Monthly Archives: novembre 2015

La mémoire des statues

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Les matins divers,

On prend sa petite devise sous le bras

Partis ensemble dans le noir

Routes glissantes en mémoire

Quelques mots bien pesés

Une pensée, un sourire en berne

Et puis, et puis lentement on regarde autour de soi

Les mains rentrées dans leurs gants de cuir

Les regards baissés l’allure passante que rien n’arrête

Le flux et le reflux d’un pouls incessant

La petite devise recroquevillée dans l’alu

On se chante un petit air

De rien…

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Aucune silhouette ne se superpose à celle des arbres

Le jour et la nuit dorment ensemble

Finissent par se confondre

Et nous répétons inlassablement les mêmes mots assemblés

Ne les comprenons plus

Mélopée crépusculaire d’un entre-deux étranger

Ceux qui se réfugient au creux d’un sommeil agité

Ignorent que tout se joue

Que plus rien ne compte, ni ciel ni terre ni aucune créature

Lumière et obscurité ne sont plus qu’une

Fils et bru du solstice de l’hiver

Fiancés éternels

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La radio éteinte on écoute battre le cœur

De la mer un battement à l’image de ses marées.

Nous  ne voulions pas le croire la mer disait

Quelque chose dans une langue morte depuis des siècles

Les traducteurs tous en désaccord pliaient bagage

Leurs derniers mots laissant croire que toute espérance

Ne nous quitte pas lorsque nous plongeons.

Secouer la tête ne remplissait plus nos poches

De pollen de sable ou de pièces d’or

Toujours légers nous inventions de nouvelles voies

Pour nos semelles inusables

Si vous nous rencontrez au coin d’une rue ou dans un bois

Une statue vous sourira – passez outre.

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La grande centrifugeuse dans un formidable courant d’air

Happe les phrases et les mots, les pensées et les songes

Non contente de laisser la silhouette nue, vide

Sur une chaise en bois verni, elle s’accapare aussi

Un à un de ses cheveux, de ses gestes et ses sourires,

Grimée comme un clown qui ne veut plus faire naître de rires

Mais pas non plus de pleurs minant le sol fragile.

La terre tente d’entrer dans le rythme

Aidée par les poissons poussant les vagues

Leurs nageoires sont cependant bien trop courtes

Pour rétropédaler dans un bouillon de pacotille.

Depuis l’on voit la nuit devancer le jour et le jour s’effacer

Dans le moindre repli du ciel dont la voûte écrasée

Sert de nappe aux dévoreurs d’hommes et de lumière.

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Zephe d’automne, sous les plumes de :

Phoenixs – Élisa – 4Z2A84 – Éclaircie

Bisous du vide

Le sens a perdu ses belles plumes blanches
Au cours d’un jour de chasse long comme une saison.
Bien à l’abri du froid derrière les murs de la maison
Nous n’avions pas perçu la détresse de ce dimanche.
Ordinaire il perdait peu à peu de sa puissance
Semant ici et là, par les coutures fragiles de son manteau,
Les détails, ciselés avec minutie, de son importance.
Et les gorges rouges des oiseaux de l’hiver
Et les regards vides des enfants des cimetières
Désormais unis par les liens rugueux du non-sens
Cèdent leur place encore chaude au visage de l’absence.

*
Une tache noire est apparue sur le mur
L’homme l’a remarquée juste avant le crépuscule
Il s’est endormi
Dans sa nuit l’auréole devenait mouvante
Dessinait mainte formes
Quelques-unes au galbe rappelant  un œuf
Une poire puis soudain se transformant
En un silex aiguisé coupant
Mais jamais le signe n’est devenu lettre
Ou seulement le point du i 
Celui de la virgule et même le final
Au matin l’homme n’a pas vu le temps passé
Mais au mur une lumière étrangère
Une fenêtre immense était née 

Entre des mains habiles
Une barque devenait en un clin d’œil un balcon
Ainsi se réveillait-on ailleurs qu’au milieu de l’océan.
On voyageait les yeux fermés
Dans ces boîtes qui épousent les formes du corps
On y entendait le silence se plaindre de crampes
On ne se souvenait de rien c’était agréable
Comme lorsque la pluie tombe gratuitement
Sur des crânes dont le couvercle sonne à peine
Mais suffisamment pour nourrir la grande oreille
Et l’entonnoir introduit de force dans la gueule des volcans.
*
 
Bisous du vide,
 
On cherche quelque chose
Dans sa poche, sous les éclats
De verre aux rires blancs
Appels sans réponse imbibés
Les mouchoirs saignent
On se dit mille pensées
En une seule
Perdue dans le silence
… » Qui t’aime »…

*
Un Zephe rubis sur l’ongle versé par Phoenixs, 4Z, Eclaircie et moi-même.
Merci à Phoenixs pour le titre.

Un poème de Jules Supervielle.

 

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« Plein ciel.

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J’avais un cheval

Dans un champ de ciel

Et je m’enfonçais

Dans le jour ardent.

Rien ne m’arrêtait

J’allais sans savoir,

C’était un navire

Plutôt qu’un cheval,

C’était un désir

Plutôt qu’un navire,

C’était un cheval

Comme on n’en voit pas,

Tête de coursier,

Robe de délire,

Un vent qui hennit

En se répandant.

Je montais toujours

Et faisais des signes :

« Suivez mon chemin,

Vous pouvez venir,

Mes meilleurs amis,

La route est sereine,

Le ciel est ouvert.

Mais qui parle ainsi ?

Je me perds de vue

Dans cette altitude,

Me distinguez-vous,

Je suis celui qui

Parlait tout à l’heure,

Suis-je encor celui

Qui parle à présent,

Vous-mêmes, amis,

Êtes-vous les mêmes ?

L’un efface l’autre

Et change en montant. »

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Jules Supervielle (1939).

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Hésiter sur le seuil du gros cube,

Aux vagues de silences englouties par les nuits
Succèdent de nouveaux feux allumés par un diable.
D’invisibles démons au sommet des collines
Dansent comme agités de soubresauts.
Aucun bruit cependant n’a la force de grandir
Tous s’éteignent avant même de naître.
Il faut attendre.
La sarabande meurt au lever du soleil
Un soleil mouillé de longues pluies étranges.

***
La maison, ce gros cube
Rêve d’abandonner caves et greniers
Les caves pour oublier l’humidité stagnante
Les greniers pour happer le soleil dès son lever
Et lancée sur rail ou dans les airs
Volets ouverts, rideaux flottants
Deux faces aveugles et invisibles
Quatre autres vivantes, percées de portes de fenêtres
Elle envisage d’héberger des pavés trop lourds
Des volumes et des volumes d’écriture fine
Quelques stylos, autant de claviers
Et les cerveaux de ces poètes, de semaine en semaine rassemblés
Mais les fondations ronchonnent, le gros cube a dû se poser
Quant aux cerveaux ils ne voyagent plus qu’incognito.
***
Nous hésitions sur le pas de la porte à l’ouvrir
Le vent en profiterait pour secouer les arbres sédentaires
Ou pour retrousser la robe de bronze des cloches
On verrait le ciel bouder faute de nuages
Un coup d’épée dans l’eau ne troublerait pas les étangs
Où les oiseaux se regardent avec complaisance
Glisser le long de l’azur insensible
Autrefois leurs ailes ne les trahissaient pas
Elles n’étaient pas que le produit de notre imagination
Elles ne se laissaient ni photographier ni peindre
Elles cinglaient l’espace pour se sentir toujours plus libres
Et nous les préférions aux navires à voiles.
***
Le temps continu,
A voir ce jeune homme en combinaison
Si loin de Proust et pourtant si poli
Dans la réverbération de novembre en mer
S’adresser courtois à ces femmes étrangères
Perdues au milieu des méduses
On se croirait à Guermantes voiles apportés
Par des temps taquins et amnésiques
On n’entend rien de qui est dit
Un geste juste au loin Visconti
Dans sa Venise rouillée
Les dames remercient en chantant leur accent
Pour une fois délicieuses dentelles.

Une pensée en ce jour gris. Nous ne tomberons pas de la bicyclette des mots qui portent les hommes au-delà de leur étroitesse.
4Z, Eclaircie, bibi, Elisa, Héliomel et tous les autres !

Vers de Victor Hugo.

« Vers faits en dormant.

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Nuit du 26 au 27 mars 1854. Demi-sommeil.

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L’ombre emplit la maison de ses souffles funèbres.

Il est nuit. Tout se tait. Les formes des ténèbres

Vont et viennent autour des endormis gisants.

Pendant que je deviens une chose, je sens

Les choses près de moi qui deviennent des êtres,

Mon mur est une face et voit; mes deux fenêtres,

Blêmes sur le ciel gris, me regardent dormir. »

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Victor Hugo (« Océan »)

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DES REVES INQUIETANTS.

Des rêves inquiétants.

*

La voix dans le creux de la main

Le poing fermé sur le silence

La nuit s’invite sur le papier

Un oreiller retient les rêves

Sur le sol froid un somnambule

Les yeux ouverts démarche sûre

Lance les dés qui ouvriront

Les trappes pour regagner l’eau

Libérant les voies du fleuve endormi

*

Le ciel s’est couvert de nuages

La lumière ne les traversera pas.

Des voix circulent dans d’invisibles fils

Plus rien d’humain n’a survécu.

Tout fonctionne, mécanique et froid

Les machines entre elles communiquent.

Les dernières forces des insoumis se brisent

La tête d’abord levée vers les lignes sans âme

Ils finissent à genoux, démunis

Condamnés à errer, muets, impuissants, moribonds.

*

De mon vaisseau spatial je contemple la Terre

Où le parfum des fleurs absentes s’évapore

Et se perd dans l’espace en un soupir sans fin

J’ai vécu parmi vous nobles dames beaux spectres

J’ai vu la lune fondre et le soleil flétri

Déshonorer le ciel où Dieu l’avait placé

Pour nous ouvrir les yeux sur le film qu’Il projette

Et maintenant je tourne autour d’une planète

Comme autour d’une flaque empoisonnée l’oiseau

Le dernier des oiseaux morts d’avoir bu cette eau

Dont je boirai moi-même assez pour disparaître.

*

La mouette sur le sable,

 

C’est pas tous les jours que je peux planter mes pattes

Dans le sable un peu froid

Je regarde passer les hommes en combinaison noire

Dans l’eau transparente

De temps en temps je me retourne vers toi

Te montre mon grain de beauté

Près de l’œil

Tu souris sans un mot stupide et ravie

Vieille dame sur ta serviette

Je sais aussi que ce n’est pas tous les jours

Que tu peux planter tes pieds dans le sable humide

Un peu froid

Du chemin de lumière.

**

*

A l’origine de ces textes :

Eclaircie ;

Elisa R. ;

Phoenixs

et 4Z.

*

 

 

Ingeborg Bachmann

PARIS

Sur la roue de la nuit tressés

dorment les perdus

dans les couloirs tonitruants en bas ;

mais là où nous sommes est la lumière.

 

Nous avons les bras pleins de fleurs

mimosas de tant d’années ;

pont après pont tombe de l’or

sans un souffle dans le fleuve.

 

Froide est la lumiè re, encore plus froide

la pierre devant le porche,

et les conques des fontaines

sont déjà à demi vidées.

 

Qu’adviendra-t-il si, pris de nostalgie

jusque dans les cheveux fuyants,

nous demeurons ici et demandons: qu’adviendra -t-il

si nous surmontons l’épreuve de la beauté?

 

Sur les chars glorieux de lumière,

Même veillant, nous sommes perdus,

sur les champs des génies en haut ;

mais où nous ne sommes pas, c’est la nuit.

 

Traduction : François-René Daillie, Acte s Sud, 1989.

 

—-

Le Poème au lecteur (esquisse)

 

Qu’est-ce qui nous a éloignés l’un de l’autre? Si je me regarde dans le miroir et m’interroge, je me vois à l’envers, une écriture solitaire, et je ne me comprends plus. Dans ce grand froid qui règne, nous nous serions froidement détournés l’un de l’autre, malgré cet amour insatiable entre nous? Je t’ai certes jeté des mots fumants, brûlés, au mauvais arrière -goût, des phrases tranchantes ou bien émoussées, sans éclat. Comme si je voulais accroître ta détresse et avec mon entendement t’exclure de mes contrées. Tu venais à moi si confiant, parfois même balourd, tu exigeais un mot qui embellît la vérité ; tu voulais aussi être consolé, et je ne connaissais pas de consolation pour toi. La réflexion non plus ne relève pas de mes fonctions. Mais un amour insatiable pour toi ne m’a jamais quitté et je cherche à présent dans les ruines et les airs, dans le vent glacé et sous le soleil, les mots pour toi qui me jetteraient de nouveau dans tes bras. Car je languis loin de toi. Je ne suis pas un tissu, pas une étoffe pour couvrir ta nudité, mais j’ai l’éclat de toutes les étoffes, et je veux éclater dans tes sens et dans ton esprit comme les veines d’or dans la terre, et de ma lumière, de mon lustre, je veux te transpercer, te transporter, lorsque se déclare en toi le noir incendie, ton être mortel. Je ne sais pas ce que tu attends de moi. Pour le chant que tu pourrais entonner pour gagner une bataille, je ne vaux rien. Devant les autels, je me retire. Je ne suis pas un conciliateur. Toutes tes affaires me laissent froid. Mais pas toi, non pas toi. Rien que toi. Tu es tout pour moi. Que ne voudrais-je être pour toi! Je voudrais te suivre, lorsque tu seras mort, me retourner vers toi, au risque d’être pétrifié, je voudrais résonner, faire pleurer les animaux et fleurir les pierres, de chaque branche exhaler le parfum.

Manuscrit inachevé, publié dans la version originale pour la première fois en 1978 (cf. Werke, IV, p. 307), mais dont la date de rédaction est inconnue (probablement aux alentours de 1960). Certains mots (en particulier les mots de la fin Getier et Geäst en particulier) sont incertains. Première traduction par nos soins ( Françoise Rétif) dans le numéro d’Europe, août-septembre 2003.