Monthly Archives: juin 2016

Les têtes inversées.

*

 

Le ciel est cerné

Par les nuages par les prières

Et songe au bonheur d’un espace

Qu’il serait seul à combler

Fini les poings levés les regards implorants

Les missiles qui veulent le transpercer de part en part

Les arbres dans leur course à qui sera le plus grand

Pourtant il voue un amour certain aux arbres

Ceux qui en leur sein abritent des oiseaux

Des hirondelles volant si haut qu’elles deviennent mouches

Aux joues de la lune

La lune qui suivrait le ciel inséparable de sa limpidité

Ils envisagent de fonder tous deux un grand navire

À la figure de proue couverte de hiéroglyphes

Dont nul ne percera jamais le secret

*

La tête a roulé en silence sous le tendre oreiller

Ainsi vont les jours en aveugle et sans peur

Le corps en étoile à quatre branches se déplace

Comme hésitant mais en vérité libéré

Des entraves constantes d’une pensée qui s’essouffle

Et surchauffe projecteur un peu las des risques à envisager

On essaye ce que l’on trouve pour coiffer le sommet

Ici une coquille d’escargot là un nuage léger

Finalement le jardinier y pose un petit soleil

Greffe spéciale du jour sur la nuit.

*

Les rues ne font que se croiser

Leurs passants toujours pressés

Les empêchent de lier connaissance

Le klaxon des autos dissuade l’intrépide

On ne sent pas sous ses talons le trottoir tanguer

On ne voit pas la pierre des maisons se déchausser

Seules les vitrines nous suivent

Comme des lames d’eau parsemées de lueurs

Le rot des bouches d’égout soulage les sous-sols

En ne quittant plus les faubourgs on va peut-être

Découvrir cette avenue légendaire

L’étoile tombée sans bris sur terre.

*

Amnésie locale

Pas de mémoire des étoiles qui précèdent

Notre chute

Pas de mémoire de celles qui suivront

Nos étincelles

Nous sommes les trous noirs et profonds

De nos vies sans raison

Comme la pluie égarée, nos sens dérèglent

La beauté d’être

Tu pousses tes heures droit devant

Lourd Sisyphe maladroit

Pendant que passent les nuages bleus

De l’illusion d’optique

Au seuil du silence se tairont les questions

Inutiles

Pas de mémoire pour les yeux clos

Pas de souvenirs aux cils

Sans doute est-ce mieux ainsi… ?

 

*

 

Les Auteurs :

Eclaircie,

Elisa,

Phoenixs (poème de février 2013)

4Z.

Le robot au monocle,

Entre la terre et son monocle un lit d’eau s’est installé
Sorte de loupe oscillant d’un côté et de l’autre
En fonction des mouvements du liquide encore instable.
Des poissons translucides y nagent en sifflant
Tandis que dans les airs des oiseaux alourdis se taisent
Ou chantent la naissance de baignoires aux pieds de verre.
Là où courait hier un petit chemin de cailloux joyeux
Et où enfle à présent un bruit de cloches et de sonnailles
De jeunes nuages explorent l’insondable profondeur
De flaques aussi immenses qu’un troupeau de mers en transhumance.

****

Peu à peu les robots deviennent nos frères et sœurs
Bientôt nous ne les distinguerons plus de nous-mêmes
J’ai croisé une de ces sœurs dans le métro
Et elle m’a fait de l’œil
Nous nous marierons demain puisque la Loi l’autorise
On dit que les petits robots sont plus vifs que les enfants humains
On dit qu’il suffit d’en remonter le ressort avec une clé
Quand leur mécanisme a des ratés
On dit aussi beaucoup de bêtises
A propos de ceux dont l’existence se déroule au Ciel
Comme un film à n dimensions
Parmi des dieux barbus souvent pris de boisson

****

Mélodie hongroise,

J’ai rencontré la mort sous toutes ses formes
Comme si nous l’habillions pour ne pas la
Reconnaître
On croise des fous de l’au-delà
Fauchant à la lune ses rayons glacés
Des nains enragés brassant leurs bulles noires
Des sans nom, des neurones bouillis, des muscles
Atrophiés
Dans tendons échoués à ne rien tendre
Agitant le monde essoufflé…
Et toujours quelque part une servante hongroise
Souriante sur trois notes qui nous permettent
De vivre

****

Le temps s’échappe et folâtre dans les bois
Semant les heures et les minutes
Sous la mousse tendrement verte
Derrière les troncs des chênes centenaires
Entre l’écorce et la sève
Puis survole le jardin et les draps se font linceuls
Les salopettes barboteuses
On aperçoit un vieillard faisant ses premiers pas
Des fœtus discourant « Du contrat social »
Les baignoires aux bondes d’un autre âge
Offrent des bains de jouvence éternelle
Puis tout s’évapore et se fond dans un magma originel
Seule la Poésie flotte entre deux eaux et chante
Aux poissons ébahis les derniers vers vibrant hors du temps

Passent entre l’acier et l’assez : Elisa, 4Z, bibi et Eclaircie protégés encore par leur plume arc-en ciel. Le titre est piqué à Elisa et 4Z.

À soleils déployés

 

 

Dans le jardin ensoleillé, une longue dame rêve

Sous la fine peau de ses belles paupières une ville s’élève.

Les pieds dans la brume des grandes chaleurs d’été

La tête ceinte de petits nuages blancs posés sur le ciel bleu

C’est une ville joyeuse qui crie, chante, klaxonne

Et s’étend, toute blanche, sur les pierres d’autrefois.

Dans son sommeil, la longue dame ne peut s’empêcher de sourire

Allongée sur les briques tièdes d’un très vieux mur

Elle apparaît à ceux en qui elle a confiance

Les autres ne voient rien d’autre

Qu’une branche de lierre accrochée à une ruine.

 

Les poubelles du diable,

 

Ils abandonnent la ville aux rats

Aux chiens aux ruisseaux rouges

De haut en bas la boue masque les visages

Graves des visiteurs déçus

Ainsi la vitrine propre qu’offrait le roi

Aux manants de hasard

S’étoile-t-elle de chiures sociales

De ces presque riens qui dérangent les mouches

Agitées des courtisans

Derrière les grandes portes de bois humide

Les enfants sages rient à soleils déployés

 

Les couloirs du métro s’en sont allés

Voir les sentiers de forêts

Les chemins entre les dunes

Le lit des ruisseaux

Et le pied des arcs-en-ciel

Emportant avec eux les passants incrédules

Les plus timorés tentent de remonter

Les escaliers et tapis roulants

N’osant quitter même pour un rêve

Ce cocon bruyant mais protecteur

Ce boyau infini qui tous les jours happe

Leurs sourires et leurs voix

Qui sera debout la prochaine nuit ?

Guettant la lune et les frissons d’une esplanade

Ouverte à tous les yeux avides de lumière

 

La source vous sourit lorsque vous avez soif

L’eau ne fait pas attendre les nageurs

Le jour dispense sa lumière aux peintres

Et pour les impatients l’horizon reste un but

Que l’on ne vise pas avec des boomerangs

Gardez-vous le droit de vous plaindre

Quand la pluie joue son air mélancolique

Sur vos vitres et sur les toits dont les ardoises

Et les tuiles chatouillées rient

Ne songez plus à vous couvrir

D’un renard bleu car le soleil sort de son nid

Chaque rayon choisit parmi les misérables

Le plus frileux et le réchauffe

Avec la vie ne perdez pas le privilège

De vous baigner dans l’or en tenue d’Eve

 

Dans le rôle du soleil : Phoenixs

Dans celui de l’or : 4Z

Élisa tient celui du ciel bleu

Éclaircie celui de la lumière

 

Un grand merci à Phoenixs pour le titre et pour ma part inspirée de ses mots.

Voyage en apnée

La loupe de l’eau sur la peau de la terre dévoile ses mystères
Moribonde un jour, pleine de vie un autre, sait-elle seulement
Que ses entrailles ne sont que nos rêves enfouis là
Pour qu’aucun ne s’égare sur les ailes frivoles d’un distrait.
Et voilà qu’ils s’échappent, si légers, incapables de dormir plus longtemps.
Ici un château sous la mer, là une fortune en pièces d’or
Plus loin une île silencieuse et brillante sur une feuille d’eau bleue.
Dans la poche d’un vieil homme, un papier fatigué par le temps frémit
Fidèle gardien d’un souvenir il soupire discrètement
Alors avec délicatesse l’homme le saisit , le pose sur sa tête.
Doucement, le papier se déplie.
A l’endroit où l’humain se tenait un soleil vient de naître.

*

D’une terrasse à l’autre le soleil
Use sans se soucier de leur santé ses piles
Le linge sèche vite
Et les draps dépliés font office de voiles
Pour le bateau que l’eau de la rigole
Entraîne vers la mer indifférente à tout
Sauf à la qualité des côtes qu’elle rogne
La mer on s’en méfie car ses propos salés
L’oreille des enfants leur prête des vertus
Les vagues pour gagner son amour s’entretuent
Servi froid le café rafraîchit la mémoire
On se souvient de faits anciens
Même d’avoir vécu dans un ventre parmi
Des éponges et des méduses
Parfumées comme après un bain de feu la soupe.
*
La voix des oiseaux mouillés n’est pas différente
De celle qui par beau juin emplit le ciel pas même encore éveillé
L’envie de courir –non par peur mais de joie-
N’est pas non plus différente qu’on loge à l’est ou à l’ouest
Les océans lèchent les plages qu’elles soient de sable ou de galets
Les trains plongeant dans les tunnels chatouillent le ventre des poissons
Et tout voyageur oublieux de son tuba devra développer
Une aptitude à l’apnée ainsi que le don d’observation des poches d’air
Tandis que le goudron ne se dissout toujours pas
Dans un verre d’eau  les routes songent à ne plus mener nulle part
Chacun devant imaginer la suite du voyage qui le conduit
A l’été au sec et dans un état de satisfaction essentielle
À tout être pour qu’il ne rebrousse pas chemin entraînant pire catastrophe

*
Le romantisme des haricots au détour d’un frein à main
Pédale douce
Pense à l’enfant que tu pourrais emporter dans la mort
Entre tes essuie glace borgnes et tes volants si lourds
Si tu dois laisser partir l’oiseau jette ses plumes à la mer
Qu’au moins l’eau emporte ce passage si léger
Il ne reste rien d’inscrit sur la plage blanche
Alors range ta serpette bien pendue
Prends un morceau de cette musique que l’on te sert
Dans la peau
Et vogue sur ce qui reste de la note perdue
*
Dans l’ordre de réception des oiseaux sur la branche mais après le passage du vent revenant de la mer : Phoenixs, Eclaircie, 4Z et moi-même.

Jacques Jouet

Jacques Jouet publie Ruminations du potentiel aux éditions Nous.

3.
À supposer qu’on me demande ici de parler de trois noms à coucher dehors (mais coucher dehors dans un jardin où l’on se laisse enfermer est un rêve des plus précieux) et couchés d’ailleurs ci-dessous-dedans en italiques, à savoir les mots hydrangea, hellébore et  meconopsis, c’est sur le dos de celui du milieu que je prendrais ma tâche à pleines mains, à cause évidemment des quatre grains dont la tortue de La Fontaine aurait intérêt, selon le lièvre, à se purger pour le soulagement de sa folie, et n’ignorant pas que, quoi qu’on en rêve, la toxicité, sœur négative du pouvoir pharmaceutique, n’attaque pas plus la cornée, depuis le sein du vocable, que la stupéfaction et l’Himalaya ne passent par les seuls mots « pavot » et « opium » ou encore l’écœurement d’un jardin bourgeois par un rang d’hortensias au pied d’un mur ombragé comme il y en avait un chez mes parents dans les années cinquante.

4.
À supposer qu’on demande ici (mais je me demande bien qui pourrait être ce on, autre qu’on-moi) de parler en même temps, c’est-à-dire dans la même phrase, de deux lieux du monde en région parisienne qui seraient considérés comme de parfaits antonymes, quoique partageant un caractère spécifique, je proposerais de m’arrêter sur deux lieux « scalaires », la rue des Degrés dans le IIe arrondissement de Paris, rue courte de quatre à cinq mètres sans aucun numéro ni fenêtre sur ses deux pignons latéraux, avec ses sept marches et ses cinq plaques (la cinquième est la plaque de secours) – dont l’une porte d’ailleurs une faute d’accent : Dégrés ! – et les Cent-Marches de Versailles, rampe de l’ouest, dont j’ai suffisamment chanté le standing sculptural et quasi métaphysique pour y revenir trop longtemps, sauf à les mieux voir encore en contraste avec leur pauvre opposée qui, pourtant émeut comme une petite fille aux allumettes.

Jacques Jouet, Ruminations du potentiel, éditions Nous, 2016, pp. 9 et 10.

 

Extrait de :

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2016/06/anthologie-permanente-jacques-jouet.html