Le petit braconnier

Le petit braconnier

Il faisait un froid de canard par ce clair matin d’hiver, et les galoches de Cédric claquaient sur la terre dure.Il marchait d’un pas décidé, les mains dans les poches, le visage rougi – seule tache claire en haut de sa silhouette noire – entre une écharpe enroulée jusqu’au nez et un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. Une musette sur l’épaule, il quittait la ferme de ses parents pour aller relever ses collets et ses pièges dans la campagne. Son père lui avait appris le braconnage et, à quatorze ans à peine, cette activité n’ayant plus de secrets pour lui, il mettait à profit ses vacances de Noël.

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En passant devant le mas des Brunel, il pressa le pas, la tête haute, le regard droit devant lui, pour ne pas voir se soulever le rideau derrière lequel, il en était certain, la fermière lui lançait un regard furibond. Elle lui en voulait terriblement depuis que son mari lui avait ramené son chat, un magnifique chat blanc, la patte ensanglantée. La pauvre bête boiterait jusqu’à la fin de ses jours. L’adolescent ressentait bien une gêne chaque fois que ce vilain souvenir venait lui gratouiller l’esprit, mais possédé par son instinct de prédateur il n’avait pas trop de mal à l’occulter et repartait disposer ses engins de mort en sifflotant.

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Ce matin, il ramassa un long bâton, poursuivit son chemin qui contournait le mas et descendait vers la rivière. Il traversa le petit pont, tel un funambule, tenant son balancier improvisé contre sa poitrine, à petits pas glissés, tant le bois était couvert de givre. Il se trouva ensuite à l’orée du bosquet et commença sa visite, méthodiquement, écartant les branchages avec sa canne. Chaque fois qu’il se livrait à cette quête, il ressentait un plaisir fou, par anticipation. Il imaginait la bartavelle ou le lapin de garenne pris au piège et, avant même d’en avoir trouvé, son cœur bondissait de joie, comme si c’était fait. En même temps, l’incertitude, la crainte de rentrer bredouille et d’être moqué par ses frères, venait modérer son enthousiasme.

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Après avoir contrôlé plusieurs postes, il ressentit de l’impatience. Aucune trace de passages, de piétinements. Pas une des feuilles sèches servant à cacher les pièges n’avait été déplacée. On aurait dit que tout gibier avait déserté la contrée. Il allait rebrousser chemin, se disant « ce sera pour demain » quand il pensa tout à coup au meilleur de ses pièges qu’il allait oublier, au bord de la mare Croa, baptisée ainsi par les enfants à cause des reinettes qui l’habitaient. Cet emplacement était toujours fructueux car les animaux convoités venaient là pour boire et souvent se faisaient piéger.

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Regagné par l’espoir, il marcha vers les roseaux et les joncs, le souffle court, transpirant d’anxiété malgré le froid cinglant, persuadé de trouver là, enfin, sa récompense de braconnier, car il envisageait mal de revenir à la ferme les mains vides. Il arriva près du bord, écarta le feuillage et resta saisi d’horreur.

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Son piège était bien là, refermé sur le cou du beau chat blanc de madame Brunel.

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Pris de panique, Cédric se mit à trembler, voulut partir, se ravisa. Figé, raide devant le petit cadavre, il se dit : « si je le laisse là, le piège m’accuse. » Il inspira fortement pour se donner du courage; sa décision était prise ; il devait absolument le faire disparaître. Il regarda autour de lui, tendit l’oreille pour s’assurer qu’il était bien seul.

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Où donc était passée la fière assurance qui l’animait d’habitude quand il s’apprêtait à ramasser sa proie ?

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Il se baissa lentement, ouvrit le piège, dégagea la tête du chat, vit de trop près les yeux exorbités, la langue pendante. Dans un grand frisson, il serra les dents, réprimant une subite envie de vomir. Il pensa : « Si je le jetais dans la marre ? » Mais il avait entendu dire que les corps des noyés remontaient toujours à la surface. Il abandonna cette idée. Il fallait donc l’enterrer, c’était la seule solution. Mais comment faire, sans outils, pour creuser un trou dans cette terre gelée ? Il devait retourner à la ferme. La honte d’arriver sans le moindre gibier et la peur de devoir s’expliquer sur l’emprunt d’une pioche le clouaient au sol. Il n’osait plus regarder la bête au beau pelage blanc. Tête baissée, son regard hébété fixé sur ses chaussures, il était atterré. Au bout d’un moment, il fallut agir. Il couvrit le chat avec sa musette vide et s’achemina, désemparé, vers la ferme de ses parents.

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En repassant près du mas des Brunel, il vit tous les volets clos et conclut qu’ils venaient de partir, comme chaque année, passer les fêtes de Nöel dans leur famille, à la ville. Là, lui vint une idée qui s’avéra géniale. Le potager se trouvant derrière la maison, il la contourna pour aller voir si, par hasard, on n’y avait pas oublié une bêche. Rien dans les allées de choux. Déçu, de plus en plus morose, il s’approcha sans conviction de l’abri de jardin. Merveille, la porte n’était pas cadenassée ! Elle s’ouvrit volontiers dans un grincement sinistre, dévoilant au gamin tout un arsenal d’outils. Il choisit une serfouette à sa taille, maniable et acérée, et s’enfuit en courant vers la marre Croa, se retournant souvent, craignant d’être suivi ou observé.

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Près du chat, il se mit à creuser un trou, tout en murmurant : « tu vois, pauvre matou, si tu étais mort de vieillesse, c’est avec cette même serfouette que ta maîtresse aurait creusé ta tombe. » Après avoir enterré le corps, Cédric pensa qu’au printemps l’emplacement serait camouflé par la pousse des fleurs sauvages.

Frangine

7 replies on “Le petit braconnier”

  1. 4Z2A84 dit :

    Passionnant. Et…tant pis si je me répète…d’une efficace et fine écriture.
    L’un de mes « passages » préférés :
    « ….Chaque fois qu’il se livrait à cette quête, il ressentait un plaisir fou, par anticipation. Il imaginait la bartavelle ou le lapin de garenne pris au piège et, avant même d’en avoir trouvé, son cœur bondissait de joie, comme si c’était fait. En même temps, l’incertitude, la crainte de rentrer bredouille et d’être moqué par ses frères, venait modérer son enthousiasme… »

  2. Éclaircie dit :

    Il manque un espace après le point à la deuxième ligne
    Le dernier « marre Croa » porte deux R est-ce volontaire, ?
    Vraiment plus qu’un régal, on lit Pagnol, on se demande où est la morale ? puis on s’en fiche, tout s’efface, on le suit ce gosse, regrettant qu’il ne soit pas nous-mêmes.

    Pour les sauts de lignes, le blanc ça marche ! j’ai essayé.

  3. Éclaircie dit :

    L’avait-on déjà eu en lecture (ailleurs) je me souviens sans me souvenir.
    As-tu repris l’écriture ? si tu ne veux pas répondre ici, mail.
    Tu ne nous ferais pas un roman, si tu as envie et temps ?

  4. Phoneixs dit :

    Ce fameux chat blanc dont j’ai pu suivre le parcours de champs en forêts. Mort de n’être pas « casanier ».
    Je peux redire à la « frangine » que j’aime beaucoup les citrouilles d’automne;-)

  5. Éclaircie dit :

    Je passe voir si Cédric dort bien, oui, je tire doucement la porte sans la fermer. et repart tel un chat sans faire de bruit.

  6. Frangine dit :

    4Z, t’excuse pas de te répéter, tant que ce que tu répètes flatte mes oreilles…(rires)
    Eclaircie, le double R, faute de frappe. Pas assez relu. Et puis, ce texte est tout récent, mais je l’ai mis sur VE. Si tu vas là-bas un peu, c’est peut-être là que tu l’as vu. Je ne l’ai pas remanié, mais il faudrait, pour la fin qui est très « faiblarde ».
    Pour un roman, je n’ai pas le temps, ni les idées. Je crois savoir rédiger, mais je manque beaucoup trop d’imagination.
    Ba-Phoneixs, je te renvoie ton sourire et ton clin d’oeil 😉

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