Monthly Archives: août 2015

A l’ombre de l’été (les derniers chants  d’un condamné (à revenir))

*

La nuit n’y peut rien

Elle observe le monde aux lumières trompeuses

Elle berce son sommeil agité

Fredonnant des chansons psalmodiées ensuite

Par les faibles d’esprits et par quelques poètes

Insomniaques ou trop peu sourds pour dormir.

Elle étend ses longs bras invisibles et le jour

Fasciné lui cède un peu plus d’espace et de temps

Au fond du grand lit froid dans lequel leur amour

Éternel se déploie.

*

La lune et la nuit bienveillantes

Se prêtent à tous nos jeux

Défiler sur les pointes

À la crête des vagues

Elles offrent une marée cirée comme plancher

Nager dans un nuage

Sans crainte de la pluie

Elles enjoignent le vent à suspendre sa course

Par défi le sommeil

Jaloux de notre connivence

Cherche à nous entraîner

Dans des méandres flous

Elles invitent le jour et la lumière à poindre

Et tandis qu’elles s’éloignent

Sur les pages noircies

Demeurent leurs derniers baisers

*

La difficulté d’être en vie,

 

Tu ne portes jamais chaussures à ton pied

Ni cheveu bien plié

Ni pensée sertie de boyaux de chants

Ni chants dans la voix des anges

Ni bête qui macère dans le pur

Ni transparence pour étoffer tes nuits.

Tu ne sais pas qui tu es

Ni même s’il serait bon que tu sois

Autrement d’ailleurs ou de nulle part

Car

Rien ne te va

Rien ne te vêt

Mais

Rien ne te vaut.

*

Des notes de musique errent dans le couloir

Elles accompagneraient le condamné

Jusque dans la salle où son exécution est prévue

Mais lui ne les voit pas ni ne les entend il songe

Que quelque chose sur le point de se produire

Se fait attendre

L’imminence d’un miracle brûle son cerveau

… Demain je me réveillerai

Et tout sera oublié

La normalité triomphera de l’hypocondrie et de la fièvre

Une invisible musique me nourrira

Je n’aurai qu’à l’écouter pour vivre.

*

Un ZEPHE chanté sur tous les tons par Eclaircie, Phoenixs, 4Z et moi-même. Tout cela dans le désordre et la bonne humeur.

 

Des années d’herbes sauvages,

N’écartez pas le ver de son fruit ni d’ailleurs
s’il mord c’est votre coeur qui souffre sous ses lèvres
L’avion se cherche un nid
mais ne trouvant pas d’arbre
à sa mesure il plonge
et traverse le marbre
Les gens vivent trop vieux pour garder en mémoire
le souvenir de l’eau dont ils turent la voix
Une porte s’entrouvre
et l’on revoit le jour
construire un édifice
auquel il met le feu.
Les toits lèchent les cieux où le nuage glisse
comme le long d’un drap le fer à repasser.

****
Le train ne trouve plus de gare
Seuls les rails s’offrent à la vue
Les voyageurs entre la joie et l’inquiétude
À travers les vitres voient défiler des paysages
Aussi quotidiens que nouveaux
Une lampe bleue sur un bureau de bois rouge
Juché à la cime d’un peuplier sous-marin
Le ruban rose d’une fillette espiègle
Retenant les nattes d’une frange d’écume
Et sur un immense tableau d’ardoises
Qui ne semble pas peser plus qu’une âme heureuse
Ces mots : « on a vu des falaises s’engouffrer
Dans un tunnel de glace depuis disparu à la vue du monde »
Dans les wagons une chaleur douce
Accompagne les paroles dans un langage inconnu

****
On aura beau fer le voyage s’épuise
Les bagages et les loups sont posés
Sur le marbre lézardé
Tous les bals que nous fréquentâmes ont perdu
Le sens de la valse
Nos temps écrasent les orteils
L’autre retient son souffle sous la douleur
On aura beau dire la parole s’amenuise
Entre les mauvais danseurs
Et le reste de l’orchestre qui nous menait à la baguette.
****
Le soir du ciel gribouillé comme une soie colorée
Les têtes consentent à quitter du regard les écrans lumineux
A se tourner vers les fées de la nuit.
Le vieil homme sur le pont ne verra rien
Les bords de son chapeau le protègent du désir
Coquille légère et déjà vide il vole cependant des secondes de répit.
Plus loin, dans la poche d’un voisin, une guerre chemine
Sournoise, elle avance en rampant dans les fosses d’autrefois.
Mais le ciel impatient vient d’éteindre la lumière
Il faut dormir

Dans ce jardin estival : au sécateur 4Z, à la binette Éclaircie, à la serpette bibi au ratissage Élisa, un signe à Héliomel qui poursuit son voyage entre les feuilles
Le titre est en partie inspiré par Élisa que je remercie.

LES ARBRES APPRENNENT A NAGER DANS LE LAC QUI LEUR SOURIT.

LE LAC SOURIT AUX ARBRES QUI APPRENNENT A NAGER.

*

Préambule

 

Au mois d’août, par une nuit jaune de pleine lune et seulement si le cratère de Séleucus est visible au bord du Propontide, munissez-vous d’un mortier de marbre de Carrare, puis avec un pilon d’électrum, broyez quelques graines mûres de cornouiller, incorporez  cinq feuilles  de mélisse fraîchement coupées. Quand la senteur de citron est nettement perceptible, filtrez plusieurs fois, laissez reposer une heure, Vous obtenez un Zephe qui fleurira tous les vendredis de chaque saison.

*

Arcs et spirales,

 

Puisque nous y voilà montons

Dans le train des heures

Du presqu’automne

Les hirondelles plient serviettes

Les cigales rangent leur cagoule

On attend la même chose en mieux

Des touristes.

Que nous soit rendue la grâce

De l’espace où nous pourrons coller

Tous nos petits mots sans importance

Dans la brèche du silence…

*

Vivre dans l’eau la colline en rêve :

Les arbres apprennent à nager

Les automobiles deviennent ces sous-marins

Déroutés le temps d’entendre le chant des fougères

Les passagers dans les habitacles

Chaussés de palmes jouent de leurs tubas

La lune plonge son halo délaissant la surface du lac

Resté seul avec la brume et quelques rides

Les vagues attirées par une position sédentaire

Choisissent le flanc Est

Falaises et gouffres enfin sur un pied d’égalité

Devisent de la pluie et du beau temps

Du cours des rivières perdues et du soleil

Solitaire depuis que pas une ombre ne marque plus son passage.

*

Le voyage un peu long se poursuit immobile.

Des montagnes rongées qui gémissent en silence, les entrailles offertes à l’été qui s’en moque. De hautes silhouettes aux têtes invisibles  le long de routes droites qui toutes se ressemblent

La mer, hors de portée. Désirable. Désirée. Derrière chaque repli de terre ou de roche.

Le lac nous sourit, une dernière fois, tandis que nous partons comme fuyant un brasier infernal.

Le petit carnet de route, tantôt rouge, tantôt noir, qui se rangeait jadis sagement dans le tiroir du rêve, a franchi les lignes bleues qui brisaient ses désirs et qui,  comme un mors trop serré, entretenaient sa furie jusqu’en l’eau calme de ses yeux.

*

…Et ce bruit de casserole

Qui fume du papier peint

C’est la grille qui se ferme

Quand le métro s’éteint

Ne plus entendre

La lancinante relance

L’exigence quotidienne

D’une lassante existence

 

Les quémandeurs d’herbe fraiche

Se heurtent aux barrières

Fixent les sommets

Mais descendent aux enfers

*

Nous recevrons la pluie s’il manque au ciel des tuiles

Une pluie douce quoique noire

Et qui s’efface en quelques coups d’éponge

Il reste un goût de faisandé au coin des lèvres

Le sang d’un agneau trop abîmé

Pour réussir son blanchiment et sa métamorphose

Il faut consolider le toit

Empêcher les étoiles de nous griffer

Tenir la lune à distance

Comme un malade éloigne un bol empoisonné

Dans lequel le lait est un piège

Et le sirop la mort déguisée en friandise.

*

Les auteurs :

 

Eclaircie,

Elisa,

Héliomel,

Phoenixs,

4Z.

*

Un poème de Claude Vigée.

« L’amandier sous la lune.

.

La semence nocturne a mûri dans ma tête,

dans mon nom j’ai scellé l’inconnu sans visage.

Croyant saisir le fruit, l’insecte, l’arc-en-ciel,

et sucer dans le roc l’huile vierge ou le miel,

j’ai glissé vers la nuit sur le miroir des sons :

l’écureuil encagé tourne seul sur sa roue,

au fond du puits rit le silence

où l’abîme s’ébroue.

.

Sur l’infime épaisseur des mots nous patinons

à reculons depuis l’enfance ;

nous chantons, nous dansons

vers l’infini sans regard et sans nom.

A peine un éclair sur la glace,

dans une poésie est inscrite la trace

de l’oiseau qui raya la fragile surface.

.

Germant au cœur vieilli de la terre mortelle,

clarté de la mi-nuit, rends mon âme nouvelle !

Sorti vainqueur du temps avant d’être créé,

à soixante-quinze ans je commence ma vie :

l’air de Jérusalem est doux à la mémoire,

je m’y sens plus léger qu’un poulain nouveau-né.

Si j’ai les cheveux blancs, c’est qu’ils sont pleins d’étoiles,

la musique est joyeuse encore à l’approche de l’ombre.

Ivre de refleurir au plus noir de l’hiver,

l’amandier sous la lune écoute l’invisible

rouge-gorge qui siffle dans la buisson de givre. »

.

Claude Vigée (« Apprendre la nuit » 1989-1991).

 

 

Un poème de Tomas Tranströmer

« PASSAGE CLOUTÉ

 

 

Un vent glacial dans les yeux, et des soleils qui dansent

dans le kaléidoscope des larmes lorsque je croise

la rue qui m’a si longtemps suivi, cette rue

où l’été du Groenland brille sur les flaques.

 

Autour de moi voltige toute la force de la rue

qui ne se rappelle rien et ne veut rien non plus.

Et au fond du sol, sous la circulation, la forêt

à naître attendra calmement pendant mille ans encore.

 

Soudain, j’ai l’impression que la rue m’observe.

Son regard est si terne que même le soleil

rappelle une pelote grise dans un espace obscur.

Mais je luis en cet instant ! La rue m’observe. »

.

Tomas Tranströmer  (« La Barrière de Vérité » 1978)

Traduit du suédois par Jacques Outin.

Un poème de Jules Laforgue

Jules Laforgue

 

« La chanson du petit hypertrophique

 

C’est d’un’ maladie d’ cœur

Qu’est mort’, m’a dit l’ docteur,

Tir-lan-laire

Ma pauv’ mère;

Et que j’irai là-bas,

Fair’ dodo z’avec elle.

J’entends mon cœur qui bat,

C’est maman qui m’appelle!

 

On rit d’ moi dans les rues,

De mes min’s incongrues

La-i-tou!

D’enfant saoul;

Ah! Dieu! C’est qu’à chaqu’ pas

J’étouff’, moi, je chancelle!

J’entends mon cœur qui bat,

C’est maman qui m’appelle!

 

Aussi j’ vais par les champs

Sangloter aux couchants,

La-ri-rette!

C’est bien bête.

Mais le soleil, j’ sais pas,

M’ semble un cœur qui ruisselle!

J’entends mon cœur qui bat,

C’est maman qui m’appelle!

 

Ah! si la p’tit’ Gen’viève

Voulait d’ mon cœur qui s’ crève.

Pi-lou-i!

Ah, oui!

J’ suis jaune et triste, hélas!

Elle est ros’, gaie et belle!

J’entends mon cœur qui bat,

C’est maman qui m’appelle!

 

Non, tout l’ monde est méchant,

Hors le cœur des couchants,

Tir-lan-laire!

Et ma mère,

Et j’ veux aller là-bas

Fair’ dodo z’avec elle…

Mon cœur bat, bat, bat, bat…

Dis, Maman, tu m’appelles? »

 

Jules Laforgue

 

1ère publication:

Revue Blanche 1er août 1895

 

 

Fin des bégonias,

Les résidents retrouvèrent le petit monde, devenu familier, des touristes du macabre et des croque morts de la sensation forte. On déroula les circonvolutions causales, consécutives, butées et sourdes.
Certains y perdirent leur latin, d’autres leur cyrillique.
C’était Babel.
Anthelme naviguait accroché à son sourire public de bon aloi qui semblait en dire long.
– Je suis sur une piste
– Je vais trouver
– Je sens que ça vient
Chacun le félicitait pour son flegme, son élégance de lieutenant urbain, ce raffinement dans les supputations et les hypothèses verticales.
On hasarda Poirot sans la moustache.
On osa même Holmes.
Les plus hardis lui demandèrent un « orthographe ».
Mais le « bouc à mystère » prenait de l’ampleur mystique.
Pas l’ombre d’une solution.
Un voisin des « Palétuviers » en vint même à penser qu’il s’agissait d’un œil de bœuf déposé pour conjurer le mauvais sort. A quoi une voisine des « Magnolias » soutint qu’il s’agissait d’un œil de vers comme dans la pantoufle de Cendrillon.
Bref.
On faisait chou blanc, on pédalait sur une mer de sarcasmes.
Le parquet s’impatientait et le ministre de l’Intérieur grillait son forfait en vain.
Le Barbier, qui suivait la « découpe » depuis le début, interviewa le légiste perdu « L’œil était vidé de sa sclérotique et le cristallin muet, il semblait que le meurtrier s’était acharné sur l’iris en utilisant un couteau Suisse dont il ne pouvait citer la marque ».
Ce n’est pas Honorine, encore moins Germaine Epinard qui dénouèrent « l’Affaire », c’est le pur hasard malicieux…

Le masque et la lune

 

Cette ombre sur la lune

Je l’efface avec une gomme

Ainsi dans ma nuit mieux éclairée

Je progresse avec moins de crainte vers la mine

La mine du crayon avec lequel j’écris ces mots

Parmi d’autres mots qui sont des rappels à l’ordre

Ne bois pas toute la mer

N’éteins pas le soleil

Caresse les montagnes dans le sens du poil

Rince les nuages avant de les suspendre

Parfois entraîné au bord de la page

Je me penche et je vois tourner la terre

De tous côtés volent les copeaux

Un taille-crayon joue en nocturne.

 

Tandis que volent au-dessus de nous

Les arbres aux ailes noires

Là-haut ou ici, un homme nu sort de l’eau

Lavé de sa violence par celle des vagues.

Quelques chemins se croisent, tous frères

A l’endroit précis où la pointe des angles morts

Transperce la peau fine et fragile de la lumière.

Tout se confond, rien n’est semblable.

La peur ressemble à la peur.

L’indifférence a l’odeur de la terre

Fraîchement posée sur le bord d’une tombe.

 

Le temps presse

Que presse-t-il ?

Pas les nuages partis bien au-delà

De la ligne d’horizon

Le temps presse la main du vent

Sur la joue des collines

Tous deux dessèchent la sève

Les bras des arbres se font plus lourds

Les teintes vives s’éteignent lentement

Dans son lit la rivière pensive stagne

Le temps presse les piles de draps

Dans la grande armoire

La trame usée n’a déjà plus de corps à protéger

Bientôt la pierre pressée par le temps

S’étalera dans le champ poussière prise par le vent

 

Rêve de cigale,

L’air de rien le soleil plie bagages

Sur le quai des nuages il descend

En sifflant sa chanson d’adieu

Un pied devant l’autre léger

L’on voit son dos doré s’éloigner

Tant mieux se dit la dernière cigale

Il est temps que je tape la fourmi

Rentrée de ses vacances laborieuses

Il est temps que je me glisse dans ses draps

Quand je serai masquée et qu’elle me prendra

Pour la lune finale…

 

Même au plus chaud de l’été, vos auteurs favoris* savent conserver l’élan poétique.

* : Élisa, Phoenixs, 4z et Éclaircie ( dont l’ordre d’apparition, sous le masque ou la lune, est sans rapport avec l’ordre alphabétique)