Les hurlements de la bête.suite- MJM

Les hurlements de la bête-suite

Je n’osai plus respirer.

La Bête semblait écouter le vent. Comme pour y déceler des traces de ma présence.

Je ne puis décrire autrement la manière qu’elle avait de sentir. Ses naseaux s’ouvraient largement, elle expulsait d’abord un peu de son souffle puis penchait la tête sur le côté, tout en inspirant, comme pour mieux entendre…

Etrange comportement. La peur m’avait quitté et, bien que la conscience d’être en grand danger ne me quittât point,  la curiosité me  poussa à écarter légèrement les feuilles d’araucaria qui me masquaient à sa vue pour mieux l’observer à mon tour.

Elle était bien telle que me l’avait décrite mon père. D’après lui, elle n’avait jamais été vaincue et ne pourrait sans doute jamais l’être. Mais il fallait que je prouve ma bravoure et l’affronter toute une nuit, revenir sain et sauf comme l’avait fait mon père, son père et avant eux, les pères de leurs pères.

Ma mère m’avait encouragé par son amour et la fierté qu’elle montrait en parlant de moi. Je ne pouvais reculer. Je me retrouvai donc là, au bord d’une clairière, par une nuit faiblement éclairée. A cent pas de la Bête.

La Bête. Hôte immémorial de cette forêt. Certains clans d’au-delà de la rivière disent qu’ils l’ont aussi vue à bien des jours de marche dans d’autres forêts. J’ai du mal à croire à ces histoires car le monde ne peut être aussi vaste que ça. Peut-être veulent-ils s’approprier la Bête pour accroire leur valeur et leur bravoure. Mais la Bête est bien ici, devant moi, et non dans une forêt de l’autre côté de la rivière.

A ce moment de mes pensées, plusieurs choses se produisirent.

La Bête s’était tournée dans la direction opposée, j’entendis du bruit derrière moi et une autre Bête passa à quelques pas de moi, sans me voir, semblant concentrée sur la vue de celle que j’étais venue chercher.

J’étais pétrifié.

Déjà accroupi, je ne pouvais guère me faire plus petit.

La Bête n’était donc pas unique. Etais-je le seul à le savoir, ou d’autres avant moi avaient-ils eu cette connaissance ?

Peut-être que le clan de l’autre côté de la rivière avait raison, alors ?

Avec deux Bêtes, le danger était double. Plus que jamais je me tins coi.

Les Bêtes étaient maintenant face à face. Elles avaient entamé une sorte de ballet, se tournant à tour de rôle. La nouvelle arrivée était bien plus grande que la première et semblait quelque peu différente par certains aspects. Des bras plus longs terminés par des mains griffues. La taille de ces dernières était à même de découper un adulte sans effort.

Elles semblaient tellement absorbées par leur danse que je songeai que j’aurais pu partir sans qu’elles s’en rendissent compte. Mais je ne pouvais revenir au clan sans avoir affronté  la Bête. Je savais que du haut de la colline, j’étais observé avec attention.

Tiraillé entre la peur et le désir d’un haut fait, je tirai doucement une flèche de mon carquois.

Je la plaçai sur mon arc et visai soigneusement la plus imposante des deux Bêtes.

Le sifflement que fit la flèche, pour bref qu’il fût, sembla arrêter net la danse des deux animaux.

Le projectile se ficha dans l’épaule de l’animal qui poussa un cri de douleur qui ébranla la forêt. Je me rendis soudain compte de ma stupidité.

L’autre Bête regarda dans ma direction en poussant des grognements tandis que son compagnon essayait de retirer la flèche avec l’aide de ses dents et d’une patte avant.

La Bête me regarda. Je sus intimement qu’elle m’avait vu. Peut-être même savait-elle où j’étais depuis longtemps. Elle avait décidé de m’épargner parce qu’elle attendait l’autre Bête. J’étais arrivé au mauvais endroit, au mauvais moment.

Elle se mit à avancer en penchant la tête en avant, lentement, et se dirigea droit dans ma direction.

*********

Mon souffle s’accéléra. Mon cœur battait la chamade.

La Bête m’avait vu, c’était certain. Depuis le début elle savait où j’étais mais ne s’était pas préoccupée de moi. Pauvre fou que j’étais, d’avoir pensé que la Bête était aussi stupide.

Ma situation était critique.

Je me remémorai les paroles de mon père, proférées alors même que je m’apprêtais à partir en fin d’après-midi.

« Si tu es en difficulté et que la Bête t’a repéré, n’essaie pas de fuir en courant. Grimpe le plus vite possible à l’arbre le plus proche aussi haut que tu le pourras. La Bête ne peut pas sauter plus haut que deux fois ta taille. Bien des inconscients ont tenté de fuir et ils ne sont jamais revenus vivants. Voilà, mon fils, le dernier conseil que je puisse te donner. Que les forces de la forêt guident tes pas et que l’Eclair de feu qui déchire le ciel guide ton bras.»

J’avisai un arbre à quelques pas de moi. Ma jeunesse et ma vigueur me permettaient sans doute de l’atteindre et de m’y réfugier avant que la Bête ne fût sur moi.

Pourtant, le comportement de l’animal ne cessait de m’étonner. Il ne se ruait pas sur moi mais avançait lentement, grondant, assuré sans doute de pouvoir me tuer sans que je pusse faire un mouvement.

Et cette deuxième bête, d’où sortait-elle ? Nul n’a jamais rapporté en avoir vu une autre.

Tout en réfléchissant, je surveillai l’approche  de mon ennemi.

Un cri la fit se retourner. Sa tête avait bougé avec une telle rapidité que je crus avoir rêvé. J’en profitai pour me rapprocher de l’arbre.

A ma grande surprise, elle fut sur moi d’un seul bond prodigieux. Elle me renversa sur le dos et me regarda droit dans les yeux. Je lus la mort, ma mort, imminente, impitoyable. J’aurai échoué là où tant de mes ancêtres avaient réussi. Je me reprochai cette curiosité qui avait provoqué cette situation. Je sentais l’haleine fétide du carnassier penché sur moi. Une des pattes arrière me maintenait cloué au sol. Mes bras étaient libres, mais j’étais incapable de bouger, tétanisé par la peur. La dernière peur de ma vie. Le cri retentit de nouveau. La bête releva la tête et regarda dans la direction d’où il était provenu. Elle se tourna de nouveau vers moi et je sentis que l’indécision avait pris place en elle.

D’un mouvement si vif qu’il en fut quasiment imperceptible, elle releva sa patte et m’entailla le torse à l’aide d’une de ses griffes. Je devais par la suite garder de cette blessure un souvenir cuisant.

D’un bond elle rejoignit l’autre Bête.

Je me mis sur mes pieds et escaladai l’arbre avec une vitesse dont je ne me savais pas capable.

A l’abri, maintenant, je pouvais observer l’étrange couple. La deuxième Bête avait fini par retirer la flèche de son épaule et c’est en y parvenant qu’elle avait poussé ces cris de douleur.

Je regardai mon torse. Le mince vêtement de peau que je portais n’avait offert aucune résistance à la griffe et ma poitrine arborait une estafilade sanglante qui allait de mon cou à mon nombril. Elle ne m’avait pas tué alors qu’elle aurait pu le faire et je ne comprenais pas ce qui m’avait valu ce geste de clémence.

L’émotion m’avait épuisé.

Je regardai au-dessus de moi, examinant les branches afin de trouver une fourche susceptible de m’accueillir. J’en repérai bientôt une et entrepris de m’installer jusqu’au lever du jour.

La fatigue vint bientôt à bout de mes forces. J’avais remarqué que la Bête me regardait. Ce fut cette image que je gardai en tête en fermant les yeux. Je m’endormis.

A suivre…

MJM, avec son aimable autorisation.

6 replies on “Les hurlements de la bête.suite- MJM”

  1. Elisa-R dit :

    Je garde une explication possible pour le comportement des deux monstrueuses bêtes, en attendant de la vérifier (ou non) dans la suite de l’histoire.

  2. 4Z2A84 dit :

    Ce texte me plaît beaucoup. Tu sais ménager les effets et le rendre très attractif. De plus comme j’ai très souvent préféré les récits d’aventures aux drames psychologiques, je me régale. L’écriture est soignée et tu as le don de montrer ce que tu racontes comme un réalisateur de films. J’ai noté deux coquilles (« la anse des deux animaux » et « je me rendis soudains ») que tu dois pouvoir corriger ci-dessus.
    La suite est-elle déjà écrite ? As-tu déjà en tête ce qui suivra ? Imagines-tu l’action au fur et à mesure que tu composes ou mets-tu en forme un plan préétabli ?

  3. Jean-Michel dit :

    une partie de la suite est déjà écrite. mais j’ai fait un ‘plan’. je sais comment l’histoire se finit. J’ai essayé de travailler ce texte comme un film, en effet. Le story-board est déjà écrit. Mais cela peut aussi évoluer.
    Merci d’avoir apprécié
    Amitiés
    Jean-Michel

  4. Éclaircie dit :

    Les corrections ont été apportées.
    La suite à ta convenance, Jean-Michel, et merci de nous faire partager cette mystérieuse et initiatique histoire, très soigneusement écrite.

  5. Heliomel dit :

    J’espère que le Bête ne grimpe pas aux arbres! Plus sérieusement j’ai bien aimé le déroulement du récit peut-être un rien précieux mais c’est peut-être ça qui ajoute à son charme.

  6. Jean-Michel dit :

    Bonjour Héliomel
    le style est voulu. Un récit à l’ancienne, comme Jules Verne, ou Edgar Rice Burroughs. Avec des tournures un peu surrannées. Je trouve ça amusant. C’est un exercice qui permet aussi de ne pas oublier toute la richesse de la langue française.
    Un bon dimanche à tous
    Cordialement
    Jean-Michel
    PS: si! la Bête peut grimper aux arbres, mais son poids l’empêche d’aller trop haut

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