire dans cet édifice. Il passa délicatement un bras par la fente de la porte et essaya de débloquer la serrure. Des morceaux de rouille tombèrent, il s’arrêta.
Il aurait suffi d’un coup d’épaule, mais, la présence des clous rouillés l’en empêchait. Il recula de quelques pas et regarda l’ensemble; les planches étant rongées par le temps aux extrémités, il n’y avait qu’à lever la porte vers le haut pour la faire sortir de ses gonds.
Ayant trouvé le moyen d’entrer, Joseph s’assit sur les marches et réfléchit.
Depuis longtemps, il archivait dans sa mémoire, toutes les photos qu’il souhaitait faire. Parmi elles, il y avait l’image d’une jeune fille nue, à genoux, les cheveux dénoués sur les épaules, priant devant un autel noyé dans une pénombre romantique.
Il avait ici tous les atouts nécessaires pour réussir. Il bénéficiait du bâtiment, du cadre, et surtout de l’isolement qui lui permettrait de travailler tranquillement.
Quand il faisait des photos de nu, ses clichés étaient empreints de tendresse et de charme, mais les gens bien pensants avaient le temps de s’indigner avant de pouvoir constater, sur le papier, la preuve de ses bonnes intentions.
Pendant qu’il cherchait vainement le modèle qu’il pourrait employer, le souvenir du tableau de la vierge lui revint en mémoire et le déclic se fit.
La vierge allaitant l’enfant Jésus…
Il hésita un moment pour dissimuler son matériel photographique dans les genêts, mais le ciel s’étant soudain émaillé de quelques nuages, il préféra l’emmener avec lui. Il redescendit prestement le sentier. II était sûr d’avoir « l’idée »…

Vers cinq heures, le ciel était couvert, une lumière irisée flattait la montagne. Le temps qui n’était pas propice aux excursions le mettait à l’abri de la visite d’éventuels promeneurs.
Pendant qu’il gravissait le sentier de l’ermitage, son fils sur les bras, Joseph expliquait à sa femme ce qu’il voulait faire passer dans son image.
Elle, flattée de pouvoir aider son mari dans son travail, éprouvait un réel plaisir à être ainsi mise en scène. Elle connaissait ses photos et savait son affection. Elle lui faisait confiance, sachant qu’il ne déclencherait pas son appareil sans qu’elle ne soit à son avantage.
Quand ils furent devant la chapelle, il se rendit compte qu’il avait omis sincèrement de lui dire que la porte était fermée. Comme il la sentait réticente alors qu’il soulevait les planches en faisant levier avec une branche, il trouva un argument convaincant. Si le portail était forcé facilement par lui, il aurait pu l’être aussi aisément par des voleurs à la recherche d’objets anciens. Il rendait ainsi service au bon St Régis en malmenant quelque peu son huis. Les autorités locales, échaudées à bon compte, auraient à cœur de remplacer le système de fermeture défaillant par un autre plus efficace, et les richesses du culte se retrouveraient à l’abri.
La porte sortit de ses gonds et la gâche rouillée de la serrure roula sur les dalles.
Joseph fit passer sa femme et son fils dans la chapelle.
Comme il ne parvint pas à remettre la porte sur ses gonds, il la coucha sur le côté et la rentra dans la salle. Là, il la prit précautionneusement par les pointes et l’appuya contre le chambranle du portail.
Le village était trop loin, en bas dans la vallée, pour que quelqu’un puisse remarquer que la croix de clous était tournée vers 1’intérieur.

Tout était en ordre, il pouvait être entièrement à son art.
Tandis que Joseph embrassait tendrement son fils, sa femme se dévêtit.
Quand elle fut nue, elle dénoua ses cheveux qui déferlèrent en vagues lourdes jusqu’au creux de ses reins.
Joseph sentit son cœur se serrer; jamais il ne l’avait vue aussi belle qu’aujourd’hui, dans cet écrin de pierre.
La lumière, venant du ciel bas, filtrée par les vitraux, courait sur les veines de sa peau et sur celles du marbre de l’autel.
Sa femme avait les yeux de la Vierge, son fils avait les mains du Christ.
Dans leur nudité, ils renaissaient tous deux pour lui. Il allait peindre l’amour, Dieu était avec lui.
Il fit asseoir son épouse sur un banc, sous le tableau de la vierge allaitant. Il mit son fils sur ses genoux et l’enfant posa de lui-même sa tête sur le sein de sa mère.
Il prit alors son appareil photo, y fixa le flash et recula pour avoir une vue d’ensemble. Dehors, un grondement de tonnerre roulait dans le lointain et Joseph, tremblant, sentait monter en lui, avec la tension de l’orage, une force créatrice décuplée.
Derrière l’autel, la statue de Saint Régis semblait sourire comme si 1’évangélisateur donnait son assentiment pour la communion proche.
Joseph se plaça sous le cadre de la vierge martyre, effondrée sous son fils cloué sur la croix. Là, l’œil rivé à l’appareil photo, il cadra la scène.
A l’ombre de la croix de clous, sa femme, dans sa nudité virginale, était devenue la Vierge du tableau.

Quand il appuya sur le bouton du déclencheur, il ne sut si c’était le flash ou la foudre qui avait fait jaillir l’éclair aveuglant.
Dans le grondement terrible qui suivit, il se rendit compte que la porte avait basculé. Il se précipita pour la redresser.
Quand elle fut droite, il recula en titubant, ivre d’effroi…
Son fils était cloué sur la croix. La mère gisait effondrée sur les dalles.

Dehors, l’orage avait cessé.

Paul de Glécy La Lisière Mauve

One reply

  1. Éclaircie dit :

    Belle écriture, les risques à braver les interdits, les contrastes restent imprimés sur nos rétines.

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