Monthly Archives: mars 2015

QUATRE ESSAIMS DE MOTS

QUATRE ESSAIMS DE MOTS

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La bête en rond ou les pendules du fou,

.

Il est dix heures au pic du Midi

Trop tôt pour rencontrer la taupe au téléphone

Trop tard pour croiser l’Espagne en France

Et les mineurs de Carmaux adolescents

Trop tard aussi pour circuler de champ lexical

En champ d’avoine à cheval sur l’hyperbole

Folle.

La bête en rond tourne sa cage

Côté soleil du sourire

Pendant que ses bras ridés et mous

Tombent lentement dans le vide éclairé…

*

L’horloge hésite- Avancer ?

Sans doute voudrait-elle

Un jour s’immobiliser

Voir et comprendre la mer

Dans son besoin incessant de rouler

S’enrouler entraîner vieux bois et galets

Quand le temps impalpable

N’est qu’éphémère couleur

Navigant du rose tendre au gris déjà froid

Du bleu aveugle et profond jusqu’au regard vitreux

Seuls quelques signes lus par les oiseaux

Demeurent sur la portée des heures

Puis l’horloge se fond dans la pierre des gouffres.

*

Des algues, grises sur toutes les nuances du ton, ondulent

Assez joyeusement au-dessus d’une tête aux yeux clos.

Des requins souriants nagent en silence.

Minuit passe sur la pointe des pieds.

Les mots entrent dans une bouche qui parle de lumières

« Comme des étoiles dans le jardin de la nuit »,

De la folie d’une

Qui s’est éteinte pour flotter jusqu’au ciel

Qui un jour reviendra, plus sage, pour jouer son rôle

De petit phare à l’horizon, de rêve blanc sur les pupilles noires

Des mortels titubant aveugles dans la forêt hostile

Du sommeil.

*

Au calme des forêts

A la lenteur des neiges

A des bruits de furets

Travaillant près d’un piège

Le soleil se fie pour

Descendre sur la terre

Où l’eau dit de se taire

A l’arbre qui discourt

Mais nul ne bouge et l’œil

De l’oiseau reste rond

Quand la montagne accueille

La bise ou l’interrompt

*

Sous la lune : Eclaircie

Dans le vent : Elisa

Au soleil : Phoenixs

A l’ombre : 4Z.

*

 

 

 

Laure Cambau

J’ai une peau parallèle

toute de mots vêtue

qui masque mes entailles

parfois

les poissons mordent ma cage

mangent les lettres du bord

j’ai une mère clandestine

cachée au fond des yeux

pour elle

le soleil est toujours ouvert

et j’écris des chats minuscules

qui tombent

de la rue la plus sombre

de mon cerveau

 

Le couteau dans l’étreinte. – éd. Phi, éd. Les Écrits des Forges, 2007.

POEMES DE TOURSKY

 

Poèmes de Toursky.

**

*

« Avons-nous sous la peau

de la graisse, des veines ?

Apprenez-le : des litres

et des litres de peur !

.

Un bêlement de porte

suffit à libérer

la froide retenue

dont un être est le sac.

.

Un souvenir, un cri,

et le voici livide,

gluant, habillé d’eau

comme avant la naissance.

**

*

Dans une cour de ferme,

je fleuris de fraîcheur

la table de bois gris

où mangent les valets.

.

Je fus comme eux aux vignes

pour acheter mon droit

de tirer l’eau sans être

aboyé par le chien.

.

J’ai mon couteau : j’en taille

un monument de pain

à l’amitié des hommes

qui m’ont permis de vivre. »

**

*

« Le regain des orages

ne ramena point d’êtres.

Et depuis, ça clapote

sur la parfaite boue

.

des commencements. L’eau

cherche des mots, essaye

de former une bouche,

voudrait dire, nommer…

.

L’espoir est dans le cercle

dont chaque goutte anime

la surface. Voici

l’ébauche du Langage. »

**

*

Toursky (1917-1970).

 

Le cheval rouge, J. Prévert

Dans les manèges du mensonge
Le cheval rouge de ton sourire
Tourne
Et je suis là debout planté
Avec le triste fouet de la réalité
Et je n’ai rien à dire
Ton sourire est aussi vrai
Que mes quatre vérités.

.

http://xtream.online.fr/Prevert/desespoirs.html

Terrain vague, Anne Hébert.

J’ai tant aimé le poème proposé par 4Z que j’en ai cherché d’autres.

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Les enfants hâves et mal peignésQu’on a relégués Hors de la planète

Au delà des nuages gris

Plus loin que les astres et les anges

Baignent dans les halos de lune morte

Blême mémoire et lieu d’origine

Terrain vague bosselé d’ordures.

http://francais.agonia.net/index.php/poetry/160878/index.html

Perspectives rouge ciel

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La marmelade du toréador,

En mon arène dégoulinante

Je saigne des coups aux quatre vents

Dans la coulée rougeoyante

Du couchant

Et les animaux noirs du songe

Qui me détestent d’éternité

Guettent dans l’ombre qui me ronge

Ma fin dernière d’entêté

Notre combat fut sans merci

Notre violence infatigable

Nul parmi nous n’en fut grandi

Tant nous étions fruits détestables

 

C’est le temps du voyage

Un croissant de soleil sur le blanc d’un comptoir

Un ciel gris sur le front pour lisser les soucis

Nous laissons derrière nous le manteau de l’hiver

Des oiseaux nous proposent une carte nouvelle

Des insectes se posent sur le dos de nos mains

Alignées dans la cour d’une école endormie

Trois boules rondes jouent à cache-cache

Le plus sérieusement du monde

Puis le jour s’étire et s’endort dans son panier

Nous rangeons nos billets dans le creux de nos rêves

Jusqu’au matin suivant

 

À l’apogée de son art du mouvement

La mer s’élance contre la falaise

La craie jubile de se fondre dans l’eau

Et lui offrir des teintes nouvelles

Dans sa chorégraphie orchestrée par la lune

La vague rêve de voiler le soleil

De noyer sa brûlure

De déposer sur ses rayons écailles et grains de sable

Mais aussi de s’évaporer enfin

Demeurer dans les trous noirs

Où l’on sait que chaque goutte est adulée

Par les sirènes prisonnières du néant

 

Le cœur de la forêt a battu trop longtemps

Ses arbres peu à peu s’évaporent

Le vent n’ondule plus entre les fûts insaisissables

Que l’on croyait pouvoir étreindre

Quand le vide occupait dans nos bras la place des absents

On se couchait alors sur des lits de fougères

De là le ciel paraissait plus solide

Comme si quelqu’un d’organisé l’habitait

Un ouvrier qui bâtissait son nid avec nos arbres

Le charpentier lui offrirait des meubles

Contre une place sous des feuilles persistantes

Ou dans l’ombre d’un noisetier

Que sa pollinisation par la brise

Place auprès de la plus fervente des étoiles.

 .

Les peintres de cette toile :

Phoenixs-Élisa-Éclaircie-4Z

« Présence » un poème d’Anne Hébert.

ANNE HEBERT

 

« Présence.

.

La Mort m’accompagne

Comme une grande personne qui me tiendrait la main.

.

Même quand elle paraît séparée de moi,

Je sais que je me meus dans son rayonnement.

.

Elle est debout dans une chambre secrète,

Au plus profond de mes songes.

.

Son visage est absent,

Sa main qui me touche

N’est ni décharnée, ni hideuse,

Seulement un lien spirituel et majestueux.

.

Elle est voilée,

Comme un voile d’eau,

Ni linge ni suaire.

.

Elle se tient

Comme dans une source,

La plus profonde source

Des plus profondes eaux.

.

Elle ne m’épouvante pas.

Parfois, je l’oublie ;

Et tout d’un coup je la sens là.

Ainsi qu’un enfant qui joue sur la grève

Et qui subitement découvre

La gravité de la mer. »

*

Anne Hébert (« Gants du Ciel » 1944).

 

« PAR COEUR » UN POEME D’ALBERT AYGUESPARSE

Albert Ayguesparse

*

« Par cœur

.

L’automne trempe ses prés dans le rêve

et les flammes du paysage se lèvent devant nous

à mi-chemin entre les touffes de ronces, les cailloux,

les puissances de la solitude

du côté des pommiers en retard sur la noce

pressée d’en finir

avec cette journée qui remue sous l’empois

une journée de grand vent

nue et sèche au milieu des prairies et des fièvres

quand passent dans la campagne une haleine de bataille

une lumière d’orage qui met tout à l’envers

le cœur de la mariée sous le voile couvert de baisers

les tristes lessives de la semaine

l’équilibre des voix sur les routes de la mer

et sous la blouse du marchand ambulant

au fond de sa carriole verte

dans l’odeur des pommes et des foins

la photographie pâlie d’un enfant qui ne vient pas bien

la tête pleine de géants, de sommeil

pendant qu’un grain venu sur le chemin des écoliers

emporte sur un petit nuage de sang

le char à bancs, les tables du verger et les musiciens en redingote. »

*

Albert Ayguesparse (« La rosée sur les mains » 1938).

*

 

 

Ombre

Ombre par les pieds
qui me dévore
debout
va-t’en rejoindre un autre cœur

à l’œil comme au doigt
le soleil aujourd’hui m’obéit

il y a des ronces à mes genoux
j’ai cherché le chemin de l’enfance
toute ma jeunesse

parvenu jusqu’à l’âge voisin
les cloches se sont mises à chanter
à la place d’oiseaux malsonnants

si je sors des moutons de ma poche
c’est pour compter mes vieux jours

mais je sens bien qu’un convoi se prépare
et je décline
avec armes et bagages
le grand voyage que le ciel m’offre

Chœur de printemps

 

 

.

Les réverbères tentent de repousser le jour

Pour le plaisir de n’être pas seulement

Des troncs froids et noirs

Que mêmes les chiens boudent

Ils sont déjà parvenus à chasser les plus jeunes étoiles

Et lorgnent la lune avec un air d’envie

Tandis que le soleil n’use pas même

De lance-pierres ou de fronde

Sûr de son pouvoir comme de son éclat

Alors parfois les réverbères

Chuchotent la nuit et chantent comme sirènes

Pour attirer le passant parti trop vite sur un océan sombre

.

 

Un peu entre les deux

Oeil et chemise plutôt sanguine

Comme un filet de liquide sombre ou même clair

La fatigue se déverse

Au dedans, en dehors cela dépend des soirs

Hier la forteresse dessinait une à une

Ses pierres blanches au bout du regard

Ce matin on ne distingue que des arbres

Résistant au printemps ou peut-être aux derniers froids

Et puis il y a encore ce chat

Qui repu de caresses se pare de plumes noires

Et se pose joyeux sur les dents d’une tour.

.

 

Sur la piste des belettes,

 

A la queue leu leu nous suivons nos derrières

Croyant être devant nez en l’air

Cul au vent

Quand l’une pète l’autre éternue

Quand l’une meurt l’autre rit

Nous sommes des amies toutes dents dehors

Précaution bien utile en telle compagnie

Nous gagnerons, c’est sûr, un jour l’autre rive

Et celle qui nous menait tombera la première

Tandis que la dernière fera beau demi-tour…

.

Tu es passé à côté de toi

 

Sans te voir

 

Ou sans te reconnaître

 

A force de rêver

 

Tu es devenu cet autre

 

Auquel tout le monde finit par ressembler

 

Même ceux à qui leurs ailes

 

Font croire qu’ils sont des anges

 

Même ceux dont le bout des doigts

 

Effleure parfois l’insaisissable

 

Seule ta carte d’identité

 

Te permet d’exister.

*

 

 

 

Une mélodie fredonnée par Eclaircie, moi-même, Phoenixs et 4Z, dans cet ordre exactement.