Larmes

 

La place était remplie. Pas un seul espace vide ne subsistait. Les toiles rayées et colorées des devantures de magasins égayaient les dizaines de petites balles rondes posées sur les corps des spectateurs. C’étaient leurs têtes mais l’homme debout sur l’estrade n’avait vu, pendant de longues minutes, que des petites balles rondes et noires. Ce n’est qu’au moment où elles avaient pivoté vers lui, sourire aux lèvres, que Noé-Louis S. avait reconnu l’évidence : il s’agissait des têtes des villageois.
Ils étaient venus pour lui car ce jour allait être celui de sa mort. Il était, en quelques sortes, le clou du spectacle. Le mois dernier, lui-même avait joint sa tête à celles des autres. Et il avait montré les dents, lui aussi, pour exprimer sa joie. Cela faisait partie des consignes, strictes, données par le pouvoir. Il s’était efforcé de retenir ses larmes lorsque le corps du condamné avait été séparé de l’objet du délit : la tête- décidément, tout tournait autour de la même chose, toujours-mais il n’avait pas pu. L’émotion était trop forte : il s’agissait quand même de son jeune frère !
Les gardes l’avaient saisi immédiatement, comme s’ils n’avaient attendu que cela.

Le mois avait été bien long.
La cellule était petite et les promenades assez terribles puisqu’elles s’étaient toujours terminées par la salle des questions. Il avait tout avoué, dès la première aiguille enfoncée sous les ongles.
Tout.
Cela n’avait pas été difficile, il avait suffit de répéter ce qui lui était reproché. En ôtant le point d’interrogation final.

Découvrir la souffrance fut d’abord terrible. Physique. Insupportable. Puis, son corps avait distillé, dans tout l’organisme, le doux poison qui enlève la conscience. Ensuite, il n’avait plus parlé. Ni crié. Ni gémi. Seules ses larmes avaient continué de couler en flot ténu mais continu.

L’oeil qui restait à peu près valide lui permettait aujourd’hui de regarder ceux qui étaient venus pour lui.
Au premier rang, il y avait ses parents, et sa jeune soeur.
Ou peut-être sa femme, un frère et son enfant.
Ou  seulement des voisins. Il ne le savait plus très bien. Les larmes brouillaient parfois ce qu’il lui restait de vision.
Il n’avait presque pas peur : le plus dur était passé. Son cerveau était enveloppé d’une torpeur bienfaisante.

Son ultime crainte était que les personnes du premier rang ne puissent retenir leurs larmes.

6 replies on “Larmes”

  1. 4Z2A84 dit :

    Un texte troublant…et terrible. Ce qui le rend terrible c’est aussi son écriture : simple, de constat, sans exclamations indignées. Le fait de ne presque rien savoir sur le condamné ne nous le rend pas moins pitoyable. En nous l’empathie agit et nous souffrons avec cet homme, Noé-Louis S., quoiqu’il ait fait; son obéissance aveugle (?) au Pouvoir (sorte de Big Brother) le plaçant dans une situation aussi tragique que celle d’assister à l’exécution de son frère, il aurait été témoin de ce « spectacle » avec satisfaction sinon avec joie si l’émotion ne l’avait pas emporté, plus forte que la peur et l’obligeant à verser les larmes qui seront sa perte – puisque apparemment nous nous trouvons sous une dictature qui ne tolère pas les manifestations afférentes à la sensibilité des individus lorsqu’elle s’exprime par de certaines émotions visibles, par l’expression de sentiments humains particuliers comme celles et ceux qu’engendre la compréhension de le souffrance des autres.

  2. éclaircie dit :

    Terrible, en effet, cette acceptation de l’intolérable, cette négation de la sensibilité. Une sorte de projection dans un avenir où l’homme devra être robot, juste spectateur obéissant à des ordres, refoulant tout ce qui est son essence. Terrible et inquiétant.

  3. Phoenixs dit :

    Un  » jeu  » dans nos vies déjà bien réglés.
    Profond et douloureux.

  4. Elisa-R dit :

    J’aime vos commentaires parce que vous prenez le texte et partez avec. J’ai hésité à le placer ici puisqu’il ne s’agit pas d’un poème mais il était important de le faire, pour moi : c’est comme ça que je vois et c’est dans cette sorte de texte que vous me rencontrez vraiment.

  5. Frangine dit :

    Elisa, il eût été vraiment dommage de ne pas poster ce texte ici.
    Il est excellent. Une écriture simple, digne, sans pathos.
    Un sujet dur, difficile, qui devient bouleversant par la manière dont tu as su le traiter.
    Merci.

  6. Elisa Romain dit :

    Longtemps après, c’est moi qui vous remercie Frangine.

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