Un poème de Marceline Desbordes-Valmore

  Un poème de Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859).« A la fin de novembre 1846, après avoir veillé quatorze nuits sa fille Inès  mourante, Marceline Desbordes-Valmore se jeta sur un canapé dans la chambre triste. Elle était épuisée et fiévreuse. Ces vers furent non pas composés, mais dictés à son coeur comme un soulagement divin » (Hyppolyte, fils de Marceline).« Rêve intermittent d’une nuit triste (extrait ).

………….

 
Vers vos nids chanteurs laissez-la donc aller :
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.
 
Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,
 
Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.
 
Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse ;
 
Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !
 
Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,
 
Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,
 
Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.
 
Des rideaux mouvants la chaste profondeur
Maintiendra l’air pur alentour de son cœur,
 
Et, s’il n’est plus là, pour jouer avec elle,
De jeune Albertine à sa trace fidèle,
 
Vis-à-vis les fleurs qu’un rien fait tressaillir
Elle ira danser, sans jamais les cueillir,
 
Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles
Et savent pleurer comme les jeunes filles.
 
Sans piquer son front, vos abeilles là-bas
L’instruiront, rêveuse, à mesurer ses pas ;
 
Car l’insecte armé d’une sourde cymbale
Donne à la pensée une césure égale.
 
Ainsi s’en ira, calme et libre et content,
Ce filet d’eau vive au bonheur qui l’attend ;
 
Et d’un chêne creux la Madone oubliée
La regardera dans l’herbe agenouillée.
 
Quand je la berçais, doux poids de mes genoux,
Mon chant, mes baisers, tout lui parlait de vous ;
 
Ô champs paternels, hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles.
 
Que ma fille monte à vos flancs ronds et verts,
Et soyez béni, doux point de l’Univers ! »

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

3 réponses sur “Un poème de Marceline Desbordes-Valmore”

  1. 4Z2A84 dit :

    « Comme l’émotion apporte avec elle, sans le chercher, son langage, le langage, sans avoir besoin de le dire, apporte le monde. Par leur seul mouvement de tiges, de fines antennes qui se dressent, timidement exploratrices, les distiques du « Rêve intermittent d’une nuit triste » découvrent tout le profond espace du passé. Partout, c’est un halètement des mots, comme des choses avant l’orage, un élan ou une lassitude du vers comme des fleurs qui s’ouvrent au soleil ou se défont sous la pluie, une odeur et une couleur de jardin heureux ou dévasté… » Gaëtan Picon.

  2. Heliomel dit :

    c’est un beau poème mais « n’écris pas » me donne toujours autant de frissons.

  3. Éclaircie dit :

    Les mots de Gaëtan Picon parlent si bien de ce poème, où la foi semble soulager une immense peine, avec l’évocation de cette jeune fille au coeur de la nature (qui la rappelle).
    Merci de ce partage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.