Camarade Nollin

Camarade Nollin

A mes débuts d’artisane en couture d’ameublement j’ai été tentée par la réfection des sièges, mais le métier de tapissier traditionnel, où l’on utilise crin et ressorts,  est  difficile à maîtriser pour qui n’a pas suivi un véritable  apprentissage.

Depuis quelques années déjà, certains tapissiers employaient de la mousse synthétique. Je me suis formée à ce procédé, plus accessible aux néophytes. J’ai appris à tendre les sangles sous la ceinture et – dans l’euphorisant parfum de la colle néoprène – à superposer des mousses dont les densités différentes  permettent d’obtenir l’épaisseur, la fermeté ou la souplesse, et le galbe.

Tout en me servant de semences pour fixer la toile blanche, je n’ai jamais pu en remplir ma bouche et les cueillir une à une sur le bord de mes lèvres avec mon  ramponneau aimanté, comme une vraie professionnelle, mais  j’ai bien aimé poser la couverture,  c’est-à-dire tendre et clouter le tissu d’ornement, assise au ras du sol sur le petit tabouret. Chaque clou, à la tête arrondie vieil-or, est positionné dans le creux de la feuillure. Deux coups de marteau suffisent : un léger pour fixer la pointe, un autre, plus fort, pour l’enfoncer complètement. Au bord de chaque clou les poils du velours se hérissent, surpris par cette agression.

La sûreté des gestes s’acquiert peu à peu. Il faut un certain temps de pratique pour obtenir un alignement parfait, mais quel plaisir quand un siège maltraité, blessé, éreinté par une longue existence arrive entre vos mains, quel plaisir de le soigner, le panser, lui redonner l’éclat de sa jeunesse et le voir repartir, flambant neuf, pour une deuxième vie ! Mes restaurations étaient valables, puisque je les ai vendues et n’ai jamais reçu aucun reproche, mais j’ai abandonné assez vite cette spécialité à la gent masculine. C’est un travail fatigant, sale, et plutôt malsain. Avant de refaire, il faut défaire, faire sauter les clous, puis les semences, à l’aide du pied de biche et du maillet de bois. Ce dégarnissage vous fait disparaître dans un nuage de poussière séculaire, on peut contracter des maladies de peau ou respiratoires. On se blesse avec les semences rouillées, il ne faut pas négliger la vaccination contre le tétanos.

Cependant, ce travail ingrat – qui me laissait pantelante, les doigts meurtris par les dérapages d’un maillet vicieux – m’a souvent permis de rêver. On trouve de tout dans les fauteuils. Entre l’assise et le dossier, sur les côtés, le long des accotoirs des bergères, se glissent mille et une babioles : épingles à cheveux, piécettes, petits ciseaux à broderie, une pierre dessertie de son chaton de bague, deux ou trois perles fines échappées d’un collier rompu… Ces objets, pour moi, devenaient pièces à conviction, faisaient revivre des scènes. Je me surprenais à imaginer, en fondu enchaîné, des personnages d’une autre époque s’étant assis là. Je voyais l’évanescente jeune fille rêvant sur sa broderie au petit point ; j’entendais le rire pointu de la coquette tortillant nerveusement son collier devant un godelureau ; je devinais la panse repue du bourgeois laissant glisser de sa poche quelque monnaie en sortant sa montre gousset…

De ce court passage au tabouret je retiens un souvenir bouleversant qui mérite à lui seul d’avoir tenté l’expérience. Un couple  « vieille France »   entre dans l’atelier, la dame drapée de vison, le monsieur l’air austère et hautain. Un jeune homme les suit, portant un vieux Voltaire souillé, délabré, l’assise défoncée, la boiserie du dossier fendue en deux endroits. Je détecte sans peine le meuble « d’époque. » On me confirme qu’il n’a jamais été restauré.  J’hésite à le garder, tant la réparation me semble délicate, la solidité finale aléatoire. Sur un ton ampoulé Madame insiste, disant  ne pas vouloir l’utiliser pour s’asseoir : « Ce meuble de famille sera placé dans un angle de mon hall d’entrée.  Il ne servira  pas, mais  je veux qu’il soit beau. Il trônait au domaine de mes grands-parents; il doit continuer à décorer. »

Je me vois obligée d’accepter, après  avoir précisé quelles méthodes de travail j’allais employer. En ce qui concerne ce Voltaire, la découverte n’est pas un objet. Avec moult précautions, je dégarnis l’assise en totalité, je consolide les taquets dans chaque angle pour prévenir un écartèlement, je défais ensuite le dossier et termine par les accoudoirs.

A la fin du strip-tease, m’attend la surprise. Les manchettes du Voltaire sont assez grandes, rectangulaires. Sous le tissu et le crin, creusée à la pointe sèche dans le bois, se trouve une inscription : Nollin  1853  Vive la République.

Ainsi, cinq ans après la révolution de 1848 et la chute de Louis-Philippe, un artisan, un travailleur du peuple a voulu – à l’insu de son client aristocrate – graver là son opinion pour la postérité. Je lis, je relis ces mots, je les caresse de mes doigts et de mon regard  soudain embué, avec tendresse et respect.  Peut-être a-t-il essayé d’imaginer la personne qui, un jour, découvrirait sa forfaiture ? Il n’a jamais pu penser que ce serait une femme, portant pantalon !  C’est à moi, fille d’un ouvrier et d’une couturière, petite fille de tonnelier, moi qui ai choisi de travailler « de mes mains », qu’échoit ce face-à-face avec un compagnon du passé. Je suis l’élue du hasard. Emotion saisissante.

Me reviennent alors à l’esprit les mots de Georges Coulonges dont le roman  « Les sabots d’Angèle » se déroule à Paris, exactement à cette époque. Il nous fait vivre, au milieu du peuple, les dernières années de la royauté. Il nous décrit avec précision la vie des  petites gens, leur misère, leurs courageux efforts pour survivre. On voit des illettrés se mettre à apprendre leurs lettres, se réunir en cachette pour chanter des textes dits subversifs. Quand les roussins font irruption dans la salle, les chansonniers sont emprisonnés à Sainte-Pélagie. On voit peu à peu s’éveiller les consciences, s’affirmer le désir de justice. On sent monter la fièvre de ce peuple harassé, meurtri, affamé, et Georges Coulonges s’interroge : « Qui contiendra jamais la férocité amassée en silence par ceux qui, dès leur naissance, sentent levées contre eux toutes les férocités ? »

Je range le fauteuil dénudé contre le mur, je jette à la poubelle les vieux ressorts, le crin, à regret le tissu déchiqueté – «  on n’en fera plus jamais d’aussi beau » – et je me mets à balayer, sans cesser de m’adresser, en pensée, à mon camarade Nollin :

« Ton pied de nez n’est pas banal ! Tu as pensé que des générations de nantis allaient caresser de leurs doigts, sans le savoir, l’exclamation la plus provocante, la plus odieuse qui soit pour eux,  « Vive la République ! » Il y a de la délectation dans ton geste.  Dans les hôtels particuliers, dans les maisons de maîtres à venir, toujours ton cri du cœur  « Vive la République ! »  étouffé par le crin serait là, à l’insu de tous, traversant les décennies, pour arriver jusqu’à moi. Je vais m’offrir le plaisir d’aviser mes clients. Je te dois cette honnêteté. J’ai touché du doigt la preuve de ton existence. A présent, je t’imagine sans peine, dans ton échoppe du faubourg ! Tu graves avec application ta profession de foi, une lueur revancharde et jubilatoire illuminant ton visage… »

La journée est finie mais l’atelier revit. Des senteurs de crin et de toile de jute, réveillées par le balayage,  se donnent des airs de parfum de fenaison. Dans les rayons d’un soleil déclinant, des myriades de grains de poussières blondes, en suspension, dansent gaiement.

Avant de sortir et de fermer la porte, je regarde un instant le squelette du fauteuil, croyant sentir là, tout près, une présence invisible. Très vite, je me fustige sans ménagement : « Quelle idiote ! Et ça se dit cartésienne et rationaliste ! »

Frangine

5 replies on “Camarade Nollin”

  1. Éclaircie dit :

    Je reviens demain, mais si tu savais comme tu me fais plaisir avec celle-ci. merci.

  2. Air-pur dit :

    J’attends la suite avec impatience…

  3. Frangine dit :

    Merci à Eclaircie et Air-Pur.
    Il n’y a pas de suite à ce texte. Il fait partie d’un recueil « De fil en aiguille » composé d’anecdotes relatives à mes 20 ans d’artisanat en couture d’ameublement. Ce n’est que du vécu. Aucune fiction.
    Je veux bien vous donner ces petits textes, indépendants les uns des autres. Ils sont tous guidés par un « fil rouge », le métier.

  4. Dusha dit :

    Ce camarade Nollin !
    J’ai lu avec un grand plaisir ce beau texte non seulement pour l’histoire qu’il raconte mais aussi et surtout pour la fluidité de ton style, Frangine.

  5. Éclaircie dit :

    C’était pour aller plus avant en commentaire, Frangine, que j’ai dit revenir. Car ce texte, fond et forme (me) montre le travail minutieux d’écriture pour parvenir à un résultat impeccable.(si j’avais des fauteuils à refaire, je m’adresserais à toi)

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