Monthly Archives: mars 2016

Poèmes d’Alejandra Pizarnik

Arts invisibles

« Toi qui chantes toutes mes morts,
Toi qui chantes ce que tu ne livres pas
au sommeil du temps,
décris-moi la maison vide,
parle-moi de ces morts habillés de cercueils
qui habitent mon innocence.
Avec toutes mes morts
je me remets à ma mort,
avec des poignées d’enfance,
avec des désirs ivres
qui n’ont pas marché sous le soleil,
et il n’y a pas une parole matinale
qui donne raison à la mort,
et pas un dieu où mourir sans grimaces. »
(Les Aventures perdues, Actes Sud, 2005, Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)
Cold in Hand Blues
et qu’est-ce que tu vas dire
je dirai seulement quelque chose
et qu’est-ce que tu vas faire
je me cacherai dans le langage
et pourquoi
j’ai peur
(L’Enfer musical, 1971, traduction Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)
Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revenant de la nature
tisse des tourments
Il faut sauver le vent.
(L’arbre de Diane, traduction Silvia Baron Supervielle)

 

Présence
ta voix
là où les choses ne peuvent s’extraire
de mon regard
elles me dépouillent
font de moi une barque sur un fleuve de pierres
si ce n’est ta voix
pluie seule dans mon silence de fièvres
tu me détaches les yeux
et s’il te plaît
que tu me parles
toujours
(traduction Silvia Baron Supervielle)
Le chien de l’hiver mordille mon sourire. C’était sur le pont. J’étais nue et je portais un chapeau à fleurs et je traînais mon cadavre également nu et avec un chapeau de feuilles mortes.
(Un songe où le silence est d’or, traducteur inconnu)
Exercice pour la main gauche
En passant dans l’obscurité
vers un nuage de silence
vers un nouveau silence compact
qui brûlera lorsque je ferai silence
différemment
ce sera comme un tatouage
comme ses yeux bleus
soudain enchâssés dans les paumes
de mes mains
indiquant l’heure du silence
le plus beau
auquel nul n’a jamais imposé silence
alors
je n’aurai plus peur
d’être moi et de parler de moi
car je serai diluée dans le silence
ce que je dis est promesse
(extrait du Journal 1964 traduction Anne Picard)


Le Réveil (El Despertar, 1958)

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et s´est envolée
et mon cœur est devenu fou
il hurle à la mort
et sourit à mes délires
à l´insu du vent…
Que ferai-je de ma peur?
Que ferai-je de ma peur?
La lumière de mon sourire ne danse plus
les saisons ne brûlent plus les colombes de mes songes.
Mes mains se sont dénudées
et sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts.
Ô Seigneur
l´espace condamne mon être.
Et derrière lui des monstres
boivent mon sang
C´est le désastre.
C´est l´heure du vide sans vide,
il est temps de verrouiller mes lèvres,
d´écouter crier les condamnés,
contempler chacun de mes noms
suspendus dans le néant…
Ô Seigneur
jette les cercueils de mon sang…
Je me souviens de mon enfance,
lorsque j´étais vieille
et que les fleurs mouraient entre mes mains
car la danse sauvage de mon allégresse
leur détruisait le cœur.
Je me souviens des sombres matins de soleil
quand j´étais petite fille,
c´était hier,
c´était il y a des siècles.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et a dévoré mes espérances.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et que ferai-je de ma peur? »
Les Aventures perdues (Las aventuras perdidas, 1958) – Traduction Noëlle-Yábar Valdez.

ALEJANDRA PIZARNIK

Prière -Antonin Artaud

 

Ah donne-nous des crânes de braises
Des crânes brûlés aux foudres du ciel
Des crânes lucides, des crânes réels
Et traversés de ta présence

Fais-nous naître aux cieux du dedans
Criblés de gouffres en averses
Et qu’un vertige nous traverse
Avec un ongle incandescent

Rassasie-nous nous avons faim
De commotions inter-sidérales
Ah verse-nous des laves astrales
A la place de notre sang

Détache-nous, Divise-nous
Avec tes mains de braises coupantes
Ouvre-nous ces voûtes brûlantes
Où l’on meurt plus loin que la mort

Fais vaciller notre cerveau
Au sein de sa propre science
Et ravis-nous l’intelligence
Aux griffes d’un typhon nouveau

 

 

 

 

« L’eau se bat pour survivre ».

« L’eau se bat pour survivre. »

*

Plus un mot ne sortira des nombreuses bouches du soleil

Ni des notes noires qui nous sourient posées sur une branche

Et s’envolent un peu plus loin quand on les approche

D’ailleurs la feuille elle même est si troublée

Qu’on ne sait plus dans quel sens la tenir

Ni comment garder en main une matière si brûlante

Entre deux pluies, deux mensonges et deux possibles

Le jour se passe, la nuit s’étire. Sans différence.

Les portes vers le monde s’ouvrent et se ferment

Enfer d’obscurité ou naissance de la lumière

Faut-il choisir si vite quand on possède en héritage l’éternité ?

*

Une lumière indécise effleure les paupières

Copeaux de bois sur visage terre

Le sourire se creuse dans l’océan sud

Quelques grondements derrière le front

Parviennent aux oreilles

Sang battant sous la tempe du temps

Palpitation de joie des voyages à venir

Ou la crainte indicible de la tête qui roule

S’enroule loin des corps emportant la pensée

Déraison des âges d’enfants sans contour

Orage du printemps plus furieux que tous les torrents

Où l’eau se bat et se débat pour survivre

Loin des brouillards et tempêtes

Au lit des ruisseaux dans un sommeil tranquille

*

Le chant de la nuit,

 

Je sais que tu grondes dans les trous

Noirs qui t’ont fait naitre

Allez savoir pourquoi

Tu grognes et frappes ton front aveugle

Contre les murs que tu as dressés

Tu cries que ce n’est pas toi

C’est le jour et sa lumière

Qui t’aveuglent et te rendent folle

Je sais que tu rampes sans trouver de sortie

Il nous reste à poser des étoiles partout

Pour finir de te crever les yeux.

*

Le roi coupe des têtes

Dont la sienne.

Les têtes coupées se souviennent

De l’époque où on les poudrait

Pour les montrer aux visiteurs :

Femmes hommes et androgynes venus de loin

Sur des bateaux à roues à aubes

Leurs serviteurs robots courtois

Préparaient et servaient le thé…

Devant les têtes exhibées quel silence !

J’étais parmi elles – ou parmi eux –.

Pour détendre l’atmosphère

Je faisais de grosses bulles avec mon chewing-gum.

Quand elles éclataient personne ne riait

Pas même le robot qui devint roi.

*

*

On a lu :

Eclaircie,

Elisa,

Phoenixs

et 4Z.

Qu’ils soient chocolatés !

*

Les fougères

le sourire des bois s’est éteint
quand les fougères en boule
roulèrent droit devant elles
à toute vapeur

les crimes qu’elles commirent sont innombrables

des caves goûtèrent au ciel
pour la première fois
leur maison devenue folle
s’exerçant au poirier

accusé de rondeur et d’envies de tourner
le soleil fut prié d’éblouir plus loin

le sourire des bois s’est éteint
quand des fleurs échauffées
coursèrent la pluie

par les chemins et les rues
des mains papillonnaient
puis se posaient gravement
sur un visage

chacun en l’autre voyait la nuit
que d’épaisses bougies éloignaient

on vivait seul
obscurément
saisi de torpeur et d’ennui

mais cela importait moins que le bruit des fougères
roulant en boule à toute vapeur

le sourire des bois s’est éteint

« Visage » poème de Pierre Reverdy

« Visage

 

Il sait à peine d’où tu viens

Malgré la ride qui te marque

Malgré ces traces sur tes joues

Et les mouvements de tes mains

Il ne veut pas que tu t’en ailles

Sur la chaise il n’y a plus qu’un trou

Une forme vague dans l’ombre

Le portrait au fusain dans le coin le plus sombre

Presque rien

Sur le mur quelqu’un passe sa main

Dans les volets le vent se fâche

Tout est fermé jusqu’au matin

Lui doit être loin sur la route »

 

Pierre Reverdy

 

La traversée des doubles

 

 

La mer à boire,

Chacun son esquif

Avec ou sans équipage

Avec ou sans voyage

Au large ou à quai

Invincible poursuit

Un périple unique si commun

Pied marin ou pas

Il va sans jambes en mirage

Oasis asséchée

Vers l’abysse endunée

Qui l’attend sans ciller

 

C’est la semaine à deux têtes

Ceinturée de jours en simili mois elle se déhanche

Et danse sous le regard des pauvres fous

Qui ne la quittent plus du regard et oublient

Oublient qu’il fait beau et que les fleurs sont maquillées

Oublient qu’ils sont jeunes mais déjà moins qu’avant

Oublient qu’ils étaient libres avant d’accepter leurs chaînes

Elle danse et rit, les embrasse en passant puis tourne sur elle-même

Si vite

Que ses baisers deviennent morsures et ses caresses gifles terribles.

 

Tapis sous les sourires les mots parfois explosent

Donnent naissance à mille mouches vrombissantes

Que pas même le joueur de flûte ne parvient à éloigner

Le ruisseau ne se fait plus entendre

L’océan ignore quand il sera désaltéré

Seule la lune parvient à ramener le calme

Les yeux fermés voient alors des papillons

Et les heures s’enchaînent interminables

Avant que la couleur ne réveille le bourdon

Aux mouches il ne reste que les pattes

Pour se coucher entre les lignes

Et les rires éclatent comme bourgeons de cerisier

 

Nous n’avons d’yeux que pour des paysages

Parmi lesquels notre identité se dissout…

Accordez-moi la patience des toits,

Leur résignation sous la pluie.

Dans chaque goutte un monde tremble

Comme autour de l’œuf la gelée.

Le centre est une lune avare,

On y cultive trop la neige

Pour ne pas craindre le verglas.

Son masque de beauté rajeunit-il l’orage ?

Mes mains creusent leurs gants dans la boue – Rien n’étonne

L’arbre où tous les corbeaux s’abritent quand il tonne.

 

Nous invitant sur la mer : Phoenixs

Dans une étrange semaine : Élisa

Le poète ganté : 4z

Mouche ou papillon : Éclaircie

 

 

Rouge à lèvres-Alix Lerman Enriquez

Rouge à lèvres
.

Lorsque le baiser de la lune

a touché l’inflorescence

de tes lèvres pourpres,

du même rouge

que le baume de l’aurore

 

dont tu t’es servie, mer,

pour maculer ta bouche

pleine du fiel de ce jour

où tu m’as vu émerger,

algue solitaire, de tes reins ;

 

Lorsque le baiser de la nuit

a effleuré l’incandescence

de ta braise, comme une cigarette

que tu tiendrais, nuit marine,

dans tes flancs aqueux,

 

comme un phare à l’horizon

qui clignoterait de plus belle

pour te montrer le chemin

de ma frêle, infime destinée,

 

pour m’égarer loin de tes flancs

sirupeux et salés,

pour me perdre infiniment ;

 

Lorsque le baiser de l’aube,

mer, t’a frôlée pour te redonner

ta robe d’apparat

pleine de l’or du soleil

et du rouge du jour naissant,

 

j’ai vu tes lèvres cruelles

blessées par l’incandescence

du ciel me faire la moue

et me dire de te quitter.

 

Généalogie

A l’autre bout de tes belles ombres bleues

Je m’offre au soleil .

Des pas sèchent sur le sentier  qui s’enfonce dans la forêt

Une voix inconnue s’élève et roule son accent

Jusqu’aux rivières de mes veines apaisées par les plaines.

Je me baigne dans l’eau franche de la lumière

Immobile, résignée, docile

Perdue

Entre le désir de vivre qui mobilise les muscles

Et l’attente d’une histoire égarée dans un jardin de morts.

Debout sur le promontoire je contemple ce qui est :

Les couleurs du monde décuplées par la naissance du printemps

La trace des voies qui cheminent et disparaissent

Dans la brume joyeuse d’un horizon sans limite

La silhouette blanche de l’autre délivrée de ses chaînes.

Douze heures

 

J’ai prélevé la moelle du moindre de tes mots

J’ignore maintenant qui me guide la main

Le chemin vers le puits envahi de broussailles

Paraît me rejeter avant d’être comblé

J’ai trouvé la rivière alanguie sous la glace

Pas le moindre soleil pour redonner l’élan

À peine une ombre bleue gerçure au bord du ciel

N’osant laisser suinter le sang pour réchauffer

Midi dans ses appétits glauques et stériles

La couleur de mes yeux devra se délaver

Avant qu’enfin pénètre une image en relief

Et je pourrai t’offrir un éclat de mes nuits

 

 

 

Pêche à la chance au fond du puits marin

Le soleil et la lune ont disparu du ciel
Quelques étoiles désorientées tentent
De s’accrocher au moindre nuage traîné par le vent
La lumière n’ose plus franchir le jour
Et les enfants prolongent leur sommeil
Sans parvenir à pénétrer leurs rêves
Volets et fenêtres flétrissent aux façades aveugles
Seuls les poissons ont conservé dans leurs yeux
Les lueurs tantôt blanches tantôt dorées
Miroitant entre les vagues d’un bleu insoupçonné
Ne me cherchez pas   Je nage à leurs côtés
*
Parfois la mer est trop haute
Les couloirs trop étroits
Trop sombres
La parole qui se jette à la tête des vagues
Les bras ouverts pour étreindre un amour puissant
Cette parole s’éteint dès qu’elle touche le mur du silence oppressant
Et des mots impossibles
Sous les yeux exorbités des habitants du sable
Elle s’enfonce trop profondément dans l’horrible liquide
Qui hier encore lui donnait tant de joie
Et dans un dernier borborygme ridicule
Elle rejoint la montagne de corps inertes et stupides
Qui jonchent sans un bruit le sol invisible des abysses
*
Démesurée la chambre empiète sur le champ
Des étoiles, rayonne et brûle de connaître
L’autre côté, la face obscure ou le dessous
Des cartes, mais la porte a les dents de Cerbère.
Les clés d’argent quelqu’un les jette au fond du puits.
La mémoire est ce puits dans lequel on les trouve;
On creuse l’eau, or l’eau sous la pelle durcit,
Nous emprisonne et nous impose un long séjour
En aquarium parmi des piranhas hostiles.
Ici le ciel paraît trop lointain pour le croire
Propre à nous regonfler avec un peu d’espoir.
Ne tendons pas les joues aux poissons carnivores
Rendormons-nous ou changeons de chapitre;
Il y a tant à dire…

*
Saisir sa chance,

Enfin si elle passe à portée de vol
Si tu sais la reconnaître dans le fatras des pelures
Qui s’épluchent au ciel
Sous les feuilles froissées par tes pieds nerveux
Dans l’embarras des jours qui se ressemblent
Et ne rassemblent rien
D’autre
Enfin si tu décides de reposer le temps là
Où il t’a pris d’heure en heure
Fluide et aigre à la fois
Saisir quelque chose qui te parle sans avoir rien à dire
*

Dans le rôle des parleurs qui, bien que beaux ne sont pas vains : Eclaircie la sirène gracieuse, 4Z le mage au grand chapeau décoré d’étoiles, Phoenixs la devineresse au parfum enivrant et moi, petit poisson de lune qui désire apprendre à nager. Tout cela, évidemment, dans un ordre non conforme à celui de ces lignes.