Historique du mois : mai 2014

VENT DU NORD-Benjamin Péret

À minuit au bord des rivières de bitume 
j’ai vu l’ombre d’un soleil en bois qui sifflait un air de 
carrière inexploitée 
tout en boitant 
à droite de sa locomotive sortant de la gare 
et à gauche de son bateau de pêche rentrant vide au port 
Je la suivis à travers les cultures d’adverbes revenus à l’état 
sauvage 
trébuchant contre des monuments élevés à la mémoire des 
bonbonnières 
qui clignaient de l’œil comme des putains 
Parfois des bretelles en tenue d’évêque ou des assiettes à 
soupe toutes tremblantes 
m’arrêtaient d’une question relative à la destinée de l’homme 
moderne 
J’y répondais d’un sourire et d’un coup de scie 
mordais ma langue pour éclairer ma route 
et reprenais la poursuite au milieu de conversations en 
allemand 
qui sortaient des taupinières où l’on devinait l’éclosion des 
immortelles 
Des cervelles pétrifiées et respirant à peine un air chargé de 
mousse 
aux falaises de bouches délicatement peintes en baiser 
  
l’ombre frissonnante de la dame de trèfle roulée par les 
vagues de la lune égarée entre les nuages 
d’où elle émergeait ses deux bras en fils télégraphiques 
peuplés d’hirondelles 
qui jouaient une scène de la Dame aux camélias 
avec son corps de savane qu’un incendie clôt à l’horizon 
me conduisit par sauts qualitatifs d’une aune chacun 
qui m’obligeaient à fendre de la hache de ma tête 
mille cloisons 
tantôt de farine où glissaient des cygnes sans tête portant un 
parapluie ouvert 
tantôt de voiles de veuve où cheminaient des nautiles 
qu’effrayaient des bruits de porte claquant dans des 
courants d’air 
toute une nuit à peine pubère 
Jusqu’aux plages où des chimistes en une file longue comme 
une boule qui ne tourne pas 
analysaient une mer enceinte d’une chemise brodée 
d’oronges vineuses 
gonflées jusqu’à éclater d’enthousiasme 
pour l’ombre de la dame de trèfle à peine visible 
dans les sept soleils qui sonnaient l’heure du petit déjeuner 
en ouvrant leur corolle à leur propre lumière 
s’envolant dans la brise qui s’échappait des marronniers en 
fleurs 
faisant les cent pas autour d’un tire-bouchon 
 
extrait de À Tâtons, 1946, 

Une journée dans tes yeux de lune,

C’est une journée sans manche comme il en arrive parfois
Le lapin du salon imagine de l’herbe sous le bois
Dans le hall un vélo attend
C’est un grand vélo blanc
Tout autour un étrange silence s’installe pour la sieste
On espère le soleil
On s’invente une boussole glissant du nord au sud
Juste pour ce moment divin des volets mi-clos
Et des étreintes volées aux autres heures ou même aux autres jours
C’est un vendredi posé sur le fil d’un joli collier de mots

*****

Tes yeux n’étaient pas qu’à toi

Ils m’appartenaient un peu

Je trouverais discourtois

De n’en rendre qu’un sur deux

Je n’ai changé leur couleur

Qu’en fonction du temps qu’il fait

J’y mettais une lueur

Qui produisait son effet

Je les portais en sautoir

Sur ma poitrine velue

Ils me contaient ton histoire

Et cette histoire me plut

Tout ce que tu leur fis voir

Je le voyais à mon tour

Poussant des portes d’ivoire

Montant au sommet des tours

*****

Chambre 111,

Vue sur la mer l’esprit dort
Pas la mémoire qui tâte le temps
A l’envers pour ces endroits perdus
A retrouver.
Il n’en restera qu’un léger parfum
Un pincement
Quelque chose de vague
A l’horizon passent des voiles
Des silhouettes à la manœuvre
De longs voyages en perspective
Dans le tout petit bocal posé sur la commode
Que nous efforçons de remplir d’infini…

****

Vite préparez-vous
Elle arrive !
La Lune est de sortie trempée par l’orage
Que d’un souffle elle a chassé
Elle croît
Tandis que croassent les grenouilles
Rendues aphones par le jour
Fondues dans le bitume
Et les roulements de tous ces bandages
Couvrant les plaies sans drainer le pus
J’ai ôté mon chapeau de soleil
Filé à l’angle de la bâtisse
Et j’ai bu à la Lune

A bord se trouvaient un 4Z, une Elisa, une Eclaircie, et bibi. Sur la dunette Heliomel surveillait l’horizon 😉
Bonne lecture à vous..