Historique du mois : octobre 2014

Un poème de Nadia Tuéni

« EN MONTAGNE LIBANAISE

Se souvenir – du bruit du clair de lune,
lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne,
et que traîne le vent,
dans la bouche rocheuse des Monts Liban.
Se souvenir – d’un village escarpé,
posé comme une larme au bord d’une paupière;
on y rencontre un grenadier,
et des fleurs plus sonores
qu’un clavier.

Se souvenir – de la vigne sous le figuier,
des chênes gercés que Septembre abreuve,
des fontaines et des muletiers,
du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir – du basilic et du pommier,
du sirop de mûres et des amandiers.

Alors chaque fille était hirondelle,
ses yeux remuaient, comme une nacelle,
sur un bâton du coudrier.

Se souvenir – de l’ermite et du chevrier,
des sentiers qui mènent au bout du nuage,
du chant de l’Islam, des châteaux croisés,
et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir – de chacun, de tous,
du conteur, du mage, et du boulanger,
des mots de la fête, de ceux des orages,
de la mer qui brille comme une médaille,
dans le paysage.

Se souvenir – d’un souvenir d’enfant,
d’un secret royaume qui avait notre âge;
nous ne savions pas lire les présages,
dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,
sur les Monts Liban. »

.

Nadia Tuéni.

(Kobrusly Nabila)

…dans « Les Misérables »…

Dans un des premiers chapitres des « Misérables » intitulé « Petit Gervais » (chapitre magnifique comme TOUT ce qu’écrit Hugo) on trouve ces phrases (l’homme c’est Jean Valjean) :

« Bien que la saison fût assez avancée, il y avait encore ça et là dans les haies quelque fleurs tardives dont l’odeur, qu’il traversait en marchant, lui rappelait des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables, tant il y avait longtemps qu’ils ne lui étaient apparus. »

…dans un livre

Dans un livre sur Jean-Claude Renard je lis de ce poète ces vers merveilleux :

« C’est la nuit que le feu change d’arbre et d’enfants.

Il fait fondre la mer. Il charme le rocher.

Il rend les lits pareils à des prés transparents.

C’est la nuit que les toits se mettent à marcher. »

« Abdication » poème d’Alain Bosquet.

« Abdication.

.

Tiens-toi tranquille, mon poème,

des îles bleues percent tes mots,

un requin happe tes syllabes.

L’homme a lâché les fins du monde

qu’il conservait depuis mille ans

au fond d’un cœur peuplé d’orties.

Il ne nous reste qu’à nous taire

et contempler ce jeune atome

qui a raison de la montagne,

cet océan qui se suicide.

Sait-on jamais, mon cher poème ?

le néant songe à te loger

dans un hospice de vieux rêves,

mais un poète, il n’est personne

pour le défendre dans cet âge

où l’être humain est superflu. »

.

Alain Bosquet (« A la mémoire de ma planète » 1948).

.

 

d’Alain Bosquet…

d’Alain Bosquet :

« …de quoi est fait mon discours ? C’est toujours le même : je meurs, je meurs encore, je suis étonné de ne pas mourir tout à fait. Le reste est merveille verbale : des iguanes qui deviennent prophètes, des îles qu’on épouse, des cailloux qui ouvrent un parlement pour discuter de l’avenir humain. Mes vérités profondes sont dans mes mots : je devrais dire que moi, minuscule vérité de chair, j’ai ma place sans un langage immense. Ce que je suis est inutile à ce que j’écris. Le poème invente son poète. Le lecteur continue le poème. Le lecteur invente le poète. Ce malentendu est riche. Je peux, je dois me répudier. »

Alain Bosquet (« Faute de portrait », en préface au livre que lui a consacré Charles Le Quintrec en 1964).

Feuillets d’octobre

Il ne reste que la plaine

Longue

Comme une plainte

Venue d’autrefois

La pointe du clocher désigne l’endroit

Où poser le regard

Plus loin le bleu d’une chaîne de montagnes

Délimite l’horizon d’un jour extraordinaire

Le soleil à peine éveillé

Offre aux nuages de multiples couleurs

Un oiseau posé dans l’herbe s’envole

Il reviendra ce soir lorsque la nuit légère

Fredonnera sa douce chanson

Il ne reste que la plaine

Et son infinie douceur.

.

Les maisons sont des flèches

 

Elles perceront les nuages

 

Quand ils offriront leur flanc

 

Ils volent haut mais la fatigue les guette

 

L’échelle qu’ils laissent pendre hors d’eux n’attire personne

 

On ne les visite plus comme autrefois

 

Ceux qui sont l’émanation de notre ferveur

 

Ne font pas davantage recette

 

On les regarde sans chercher à les atteindre

 

La vapeur d’eau même condensée perd son public

 

Le ciel assomme où les avions circulent

 

Comme dans une fourmilière des insectes en armure.

 

Les nuages cessant d’être un thème poétique

 

Entrent dans la catégorie des laissés-pour-compte.

.
Dans toutes les ruelles

Entre les lits défaits et les murs clairs

Sinuent des rivières de paroles

Dites oubliées seulement pensées ou traduites

Elles se pelotonnent sur les tapis

Attendent le pied ferme et décidé

Qui les emporte dès le lever du jour

Imprimées sous des semelles épaisses et sûres

Les oiseaux picorent les bonjours semés sur les routes

Les poissons guettent la pluie

Pour happer dans le ruissellement

Ce qu’ils désirent entendre

Je suivrai ce sentier et vos traces

Dessinant des lettres avant que le vent

Indifférent à nos chants ne vienne tout effacer

.


Le loup à poil chez la grand,

Mais pourquoi à poil ?
Mais comment à poil ?
Et pis les loups ça parlent pas
Ça mangent les chaperons
Les vieilles et les illusions.
Et pis une fille elle couche pas à loilpé à côté de sa grand
Elle est bête aussi, elle aurait dû le reconnaître
Il a des poils aux dents
Des paluches d’affamé et la rage au ventre
La grand aussi est bête qui lui donne la bobinette
Sans voir sa bobine cousue de fil blanc.
Les contes, madame, ça sert à rien
Les loups rigolent déployés
Derrière le vide de leurs écrans…

.

Un ZEPHE d’automne paré de ses lumières : Eclaircie, Phoenixs, 4Z et moi-même.

Pierre Dac : « La Passoire à temps ».

Pierre Dac :

.

« La passoire à temps.

….

Comme ce serait bien

De posséder une passoire

Dont les trous s’agrandiraient

Ou se rapetisseraient

A volonté,

Suivant notre désir

De voir le temps fuir

Vite

Ou de s’écouler

Lentement,

A petites gouttes…

.

Et puis, de temps en temps,

On boucherait complètement

La passoire à passer le temps,

Et le temps s’arrêterait,

S’accumulant,

En attendant

Patiemment

Que les trous se rouvrent

Pour le laisser

Passer

A nouveau.

.

Qui inventera

La passoire à passer le temps ?

N’y a-t-il pas un poète

Qui soit aussi ferblantier

Et qui pourrait

En rêve

La confectionner ? »

.

Pierre Dac (« L’Os à Moelle »  28 juillet 1939.).

.

MARIE-JEANNE DURRY

MARIE-JEANNE DURRY.

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« Mon ombre.

.

Mon ombre devant moi, j’allais la piétiner

Mais sans cesse elle échappait à ma fureur,

Fugace, tenace, nulle et collée au sol,

Sans attache liée à mon corps sans racines,

Entre les arbres mon corps droit qui marchait,

Que mimait renversée, ivre, cette ombre

Gisante et noire où je deviens fantôme,

Où je tournerai, sans m’atteindre, autour de moi,

Si je ne m’abats pas la face sur sa face

Pour former avec elle une nuit immobile. »

.

Marie-Jeanne Durry. (« Mon Ombre » 1962).

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« Dans une fuite heureuse les mots s’échappaient de toi. Le poème que tu n’écriras pas, la secrète source du poème ouvert sur la mer où seule je glisse parmi la solitude des souvenirs, coulait intarissable, eau de l’âme, secrets changeants, passés défaits. Les vagues, les feuilles, les anciennes amours, tremblaient dans la chambre. Mon sommeil t’écoutait à travers toi. Je t’entendais, prisonnier sous mes paupières. »

.

Marie-Jeanne Durry (« Soleil de sable » 1958).

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Le sens de la mesure,

Lasse la pluie s’abandonne.
Est-ce un des ces matins trop tristes
Ou une nuit trop douce qui refuse de nous quitter ?
Le vent se détourne, les épaules basses, s’éloigne lentement.
La terre décomposée voudrait fuir mais
Comment fuir ce que nous sommes ?
La lumière peine à ouvrir les yeux
Les rêves se peuplent de cauchemars errants
Sans abris que nul autre ne voulait héberger.
Tout est trop calme.
Quelques arbres silencieux portent leur regard vers l’horizon.
Le rugissement de la mer furieuse fait vibrer le sol
Comme un témoignage de sa puissance
Comme une ultime preuve de son désir de nous rejoindre.
Lasse la pluie s’abandonne
Vaincue comme l’espoir par la force de l’impossible.
***
Dans son lit la lune lit notre histoire

Une histoire privée de sens

Cela commence par l’apparition de la terre

A qui l’eau laisse un peu de place

Ensuite les poissons respirent notre air

Et se retrouvent sur des jambes

En train de courir après le bonheur

Comme si le bonheur ne ressemblait pas à l’horizon

Dont on sait qu’il ne vient pas quand on le siffle

Ni même quand on l’attire avec du fromage

L’horizon n’est pas une souris

Ni la lune une lectrice de romans de gare.
***
Le wapito est né un soir de table ronde
Parmi les rires forcés et les paroles ivres
Seul, oreilles d’écureuil et corps de kangourou
A la fin d’un verre de blanc fruité
Il a pris sens dans la trop reconnue platitude
De nos rencontres
Nous sommes ensemble isolés et muets
Écoutant le vent froid de l’indifférence
Et la rare compassion des yeux
Glisser dans le sourire vert de l’animal inventé…
***

Logée dans la boîte crânienne
Une flamme couve jalousement
Des perles d’arc-en-ciel
Afin de les offrir à tous les rêves passant
Blancs dans les nuits noires
Si vous soulevez les paupières du dormeur
A l’instant précis de l’éclosion
Vous verrez sur tous les murs de la chambre
L’image enfouie dans le kaléidoscope
Des pensées et des paroles apparues demain
Au réveil seul le café brûlant semblera
Plus goûteux et moiré
Agité de vagues inconnues pourtant si proches

Merci à Elisa pour le titre
A 4Z pour son horizon animalune
A Eclaircie pour l’espoir dans le bol de café
A wapito pour m’avoir tenu éveillée au resto
Héliomel si tu nous lis…

ENTREZ !

 

ENTREZ !

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Satellite autour de la vie

On pose parfois le pied sur une île

Surpris de la texture du sol

Et sans y prendre garde

On se laisse absorber par des sables mouvants.

Curieux, les yeux bien ouverts

On assiste au grand défilé.

Les petits grains aux diverses couleurs

Alternent avec une main tantôt ouverte tantôt fermée,

Une oreille ou un rictus dont on ne sait pas

S’il exprime la colère ou l’ironie.

Quelque poisson à demi fossilisé

Renseigne sur une mer sans doute envolée ;

Et l’on adopte la pose la plus seyante pour entamer son éternité.

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L’homme qui tombe,

 

Planté dans le crépuscule te voilà égaré

Au ciel vague qui ne te dit rien

Tu songes relâché qu’il ne restera de toi

Que ces traînées au loin entre sang et bleu

D’automne

Et puis t’emporte une nouvelle pensée

Suivie d’une autre sans lien

Ils sont en retard cette voisine n’est pas aimable

La mort grignote les jours

La vie sent encore le figuier fané

Que serai-je bientôt de n’être plus

Avant de tomber que de vacillements…

.

Aujourd’hui les arbres se déplacent lentement.

Que redoutent-ils ?

Sur leur itinéraire aucun piège n’a été tendu

Par des mains apparemment pures.

Autour d’eux on filtre l’air

Et leurs fruits protégés narguent les insectes.

Toutefois ils hésitent avant de faire un pas

En direction de la forêt

Une forêt qu’ils quittèrent en catimini

Pour une fugue de courte durée…

A travers l’écorce on voit leurs os

Le squelette des arbres ressemble au nôtre :

Il tremble beaucoup et émet des sons

Dignes de ceux d’une crécelle.

.

Les ponts gris regardent passer le temps

Tandis que se débattent au fond d’une boîte deux ou trois souvenirs

Posés là comme la graine qui s’enfouit dans la terre

Et ceux qui ne souffriraient d’aucun vertige

Auraient la chance de voir s’agiter leurs petites pattes

En un même mouvement de brasse synchrone

Dans la terre, cependant, ne gisent que quelques croyances

Ensevelies ou posées un jour de grand vent

Perdues ou jetées un soir de croissance

Les ponts gris regardent voler les cendres

Comme on regarderait les volutes de nos renoncements

Si nous en éprouvions le désir

.

Eclaircie

Elisa

Phoenixs

et moi-même

allâmes de l’Autre Côté

pour y écrire ces poèmes.

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