Historique du mois : mars 2015

Se taire pendant la traversée des nuages,

Les feux ne changent pas de couleur

Le rouge interdit la traversée

Jamais nous n’atteindrons l’autre côté

On repousse ainsi sa mort

Jusqu’à ne plus la reconnaître

Dans les yeux des autres

La barque flotte

Bercée par les battements du cœur

Le lac s’endort le sable coule en secret

On ignore à qui appartient la voix

Que l’on entend sans prêter l’oreille

Peut-être faut-il se taire

Pour donner naissance à la parole

***

La mégère a ses nerfs
Comme d’autres leur vapeur
Les machines par exemple
Ou les voix mécaniques
La mégère griffe les murs
En se disant que cela ne sert à rien
Comme cache misère il y a mieux
Ou moins.
Elle se rend compte que l’addition est surtaxée
Qu’on l’a volée tout ce temps passé au comptoir
A liquider des compotes amères
Oui mais voilà, il faut payer
Et quand elle fouille ses poches
Elle n’entend plus que le bruit sec de sa monnaie
De singe …

***

Il arrive les mains vides
Trop ouvertes pour retenir le sable
Bras ballants inutiles
Qui ne soutiennent pas même la thèse du néant
Son pas mécanique l’éloigne du vivant
De ces yeux s’échappent pourtant un éclair
Et ses lèvres s’entrouvrent sur l’espérance d’un son
Dont le vent s’empare pour l’offrir à la nuit
À l’instant où la lune par son rayonnement
Étreint le lac où se dessine une danse vibrante
***

Les jours de peu de mots il arrive de rêver
D’une balade noire et blanche
A l’abri du jour, sous un parajour aux baleines fraîches ;
D’un amour noctambule
Qui caresserait le cuir de nos bottines en fermant les yeux
flatterait le flanc de deux chevaux blancs
Et ferait rimer « amour » avec « toujours » ;
D’une place en corbeille
Pour n’être plus qu’une rose au parfum enivrant ;
D’une corde tendue au-dessus de nos cœurs ;
D’un théâtre sonore adouci de velours …

Dans l’ordre des passagers en ciel : 4Z, bibi ,Ecaircie, Elisa

LITTERATURE

*

Vient de paraître :

« L’histoire anecdotique du céleri rémoulade

depuis les origines jusqu’à vendredi prochain »

6 volumes de 482 pages

Nombreuses illustrations

Photographies de l’époque

Glossaire spécial sur demande

Annotations en latin : 10 francs de plus

Commentaires en sabir : 15 francs de moins

…en vente aux usines du Creusot…

*

« L’os à Moelle » novembre 1938 (Directeur Pierre Dac)

*

Cette fois-ci les choses se compliquaient bougrement.
Le préfet déclencha un couvre-feu sur les résidences qui prirent l’allure de blocs fantômes dans une zone vague et troublante.
Plus personne ne descendit ses poubelles triées entre 18h00 et 7 heures du matin.
Les plus âgés s’enterrèrent dans leur appartement.
Mlle Millot acheta une machine à écrire électrique ce qui lui permit d’être plus opérationnelle dans le combat olympien du courrier envoyé à « qui de droit » dont elle n’obtint jamais de réponse.
Mr Poulit, à bout de force, fit piquer Folichon qui crevait de neurasthénie en l’absence de son réverbère.
Quant à Mme Vichnu, elle ne put jamais raconter la troisième affaire à sa fille, le fournisseur d’accès venait de lui couper la ligne en raison d’abonnement non payé.
Mais.
C’est oublier que les Parques, qui nous font toujours filer un mauvais coton quelle que soit l’aiguille dans le mort de foin que l’on cherche, aiment à nous engluer dans leur pelote de haine.
C’est pourquoi elles choisirent la veuve du troisième, Mme Augustin Fernande née Guillaumette, pour relancer « L’affaire » qui menaçait de ralentir le « buzz ».
En effet,

Mémé dans les bégonias.

« Pour le foutu ballon de ces crétins de gosses du quatrième ! Manque encore me casser la seringue à six plombes, tous les matins c’est la même histoire, nom de nom de nom de… » C’est en tâtonnant à la recherche de la minuterie qu’elle enfonça ses doigts épais parfumés à l’éther dans ce qui lui sembla être une peau de balle. Enfin, pas vraiment.
Le néon l’aveugla.
La surprise fit tomber sa mâchoire inférieure, côté bridge, et lâcher la tête parfaitement nettoyée qu’elle avait saisie entre le pouce droit et l’index près du garage de la famille Derby. Mr Poulit, tout en retenant un Folichon surexcité, découvrit la malheureuse, hagarde sous le saule miteux de l’allée qui menait aux « Palétuviers ». Quelqu’un entrebâilla son volet et lança à tout hasard « Vos gueules ! » dans leur direction.
On y serait encore si Mme Epinard, forte de sa première expérience n’avait, encore une fois, pris « L’affaire » en gant de fer.
Ce ne furent pas Jeannot et Jeannot qui débarquèrent, ils venaient d’être mutés à Cholet, mais l’inspecteur chef Anthelme Closerie, homme de terrain féru de crimes louches et de meurtres à la petite cuillère, secondé par un jeune stagiaire en « situation » Honoré Lilas, qui venait de rater son concours de vétérinaire.
Chacun répéta son antienne « Non, on ne connaissait pas cette tête »
« Oui, on en avait marre de voir tout ce monde dans la résidence, cela finirait par attirer la poisse, cette morveuse du malheur »
« Non, il n’y avait pas de cimetière à proximité qui expliquerait cette avalanche de macchabées ».
Le médecin légiste conclut à une ou deux heures près, que la mort se situait entre…et… Le crâne a semblait celui d’une adolescente entre…enfin rien de neuf.
Le quotidien local envoya son pigiste, tandis que le Barbier dépêchait un reporter de guerre afin de photographier la « chose ».
Mais, le crâne avait disparu.
Personne ne put remettre la main dessus.
Une stupeur incrédule se glissa dans l’ombre des résidents.
Anthelme Closerie eut beau fouiller la résidence de fond en comble il ne retrouva pas la tête.
Les enfants du quatrième se virent définitivement privés de parking où de fait le « jeu de ballon était interdit ».

Victor Hugo : En 1834 la Lune vue de l’Observatoire.

….Le «plaidoyer pour le rêve, Hugo l’a développé dans un texte rarement lu car difficile à trouver : « le Promontoire du songe ». C’est le récit d’un éblouissement. En 1834, lors d’une visite à l’Observatoire de Paris, le poète découvre la surface de la lune au bout du télescope de François Arago. Vision sur laquelle il va s’appuyer pour affirmer le rêve comme composante essentielle de notre existence. »

« Libération » 22 mars 2012.

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Extrait de « Le Promontoire du Songe » par Victor Hugo (préface d’Annie Le Brun – Gallimard « L’Imaginaire ») :

Victor Hugo – La Lune.

« J’allais à l’Observatoire. J’entrai. La lune était claire, l’air pur, le ciel serein, la lune à son croissant ; on distinguait à l’œil nu la rondeur obscure modelée, la lueur cendrée. Arago était chez lui, il me fit monter sur la plate-forme. Il y avait une lunette qui grossissait quatre cents fois. Arago disposa la lunette et me dit : regardez. J’eus un mouvement de désappointement. Une espèce de trou dans l’obscur, voilà ce que j’avais devant les yeux – Je ne vois rien, dis-je. Arago répondit – Vous voyez la lune. J’insistai – Je ne vois rien. Arago reprit – Regardez. Un instant après, Arago poursuivit – Vous venez de faire un voyage – Quel voyage ? – Tout à l’heure, comme tous les habitants de la Terre, vous étiez à quatre-vingt-dix mille lieues de la Lune – Eh bien ? – Vous en êtes maintenant à deux cent vingt-cinq lieues – De la Lune ? – Oui.

Peu à peu ma rétine fit ce qu’elle avait à faire, mon œil s’habitua, comme on dit, et cette noirceur que je regardais commença à blêmir. Puis ma visibilité augmenta, on ne sait quelles arborescences se ramifièrent, il se fit des compartiments dans cette lividité, le pâle à côté du noir, de vagues fils insaisissables marquèrent dans ce que j’avais sous les yeux des régions et des zones comme si l’on voyait des frontières dans un rêve. L’effet de profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était là. Je touchais les plis de mon vêtement, j’étais, moi. Eh bien, cela aussi était. Ce songe était une terre. Probablement, on – qui ? – marchait dessus ; on allait et venait dans cette chimère ; ce centre conjectural d’une création différente de la nôtre était un récipient de vie ; on y naissait, on y mourait peut-être ; cette vision était un lieu pour lequel nous étions le rêve. Ces hypothèses compliquant une sensation, ces ébauches de la pensée essayée hors du connu, faisaient un chaos dans mon cerveau.

Les poètes ont créé une lune métaphorique et les savants une lune algébrique. La lune réelle est entre les deux. C’est cette lune que j’avais sous les yeux. Vous vous trouvez face à face dans l’ombre avec cette mappemonde de l’Ignoré. L’effet est terrifiant. L’inaccessible presque touché. L’invisible vu. Il semble que l’on n’ait que la main à étendre. Est-il vrai que cela soit ? Ces pâleurs, ce sont peut-être des mers ; ces noirceurs, ce sont peut-être des continents. Ces taches, sont-ce des empires ? De quelle humanité ce globe est-il le support ? Quels sont les mastodontes, les hydres, les dragons, les Léviathans de ce milieu ? Qu’est-ce qui y grince ou y rugit ? Quelles bêtes y a-t-il là ? On rêve le monstre possible dans ce prodige. On distribue par la pensée dans cette géographie, presque horrible par la nouveauté, des flores et des faunes inouïes. On a le vertige de cette suspension d’un univers dans le vide. Nous aussi, nous sommes comme cela en l’air.

Oui, cette chose est. Il semble qu’elle vous regarde. Elle vous tient. La perception du phénomène devient de plus en plus nette ; cette présence vous serre le cœur ; c’est l’effet des grands fantômes. Le silence accroît l’horreur. Horreur sacrée. Il est étrange d’entrevoir une telle chose et de n’entendre aucun bruit. Tout à coup, j’eus un soubresaut, un éclair flamboya, ce fut merveilleux et formidable, je fermai les yeux d’éblouissement. Je venais de voir le Soleil se lever sur la Lune. L’éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être, et s’y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette noirceur, se roula en cercle et resta immobile ; c’était un cratère qui apparaissait. Puis successivement resplendirent, comme les couronnes de flamme que porte l’ombre, comme les margelles de braise du puits de l’abîme, ces Vésuve et ces Etna de là-haut.

Des vallées se creusaient, des précipices s’ouvraient, des hiatus écartaient leurs lèvres que débordait une écume d’ombre, des spirales profondes s’enfonçaient, descentes effrayantes pour le regard, d’immenses cônes d’obscurité se projetaient, les ombres remuaient, des bandes de rayons se posaient comme des architraves d’un piton à l’autre, des nœuds de cratères faisaient des froncements autour des pics, toutes sortes de profils de fournaise surgissaient pêle-mêle, les uns fumée, les autres clarté ; des caps, des promontoires, des gorges, des cols, des plateaux, de vastes plans inclinés, des escarpements, des coupures s’enchevêtraient, mêlant leurs courbes et leurs angles ; on voyait la figure des montagnes. Cela existait magnifiquement. La lumière avait fait de toute cette ombre soudain vivante quelque chose comme un masque qui devient visage. Partout l’or, l’écarlate, des avalanches de rubis, un ruissellement de flamme. On eût dit que l’aurore avait brusquement mis le feu à ce monde de ténèbres.

Arago m’expliqua, ce qui du reste se comprenait de soi-même, que, tandis que je regardais, le mouvement propre de la Lune avait tourné peu à peu vers le Soleil la lisière de la partie obscure, de sorte qu’à un moment donné le jour y avait fait son entrée. Cette vision est un de mes profonds souvenirs. »

Victor Hugo, 1860.