Archive mensuelle : décembre 2014

Mémé dans les bégonias ( suite)

Melle Millot détestait en vrac : les boulistes de « l’amicale de la joyeuse testostérone » qui terminaient invariablement leur partie sous son balcon, les enfants qui déchiraient le silence à coups de hurlements incompréhensibles tous les mercredis après-midi, les jeunes du samedi soir épuisant leur « chichon » sous ses fenêtres, exprès, pour la voir surgir à sa croisée, bigoudis en rang d’oignons, chemise de nuit bouclée sous le menton en galoche, chicots tremblants sur ces mots terribles « C’est pas fini de réveiller les gens à cette heure nocturne ? » , l’apostrophe déclenchant illico la réplique cinglante : « Eh, la vioque, va te faire… » Le reste classé à jamais dans le claquement sec du volet. De même qu’elle détestait les chiens et leurs crottes sur son paillasson, les chats et leurs chaleurs violentes dans les nuits trop calmes, et les voisins du dessous qui n’arrêtaient pas de recevoir tous les week-ends leur famille décomposée, recomposée, surcomposée, qu’on ne savait plus qui couchait avec qui et de qui sortait cette marmaille gluante dans le rez- de- jardin exigu. Jardins, entre parenthèses, fiertés des résidents et belle promotion : « A vendre, superbe trois pièces exposé plein sud avec son jardin privatif au calme ».
Lettre sur lettre au syndic n’oblitérait nullement la montée crescendo des vies partagées dans un esprit fraternel et sur « gazons tondus » dont Honorine Millot était totalement dépourvu, d’esprit humaniste, bien sûr.
Le fameux soir de la découverte, Honorine, contrairement à ses habitudes réglées comme un papier tue-mouches, décida de trier ses pots de conserves bios et surtout de les jeter. Elle ne sortait jamais en pantoufles, pas comme cette « Germaine Vichnu » fille de boche, préférant en coquette qu’elle était restée dans les chevilles, sa jolie paire de ballerines noires, souvenir de cours de danse assidus et stériles à la salle municipale. Les ballerines, discrètes dans l’ascenseur, feutraient le fracas des pots heurtés sans pour autant en atténuer le désagréable contact sur le fémur.
Elle ne rencontra pas le tronc à la sortie de l’ascenseur, mais près du container « papiers journaux sauf courrier et annuaires ». Il avait été déposé discrètement sous l’affichette du gardien : « Merci de respecter la propreté de ces lieux ». Tout d’abord elle crut que c’était une de ces négligences propres à Mr Poulit, la « ficanasse » de la résidence, qui avait trop tendance à laisser ses ordures là où il pouvait. Mais ce n’était pas son genre d’oublier ce type d…
On ne peut pas dire qu’elle manqua s’évanouir, bien trop coriace pour ça, elle en resta simplement sur le cul ! Qui avait osé déposer une telle horreur dans son local poubelle ? Et pourquoi le corps était-il amputé de ses membres ? Elle n’alla pas plus loin dans le questionnement et préféra remonter « biche et cheval fouettés » écrire un courrier bien senti au syndic.
Ce ne fut pas Mr Poulit qui alerta la police, échaudé par la première affaire il avait préféré prendre sa retraite dans ses appartements, ne plus sortir Folichon à des heures indues et fermer les écoutilles sur un monde décidément trop agité pour lui.
Non, ce fut Mme Geneviève Epinard qui prit la patate froide en main en appelant les secours, la police et le voisinage.
On revit par les allées frissonnantes Jeannot et Jeannot égarés dans les témoignages vides, les supputations rocambolesques, et les menaces déguisées des résidents exaspérés par l’impuissance des forces de l’ordre.
Le légiste confirma, entre deux séries télévisuelles que le tronc avait été façonné entre 20h30 et 21heures moment sensible qui ouvrait la soirée sur une formidable enquête : « Que devenues sont nos belles années ? » soirée durant laquelle on attendait volée de SMS et coups de fil surfacturés pour recueillir des témoignages historiques, émus et authentiques de vieillards grelottants dans de « mornes » plaids.
Il ne pouvait préciser si la personne, dont l’âge oscillait entre 16 et 17 ans, était vêtue d’un pantalon, d’une robe ou de quelque chose d’approchant, si les doigts avaient été vernis ou non, tout ce qu’il pouvait noter c’est qu’elle portait un chemisier marron en polyester sans étiquette, un ras du cou avec un petit cœur imitation or traversé d’une flèche tordue sans doute quand elle s’était débattue lors de l’assaut fatal. Pas de langue et les orbites vides.
Une fois de plus les résidents jurèrent qu’ils ne l’avaient jamais vue ni entrer ni sortir d’un appartement ou d’un garage, encore moins d’une cave. Que tout le monde, sans se fréquenter, se connaissait de loin. Que le peu de jeunes qui habitaient ici étaient présents à ce jour. On venait de les compter et de les recompter dans les familles inquiètes qui leur interdirent désormais de sortir la nuit après 19h00 en arrière-saison.
Les journaux s’emparèrent de l’affaire qu’ils titrèrent « Macabres découvertes dans les Bégonias » ce qui déplut profondément aux résidents des « Magnolias » et des « Palétuviers » qui en avaient par-dessus la tête que les « Bégonias » prennent toute la place au journal régional.
Pour la première fois depuis 1960, date de l’érection des résidences, on vit apparaître un individu spécialisé dans ce genre d’affaires « ténébreuses » : le mentaliste.
Mlle Millot affirma qu’elle connaissait cette profession puisqu’elle suivait la série éponyme sur une chaîne privée que nous n’avons pas le droit de citer ici. Qu’elle n’était pas du tout impressionnée par ce type d’individu qui était loin de valoir Derrick !
Mme Vichnu préféra appeler sa fille pour lui narrer l’incroyable rencontre.
Mr Poulit dut contrôler son chien qui menaçait d’attaquer les mollets du spécialiste.
Quant à Jeannot et Jeannot ils s’essuyèrent le front, soulagés d’être enfin secondés par un tel personnage doté d’une aura incontestable outre-Atlantique.
L’ennui c’est que le mentaliste ne parlait pas un mot de français, venu directement de Californie rendre visite à sa tante Mildred qui logeait au cinquième dans la résidence les « Magnolias », il avait sonné dans l’ignorance du code, dérangé le gardien suspicieux qui avait demandé « C’est qui ? » dans l’interphone grésillant avant d’appuyer sur l’ouverture après avoir entendu comme réponse : « I’am going to my aunt Mildred who live at Magnolias » qu’il traduisit aussitôt par : « Je suis le mentaliste envoyé par le quai des Orfèvres ».
La nouvelle se propagea à la vitesse d’un « cheval au galop à marée haute » déborda des allées, se répandit par ondes courtes jusqu’au commissariat, à la mairie et dans les cabinets feutrés de la sous-préfecture.
En moins de deux heures les résidences étaient envahies par les officiels, les officieux, les curieux et la chaîne locale sur les dents. Tous voulaient voir et interviewer Patrick Jane.
De fil en anguille l’affaire se corsa. La nuit la plus épaisse posa son manteau sans étoiles cirées sur les protagonistes qui erraient de confusions en malentendus dans le labyrinthe particulier du meurtre anonyme, étrange et saisissant de mystère.
Les enquêteurs s’emmêlèrent les arceaux, brouillèrent les indices, usèrent des mouchoirs en vain. Sous les fronts moites le silence souriait.
On n’y comprenait rien, on n’y voyait goutte, et Patrick Jane en déçut plus d’un par l’air niais qu’il prenait à chaque question que lui posait un habitué du meurtre à sang froid.
On attendait que le gouvernement prenne le traineau et les rennes en main.
C’est à ce moment-là que Mme Robert, infirmière de nuit proche de la retraite, en rentrant au petit matin de son denier service de la semaine, buta dans quelque chose qu’elle prit tout d’abord…

Henri THOMAS

La nuit venue

 

La corde vibre avant la fin du jour,

Une poussière environne les pierres,

La corde tremble et la poussière avance

Entre les os dans des espaces vides,

Ainsi l’eau noire envahit les carrières,

Je ne suis plus avec l’herbe et le vent,

J’ai dévié de la courbe infinie

Qui joint les nuits, les jours et les saisons,

Reste ce fil qui vibre sourdement,

Cette poussière émanant des maisons,

Un homme assis sous l’horloge des gares

La voit flotter entre le monde et lui,

La corde vibre au passage des bruits

Comme un insecte abrité dans la cendre,

Dernière voix qui parle sans espoir

Quand s’est vidé l’échafaudage noir,

Guitare d’os sous la main d’un fantôme

Qui se confond à la poussière obscure,

Au lieu du corps vient un fuseau d’étoiles,

Il reconstruit une autre créature.

 

Nul désordre

Poésies (éditions Gallimard)

PROPULSIONS EN DECEMBRE

 

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Propulsions en décembre.

.

« Un jour nous atteindrons Noël »

C’est la belle promesse qui agite ses écailles

Dans le grand bocal terne posé au-dessus des épaules.

Noël est alors une sorte de chas d’aiguille trop petit

Ou une station spatiale distraite et fuyante

Sur laquelle jamais on ne parvient à poser l’un ou l’autre pied

Tant elle semble loin bien qu’elle soit si exceptionnellement belle

Et lumineuse

A en faire pâlir l’œil rond des phares

Ou celui terrifiant des miradors assassins.

Chaque globe en orbite et l’air un peu fou

Le dos droit et la langue parfaitement déliée

Nous soufflons aux oreilles de la nuit qui emporte Noël sur son dos :

« Un jour, nous atteindrons Noël ».

.

Lorsqu’une goutte d’eau s’ajoute à l’océan

Pas un poisson ne se noie

Les buvards jamais ne râlent de trop d’encre

Ils gardent seulement secret le message initial

Comme les écailles retiennent la chevelure des flots

De fontaine en fontaine les mots se parent de reflets changeants

Et s’ils franchissent rarement la frontière des bouches trop sèches

Ou celles noyées dans les cascades artificielles

Ils savent s’incruster dans le rabat des oreillers

Dormir une moitié d’éternité et s’éveiller d’un battement de cils

Pour offrir aux voix la candeur du premier langage

.

 

Sur écoutera la bête de scène,

 

Que font les lutins?

Personne Ne Sait, top secrètes Dans les chalets

Le saumon ne dira rien, les rennes non plus

Et si vous interrogez   l’écureuil zébré il agitera fils panache noisette

En riant

Que font les sapins?

ILS agitent Leurs secteur Pleines D’ampoules

Dans les salons moites

Le pied écrasé par des rubans en papier

Des cris et des hommes Pressés

Que fait Le Reste?

Il somnole Dans les canapés défoncés

Parmi les Souhaits débraillés et les cuisses de moules

Repus et insatisfait de n’avoir pas vu le grand nain rouge de fils enfance …

.

J’ai mis mes souliers au pied du sapin

Et j’attends

J’attends depuis des années

Depuis que le père Noël a été crée

Pour faire patienter la Mort.

La neige manque ses rendez-vous

Avec les toits pentus

D’où s’élancent…

Vers où ?…

Des statues dont le sel est jeté sur les trottoirs

Comme on sème le grain

Bon mauvais ou passable.

J’ai dans la tête trop de sable

Pour marcher droit.

Si quelqu’un allume la mèche du sapin

Il partira : obus ou fusée.

.

Eclaircie

Elisa

Phoenixs

et moi-même

avouons être les auteurs

de ces folies.

.

 

Les moineaux

les moineaux de nos vertèbres

s’éclairent aux flambeaux

 

quoi qu’on en pense

leur peur du noir

est pareille à celle

des écrevisses

 

alors sous nos draps sans haleine

poussent des amandiers

mais allez

ce n’est pas que le temps  dise

il fait nuit

 

nuit à s’évaporer

à n’être qu’un mot au bord d’une oreille

oreille

pouvant être celui-là

nuit à s’attacher au vide

de l’autre rive

là où les voix perdues se signent

avant  de s’engouffrer

dans le vent

Sous les paupières des étoiles, les épines de l’hellébore

 

 

 

Pourquoi les pierres n’ouvrent pas les bras

Quand on débat du prix excessif du foie gras ?

Pourquoi les fenêtres tournent le dos

A la preuve par l’œuf qui leur fait face ?

Pourquoi mon lorgnon compte sur un eldorado

Au lieu de compter sur ses doigts comme boniface ?

Pourquoi la campanule feuille de pêche n’aime pas poireauter ?

On surprend bien au bain les grains de beauté…

Pourquoi samedi ne rime pas avec caoutchouc ?

Pourquoi ni les marmites ni les pianos ne se tordent le cou ?

Autant de questions restées sans réponse !

Autant d’insondables mystères !

Comment dormir paisiblement

Quand les points d’interrogation prolifèrent ?

 

Des hauts et débats,

C’est pas pour dire, mais les cheminées sont sales cette année

Glisser un gros bonhomme tout propre relève de l’exploit

Sans parler de sa cargaison import expire

Nous ne pensons pas assez au travail des lutins

Des rennes et des postiers

Occupés que nous sommes à oblitérer la vie

Là,

Histoire de semer les merdes noël sans paquets cadeaux.

C’est pas pour dire, mais les chemins sont sales cette année

Qui crèvent déjà les pattes des étoiles…

 

C’est une toute petite montagne rongée par le passage des ans

Si discrète que nul ne la remarque

Pourtant

Elle est une étape pour la lumière des étoiles

Ce soir elle sera illuminée encore et tous les soirs de décembre

Sa roche est si douce que la mousse s’y allonge

Son cœur est si grand qu’une main posée sur elle

Sentirait la chaleur qu’elle offre à ceux qui en manquent

De la ville on ne voit qu’elle, elle et la lumière

Qui donne l’illusion d’une cité magnifique

Dès qu’on essaie de l’approcher elle répand son image

Dans l’infinie beauté de nos paysages nocturnes et factices.

 

La nuit cesse sa lente progression

Elle offre à la lune ce temps suspendu

Où l’astre peut jouer sans fin

Des vagues et des océans

Îles et rivages entrent dans la danse

Et dans son sommeil l’enfant sait attendre

Capturer l’image avant de grandir

Le haut des falaises pressent l’éphémère

Et demande au vent d’en garder la trace

Ainsi que de bercer les hommes endormis

Au jour chassant la nuit ils sauront retenir

L’empreinte du solstice

 

Écrit les yeux fermés par :

4Z, Phoenixs, Élisa, Éclaircie.

A propos d’un petit livre de Louis Dubost, éditeur de poètes.

« Lettre d’un éditeur de poésie à un poète en quête d’éditeur » par Louis Dubost, Ginkgo éditeur, 126 pages, 7 €.

lecture d’Alain Jean-André

« Cette lettre d’un éditeur de poésie à un poète ne manque pas de sel. Certains l’ont déjà lu : ils l’ont reçu, décontenancés, soufflés, excédés, en réponse à l’envoi d’un manuscrit aux éditions Le Dé bleu. Ou ils ont lu une précédente édition. Cette troisième publication enfonce, encore une fois, le clou, et esquisse une sorte de bilan. Son auteur, enseignant « radié des cadres actifs » de l’Éducation nationale depuis le 1er septembre 2005 (l’heureux homme !), fait une nouvelle fois le point. Il a ajouté à sa lettre quelques récits plutôt cocasses du Marché de la Poésie, Place Saint-Sulpice, ou d’autres lieux dans lesquels il a présenté ses livres, et des réponses d’auteurs refusés.

Pédagogue, Louis Dubost reprend sans cesse les mêmes arguments : le poète devrait commencer par proposer ses poèmes aux revues, elles sont nombreuses ; les auteurs expédient trop souvent un manuscrit à des éditeurs dont ils n’ont pas lu les livres ; l’éditeur « avec un tempérament et une sensibilité qui lui appartient en propre, entretient dans l’ensemble des publications auxquelles il donne sa marque un climat ». Direct, il déplore que : « trop peu d’auteurs s’inquiètent de (s)on mode de fonctionnement éditorial » ; or, l’éditeur « choisi les auteurs qu’il publie, et c’est lui qui verse l’argent ». Bougon, il lance encore : l’éditeur a tous les droits, même « le droit à l’erreur ». Au poète impatient qui désespère de dénicher la perle rare, il conseille de publier lui-même son livre.

Visiblement, quelques auteurs ont été ravis de son envoi : « Merci ! Oh ! merci ! Votre Lettre (…) m’a délivré. » ; « j’ai trouvé ce franc-parler plutôt sympathique ». D’autres réponses sont beaucoup moins laudatives, avec des phrases au vitriol. Parfois Louis Dubost répond à la réponse, comme dans un blog. Les saynètes avec l’éditeur derrière le présentoir de livres face à un poète qui cherche à fourguer un manuscrit sont parfois hilarantes. D’autres révèlent des silhouettes du monde poétique ou littéraires désignées uniquement par des initiales. De bref récits à clé !

Le fond de l’affaire est connu : la misère de l’édition poétique, la galère des auteurs et des éditeurs. Louis Dubost nous livre son témoignage, ni triste, ni gai. Son livre est vivant, clair, à hauteur d’homme. Une phrase pour donner une idée du ton de l’auteur : « le slogan soixante-huitard qui psalmodiait  » 50 000 poètes, 500 lecteurs, 5 éditeurs  » est toujours d’actualité, à ceci près que le nombre des poètes a quadruplé, celui des lecteurs diminué de moitié et que les éditeurs mettent la clé sous le paillasson… ». Ne faisons pas le calcul, le chiffre des éditeurs serait certainement négatif, le réel mis à mal. Retenons le mouvement, l’hyperbole, le ton, et beaucoup de choses entre les lignes. »

© Chroniques de la Luxiotte (Mis en ligne le 29 avril 2006)

*

« Lettre d’un éditeur de poésie à un poète en quête d’éditeur » par Louis Dubost

 

« C’est un petit livre très drôle. Et pourtant, l’affaire est pathétique. Louis Dubost est éditeur de poésie. Sa maison se nomme Le Dé bleu. Elle a publié des auteurs désormais connus et d’autres pas du tout, ou toujours pas, mais Dubost les revendique puisqu’il a choisi de les mettre dans son catalogue. Le Dé bleu, très renommé, fait rêver un tas de poètes en (mauvaise) herbe. Un beau matin, Louis Dubost craque. Trop (de mauvais manuscrits), c’est trop. Il se défoule avec élégance dans une lettre qu’il envoie aux prétendants poètes. Il écrit : « Cher poète, j’ai bien reçu votre manuscrit. Je vous remercie, mais je ne sais qu’en faire. En effet, depuis vingt ans, je n’édite que les manuscrits que je sollicite moi-même, et mon programme est bouclé pour les trois années à venir. Le problème essentiel d’un éditeur de mon (petit) acabit n’est pas de trouver des auteurs, mais des… lecteurs. » Cette troisième édition de Lettre d’un éditeur… est enrichie de réponses des candidats refoulés. Et c’est merveilleux ! Certains maudissent Dubost – « c’est dégueulasse » –, d’autres la jouent grand seigneur : « J’ai vendu ma bibliothèque et entassé à la cave mes précieux manuscrits. Les vers s’en chargeront. Je ne veux plus entendre parler de livres, ni de littérature, jamais ! Et puisque vous êtes, pour ainsi dire, mon libérateur, permettez-moi dès maintenant de vous inviter à dîner… » « Mais comment revendiquer des lecteurs alors qu’on ne lit rien ! » rage Louis Dubost. Voilà une vérité bien cruelle que l’éditeur met au jour : les prétendants au poste d’écrivain avouent presque tous ne jamais lire, pas le temps, pas envie… Diantre ! Martine Laval   Illustr. de Pascal Jousselin, éd. Ginkgo, coll. Idées fixes, 125 p., 7 €. »

Le 27/05/2006

Martine Laval – Telerama n° 2941

 

 

UN POEME DE LUC DECAUNES

UN POEME DE LUC DECAUNES

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La faim la soif

.

La faim la soif mes couleurs préférées

Ce sont des couleurs bien réelles

Qui ne trahissent pas

Qui les aime

.

Je t’enferme quand il me plaît

Dans un buisson de musique

Toi qui n’aimes pas la musique

Je te dresse à la tribune du plaisir

Comme une danseuse facile

Toi qui te donnes en tremblant

Je te couronne avec du blé et de l’argile

Je te consacre un orage de vignes

Toi qui te plais dans les faux univers

.

Je te fais pâture des feux et des cris

Je te nomme folle de ton corps

Toi qui refusais jusqu’au nom d’amante

Et qui commenças par un seul baiser

.

Je t’apporte les mots les plus étranges du monde

Et la saveur mortelle du départ

O grande fleur précieuse

O prisonnière des miroirs

.

Le soleil joue dans les mains de l’audace

Le jour est un beau pain de glace

La faim la soif sont tes nouveaux amis.

.

Luc Decaunes (1913-2001).

 

 

 

Sous les feuilles, arbre à quatre mains

                                                                          On  sans fou,

 

Ça manque un peu d’humanité là-bas ?

Je ne sais pas, j’habite ici

Dans mon igloo peau d’ours blanc

Roi des banquises assoiffées

Mon étoile polaire éclaire mes nuits adjacentes

Sous voûte plantaire.

Moi, j’aime la vie comme Proust les madeleines

C’est te dire si je ne ramasse jamais les miettes

Que tu laisses entre mes dents

Ecarlates…

.

Les feuilles amassées au coin de la terrasse

Songent avec ardeur à protéger le sol

Qu’elles imaginent nu si froid friable et triste

Quand les pierres pourraient raconter mille hivers

L’eau seule avec sa fougue parvient à les convaincre

D’être galet puis sable parfois même poussière

Mais avec des couleurs que jalousent les jours

Le peintre et le soleil lui qui ne sait qu’offrir

Ces éblouissements dont la lune se rit

Connaîtrez-vous jamais les teintes de ses nuits ?

Maîtresse des saisons des arbres et des flots

Elle fixe ses tableaux aux décors de nos vies

Ecrivons pour survivre

 

Ouvrons  nos poings

 

Les mots forment le livre

 

Dont l’esprit a besoin

 

S’il veut atteindre son étoile

 

Et lui faire rendre tout l’or

 

Que les soleils nous ont volé.

 

Comme on arrache une glande il suffit

 

De tirer vers soi le trésor

 

Tant pis si le sang l’éclabousse

 

Tant mieux pour ceux que leur cœur prive

 

De ce battement régulier

 

Auquel on s’habitue trop vite

 

En lui prêtant les qualités

 

Du moteur de l’éternité.

 

Les avaleurs de feu lévitent

 

Le sol s’efface sous leurs pieds.

.

 

Ils voyagent

Les deux pieds rivés au sol

Les paysages déroulent pour eux leurs matins gris

Leurs horizons embrasés de lueurs floues

Leurs lignes de bras immenses et blancs

Ils voyagent

Les sacoches emplies de mots

Ils oublient pour un temps cette solitude

Qui faisait d’eux des hommes tristes

Perdus au centre du brouhaha de l’humanité

Les traces de leurs pas imaginaires

Ne sont plus des lambeaux de chair

Mais une part de tout

Comme le vent et la pluie

Comme le jour et la nuit.

.

 

Un ZEPHE décoré par Béa, Eclaircie, 4Z et moi-même.

Le masque de l’éolienne,

On nous arrache notre masque

Il n’y a rien dessous

Qu’un lointain paysage

Dans le cadre d’une fenêtre

Dont les rideaux sont partagés

Entre occulter le jour

Et permettre à la lune d’entrer

Mais notre chambre est en désordre

Le lit défait

Même nos yeux changent de place

Quand nous tournons la tête

Pour regarder ailleurs qu’à l’intérieur

Naître d’autres nuages.

******

D’éolienne en éolienne
Le vent joue à saute-vallées
Et si les collines déplorent
Ces arbres nouveaux sans racines
Sans mémoire ni humus pour les nourrir
Les forêts espèrent ne plus avoir
De branches arrachées
De feuilles envolées bien avant la saison
Et qui sait peut-être un jour
Les grands bras sans cesse mouvants
Enlaceront la terre et l’entraîneront dans cette valse
Lumineuse et sonore comme avant toute vie
Lorsque les éléments maîtres de leurs gestes et pensées
Dessinaient les voûtes de cathédrales englouties
*****
Cher(e) Y,X,

Tu vois, nous avons bien fait de ne pas t’inviter
Chez nous
Il n’y a rien à voir ou si peu que le voyage n’en vaut pas
La peine
A moins que ce ne soit le jeu qui n’en vaille pas
La chandelle
Nous t’aurions mis à table sans chaise ni couvert
Lumière
Chiche plats rares et desséchés conversation
Éteinte
Que serais-tu venu apprendre de ce monde servi
Sans raison ?
*****
Batteries,

Ils opinent de la tête qu’ils portent sous un bras
Comme s’il s’agissait d’un ballon
Un sourire dans la poche ils se reposent
Des kilomètres parcourus dans la semaine
Et dans toutes celles qui ressemblaient à la même semaine
Lumières
Brouillards
Joie des neiges au fond des vieux cœurs endurcis
Assis sur leur bagage de terrien pour un temps
Ils contemplent le paysage jusqu’à s’y enfoncer
Jusqu’à devenir pour les autres cette route d’hier

Fil d’acier tendu à portée des possibles

Mémé dans les bégonias,

Répondre en citant

Message Ba le Sam 9 Oct – 17:22
Le premier corps fut découvert dans le hall de la résidence les « Bégonias » par Mme Vichnu.
Il devait être l’heure clairette de descendre la poubelle sélective : cartons, papier alu, bidons rincés, bouteilles recyclables en polaire et œuvre mamac ; l’autre poubelle : « verre et revers » se triant le soir pour le matin.
Donc, au moment où Germaine (prénom déclaré en souvenir de l’occupation allemande de 1870) Vichnu, chaussons délicats sur les marches de marbre, tâtait sa descente dans le petit matin frisquet des fins d’été pourries, le cadavre reposait déjà dans le renfoncement droit du couloir depuis quelques heures.
Pour quelle raison Germaine glissa-t-elle vers ce lieu, alors que rien ne l’y prédisposait ? Qu’elle était chargée jusqu’aux dents de ses deux sacs « recyclable pour le sourire de la nature » remplis à ras l’anse ? Les petites mains du sort, sans doute, pourraient répondre.
Mais la rencontre fut frontale ! Germaine buta sans détours dans le mou de la viande refroidie.
Le corps se déplaça sèchement dans la frêle lumière de l’ampoule plafonnée et se révéla sans pudeur aucune à une Germaine bouche bée les mains serrées sur les poignées de ses sacs. La vue d’une araignée pénélopienne ne l’aurait pas davantage tétanisée.
Elle ne put d’abord prendre toute la mesure de la situation extraordinaire qui la ferait entrer brutalement dans l’histoire de la résidence, elle manqua lâcher ses fardeaux pour tomber à côté de la forme, puis hésita entre tout laisser en plan, remonter fissa dans son « deux pièces cuisine traversant vue imprenable sur la station service » téléphoner à sa fille en instance de divorce récurrent et lui demander ce qu’elle comptait cuisiner ce midi-là gâché d’avance par la rencontre inattendue.
Elle ne fit rien de tout cela, simplement elle recula, demi-tour vers la porte d’entrée codée, appuyer sur la sonnerie ouverture de sas, traverser le parking bondé à cette heure matinale, ouvrir la porte du local poubelles, soulever le couvercle jaune et poisseux, glisser rapidement les décombres ordinaires de toutes les défaites emballées que vit un primate du XXIème siècle et remonter, en réajustant ses chaussons à chaque marche, dans sa tanière pour achever ses tâches indélébiles dans le plus grand silence stupéfait.
C’est monsieur Poulit qui alerta la police nationale grâce à son chihuahua, grand carnivore devant l’éternel, qui s’apprêtait à terminer joyeusement les restes du visage méconnaissable.
Bien entendu, deux inspecteurs stagiaires débarquèrent dans la résidence et mirent un sacré bordel, d’une part parce qu’ils n’étaient pas revêtus de l’imperméable colombophile et qu’on les confondit avec des huissiers, d’autre part parce qu’ils ne portaient pas le melon poirotien, ne fumaient pas la pipe maigriste et semblaient complètement dépassés par l’aventure.
C’est encore monsieur Poulit qui prit l’affaire en main, au point qu’il faillit conséquemment tant il montrait de bonne volonté à pister l’enquête, être suspecté, arrêté, et mis sous scellés provisoires pour diligence cadavérique.
Il conduisit Jeannot et Jeannot, surnom des inspecteurs, vers le lieu du crime et leur livra ses hypothèses : le cadavre devait être mort depuis la veille au soir après ou avant 22heures, heure à laquelle il sortait pour la dernière fois Folichon à son lampadaire pisseux. Comme il habitait au rez-de-chaussée, qu’il dormait profondément à partir de 22h30…Le reste de la supposition se perd dans des détails inutiles aux lecteurs en haleine.
Reste que cette morte était inconnue des résidents. Personne ne l’avait jamais vue ni entrer ni sortir d’un quelconque immeuble (Il y en avait trois, tout le monde connaissait tout le monde etc.).
Donc, cette morte venait d’ailleurs.
Jeannot et Jeannot essuyèrent leurs verres double foyer dans un mouchoir en papier douteux, opinèrent de leurs tempes déjà grisonnantes, se regardèrent en suant et rotèrent d’un commun accord qui en disait long sur leur relation extra professionnelle.
Bref.
L’enquête piétina les massifs de fleurs, les allées de gravier peignées au râteau.
Rien.
Le légiste, loin d’être un « expert », confirma l’heure : 20h45 pile au moment de la série sur Arte les « Tudor » qui le tenait éveillé passionnément, en particulier lors des décapitations, hélas reconstituées. La défunte avait entre 15 et 16 ans, il ne pouvait être plus précis dans la mesure où il ne connaissait ni sa date de naissance ni ses antécédents. Elle portait, le dernier jour de sa vie, une paire de caleçons de fille en viscose bon marché, un tee-shirt noir avec un « aigle » sur la poitrine serti de pierres, des tongs usées en similicuir et du vernis rose pétant aux doigts de pied.
Il manquait les deux gros orteils, les deux pouces et sa langue. Les yeux avaient été délicatement ôtés de leur orbite.
Les inspecteurs stagiaires, tous les résidents et la ville entière s’émurent de la jeunesse de la victime et de l’horrible crime commis sans mobile apparent. Était-ce l’œuvre d’un « serial killer » comme on en voit plein à la télévision numérique ? Ou bien un accident de la circulation maquillé en crime crapuleux sans crapule ? Ou alors un suicide déguisé, une prise d’otage ratée ?
Le pays se tortura la vox populi, et manqua crever de doute.
Car enfin, nom de dieu et des tibias, qui avait osé porter la main sur cette enfant ? Qui ?
Ne suffisait-il pas de l’enterrer dans un coin de jardin, un tiroir de congélateur famille nombreuse ? N’avait-on pas à sa disposition moult solutions de récupérations des restes ?
Était-il indispensable de venir la déposer telle une carte de visite sans raison sociale, dans ce quartier paisible qui interdisait tout « colportage, mendicité et représentant » ?
Autant de questions sans réponse.
Autant de réponses hasardeuses.
Jeannot et Jeannot firent chou blanc après avoir pédalé dans toutes sortes de plats consistants. Aucun indice pour éclairer leur réflexion dans les ténèbres. Monsieur Poulit lui-même s’avoua vaincu.
Le pays retenait le peu de souffle qui lui restait dans les bronches.
C’est alors que le deuxième corps fut trouvé, un soir de tri « bouteilles », par Mlle Millot…

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