Monthly Archives: novembre 2016

Nid de sable

 

 

J’aime cette rue mais je l’évite

Ses yeux me font peur – ses cheveux roux

S’enroulent autour des réverbères

Qu’ils protègent de l’ombre

Ici la nuit frappe trois coups

Avant d’entrer dans la ville

Je tremble en entendant la première détonation

Sur le toit les tuiles s’agitent

Ou bien se serrent les unes contre les autres

On lit le désarroi dans l’œil des tourterelles

Cependant la rue ne rentre pas sous terre

Elle apparaît comme un nid

Au faîte d’un arbre fier de donner du pain.

 

Quand tout semble figé sur les pages à venir

Il arrive qu’une toiture blanche se confonde

Avec le plat tranquille d’une mer de novembre

Alors les oiseaux se regroupent et se posent

Sur la plage froide en attendant la marée

Quand la vision s’efface des bâtiments bien réels

C’est pour resurgir sur l’écume de notre esprit

Et donner à ce que l’on sait le charme délicieux

Des vagues sauvages qui regagnent le large

 

Retraite au chocolat,

 

La petite fille va descendre de sa balançoire

Rendre ses socquettes au marchand de sable

Saluer les derniers rayons de cils

Quitter le jardin d’enfants interdit aux chiens

Et prendre la route des départs inconnus

Descendue des branches souples

Elle marche du bout des cannes

Vers la sortie en pointillé

Que lui ouvre le temps passé sans éclair

Elle n’est plus sans avoir été

Qu’une silhouette libre parmi les ombres

 

L’île dérive sa base minée par l’eau

Toujours plus dévorante

Sur l’île les arbres ont désormais

Les pieds dans les remous

Et seuls les plus assoiffés verront la fin du voyage

Ou la dissolution de leur sol

Et l’éparpillement de toutes les feuilles et nervures

Qui n’avaient d’autres sens

Pour eux et les oiseaux que d’offrir des partitions

Repoussant les nuages

Le trop fort soleil et charmant les vents avides

La terre dissoute

La lune impassible se baigne en son nouvel océan

 

Un nid façonné par

4Z, Élisa, Phoenixs, Éclaircie

Les jupes de Novembre

L’arbre danse avec le vent
Niant sa fragilité il la repousse
Plus loin que toutes les saisons
Les plus échevelées
Les rameaux applaudissent à tout rompre
Tandis que le sol se couvre de brindilles essoufflées
Le ciel invisible ne peut tempérer l’ardeur
De ce duo dont on ne sait s’ils combattent ou s’étreignent
En un élan d’amour tellement fort et bref
Qu’ils mourront dans les bras l’un de l’autre
Donnant vie aux premiers buissons agités par la brise
*
Zoologique,
 
C’est le roi des cacahuètes
Qui séduira les singes joyeux
Suffit de lancer de pelures
Pour que l’animal danse au son creux
Des coques.
C’est le chef de la banane verte
Qui gagnera le sommet du baobab
Pour avoir frappé fort
Son torse tambourin
Et la bande fiévreuse de courir insensée
Vers le puits mort
Où flotte la vérité
Légère sans parure.
*

Depuis que nous l’avons ouverte
La porte ne se ferme plus
Entrez orages
Avec vos éclairs zigzagants
Le bruit de votre foudre un son nommé tonnerre
Nous dirigeons l’orchestre
La baguette du chef et celle de la fée
N’en font qu’une au milieu des vagues attentives
Le dompteur jette au loin les clefs
De la cage aux barreaux en sucre
Les os forment des croix
Sous elles dans la terre
Nous dormirons bientôt si tout fonctionne.

*
Les petites âmes tapies sous les feuilles humides
Font vibrer la terre quand elles grelottent
Les vieux gamins des villes en costumes chics
Les font rouler sous leurs souliers vernis
Comme ils étouffent les silences de leurs rires
La campagne effrayée n’ose rien pour les aider
Elle cède l’une après l’autre chaque parcelle d’elle-même
Au plus sourd et au plus laid des articles du code
Dans l’espoir de garder quelques temps encore
Deux ou trois miettes de sa fière liberté.

*
Dans l’ordre de réception des poèmes : Eclaircie, 4Z, Phoenixs et moi-même.

La table du sable bleu

Mains ouvertes ou encore poings serrés
Nul ne retient la pluie ni la parole
Quand la terre trop abreuvée
S’invente de nouveaux fleuves
Les oiseaux se taisent ou se noient
Les graines semées dans les champs de désordre
Voient leurs germes tortueux ramper vers la lumière
Les arbres dans la forêt trop nombreux pour grandir
Attendent le vent qui les porte vers les prairies de l’enfance
Retenant leur sève et leur souffle
Ils s’inventent des bras pour étreindre le ciel
***
Pour s’ouvrir l’appétit
La mer mange la plage
Qu’offrirons-nous aux vagues
Quand autour de la table
Chacune sur un ton furieux criera j’ai faim !?
N’invitez chez vous ni le sable
Insaisissable ni le vent
Que l’on ne sait par quel bout prendre
Ni le fleuve ni l’océan
Dont l’eau bout près des radiateurs.
Seule notre ombre est accueillie
Par vos meubles les bras tendus.
***
La concierge est dans les escaliers,

Pour nettoyer les dernières marches
Essuyer la rampe grasse
Secouer la poussière endormie
Monter le courrier décacheté
Sonner aux portes closes
Guetter l’intrus qui paillassonne
Le représentant de commerce
Le vendeur de chimères
Elle veille à tous les étages
De la petite fusée qui pète sans décoller
Le papier nu
***
A la table des autres un homme
Elle est large autant que ronde
Il est un ensemble désuni mais entier
Ses membres flottant autour d’un tronc
La tête roulant de bas en haut
Inlassablement
A la table des ombres un vieux père
Exilé sur les terres des disparus
Ce jour où l’enfant trop léger
Cessa de guetter la course des aiguilles
Sur l’écran bleu du ciel d’alors
Aux yeux devenus blancs depuis

Sur cette plage affamée les voix d’Eclaircie, bibi, 4Z et Élisa ont tenté d’accorder leurs mots à la fois dans le temps perdu et l’espace retrouvé.
Gageons que l’horizon les portera aussi loin que possible sans les déformer 😉

La rivalité entre les couleurs.

La rivalité entre les couleurs.

**

*

Si les yeux fermés vous apercevez le croissant de Lune

C’est que lassée du brouillard elle lui aura jeté un sort

Et que personne plus personne ne pourra déjeuner sans Elle

Les oiseaux et les mouches pourront se reposer

Dans le creux de son arc sans besoin de s’entre-dévorer

Les réverbères cesseront leur travail de nuit

Les chats retrouveront leurs couleurs chatoyantes

Les bleus les jaunes les rouges rivaliseront

Sur les toits et dans les cours enivrant les souris

Et les tuiles qui laisseront alors les greniers respirer

Dont plus un seul souvenir ne sera jamais enfoui

Avant d’avoir réalisé ses rêves les plus forts et les plus fous

**

*

Au demeurant

Et puis ce qu’il reste encore à dire

Les mots agglutinés

Dans la vase des milliards de gosiers

Au plus profonds des yeux ternes des morts

Ou dans les sacs -rouges- des petites femmes affairées

Au demeurant

Et puis l’étendue des mensonges

Nappe silencieuse et stagnante

Qui se glisse sous les portes

Dans la moelle des os

Et se répand muette sur les îles inventées

Où ni l’or ni l’argent n’assassinent les rêves.

**

*

Coup de semonce,

 

…Et puis arrivèrent les nuages

Du fond du lit froissé

Prêts à tout pour en découdre

Avec le soleil bleui

Par les coups d’oreillers

Traversins polochons

Plumes d’oie et de canard

Donnés sans relâche.

Le réveil douloureux acheva

De briser notre rêve

Qui s’émietta sur le tapis

Percé.

**

*

Portées par leurs ailes neuves

Les fenêtres s’envolèrent

On ne fit pas le geste de les retenir

Mais le bébé quitta son berceau

Et sur le plafond qu’il atteignit en quelques brasses

Il dessina à la craie cette licorne

Pour laquelle nous ne louerons jamais une écurie

Car elle se plaît trop dans l’aquarium

Parmi les hippocampes silencieux

Et le souvenir entre deux glaces

De nos caresses multipliées.

**

*

Sur la lune :

Eclaircie,

Elisa,

Phoenixs

Et 4Z.

**

*

 

 

L’Explication des métaphores

Loin du temps, de l’espace, un homme est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter le décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore :
« Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore »
Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions ?

Si je parle du temps, c’est qu’il n’est pas encore,
Si je parle d’un lieu, c’est qu’il a disparu,
Si je parle d’un homme, il sera bientôt mort,
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est déjà plus,

Si je parle d’espace, un dieu vient le détruire,
Si je parle des ans, c’est pour anéantir,
Si j’entends le silence, un dieu vient y mugir
Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.

Car ces dieux sont démons ; ils rampent dans l’espace
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
Les naseaux écumants, la bave sur la face,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore »
Et pourquoi cette face hors des trois dimensions ?

Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvrent la mer
De leur poids infini, de leur vol immortel,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils hantent les airs,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils sont perpétuels,

Si je parle des dieux, c’est qu’ils vivent sous terre,
Insufflant dans le sol leur haleine vivace,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvent le fer,
Amassent le charbon, distillent le cinabre.

Sont-ils dieux ou démons ? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Mince comme un cheveu, ample comme une aurore »
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions ?

Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
À chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
À chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,
À chaque être son Non, à chaque bien son mal,

Oui, ce sont des reflets, images négatives,
S’agitant à l’instar de l’immobilité,
Jetant dans le néant leur multitude active
Et composant un double à toute vérité.

Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor

— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

Raymond Queneau
© Gallimard