Monthly Archives: mars 2014

Le ciel, la terre, les toits au bord des lèvres,

Le ciel ? Peu d’oiseaux se le disputent.
La lune ? Rares ceux qui l’arrachent à la nuit
pour lui fournir une paire d’aiguilles, ainsi elle indiquera l’heure
aux hommes toujours pressés d’en finir avec leur existence et celle des autres.
Le jour ? Nous le recevons dans nos palais où il s’installe avec ses vitrines et ses rétroviseurs aveuglants,
ses frères le talonnent du plus grand au plus petit comme une armée de fourmis à la queue leu leu.
La vallée ? Nous la respirons de nos transats et quand les gaves s’y bousculent les idées fermentent.
Le toit ? Au même titre que la casquette il retient le regard toujours trop appuyé du peintre.
La paume aux lignes non lues ? Elle polit les collines indolentes.
Les villas ? Elles sautent comme bouchons ou puces le long d’une ligne plus difficile à atteindre
que son verre où les cubes de glace résignés à fondre changent d’apparence.
La géante ? Elle saisit l’arc-en-ciel par l’anse et le balance au-dessus des gravillons,
la salade est ainsi bercée et ses larmes désaltèrent les grillons.

*****
La terre se remet doucement des pluies longues de l’hiver
Son souffle, peu à peu, redevient doux et calme.
Tout à l’heure, distraite, la route a comme perdu l’esprit
Elle était au milieu de nulle part, en un lieu inconnu.
Des oiseaux cravatés aux gorges colorées
Ouvraient de grands yeux bleus sur un ciel d’entre-deux.
Une petite fille aurait pu leur parler, chercher à les apprivoiser
Mais elle sautait à la corde en fredonnant mélancolique
Un très ancien chant guerrier qui parlait de charniers
Et de drôles de machines construites pour tuer.
Des bouquets d’arbustes jaunes installaient le printemps
Sur des plaines sauvages où poussaient quelques mots
Et de minuscules arcs-en-ciel que personne ne voyait.

*****
Les toits ne sont plus ces toboggans pour trombes d’eau
Les tuiles encore pelotonnées résistent sous les derniers givres
Elles frémissent sous le soleil pourtant frais
Et se voudraient transparentes
Dévoilant au jour naissant le plus petit souvenir
Dans les recoins du grenier masqués par la poussière
Seraient mis en lumière les premiers babillements
Les morceaux de craie arrachés aux falaises pour repeindre l’océan
Les bateaux rescapés des pires tempêtes qui ont trouvé refuge
Dans des bouteilles dont le contenu réchauffe encore le rire
Et tous les gestes d’amour retenus quand on a peur
Que notre enfance soit bousculée niée piétinée
Parce que l’on n’aura pas voulu grandir sans conserver les larmes
Celles qui viennent lorsque trop triste ou trop heureux
On offre au moindre passant ce visage
Sur lequel est écrite la force du printemps
******
Il n’aurait jamais dû quitter ses bottes de sept lieues
Les Cendrillon de plomb dans les tiroirs éclair
Il n’aurait jamais dû pousser la porte des grands
Vieux
Depuis, les chaussettes au bord des lèvres
L’écume au fond des yeux
Il arpente les couloirs gris que tous chevauchent
En grappes folles.
Les enfants abandonnés sous les mouchoirs
N’en finissent jamais d’essuyer leurs pleurs
Comme autant de frêles dérives inutiles…

Aux manettes : 4Z, Elisa, Eclaircie et Bibi
C’est un ZEPE avec son H envolé pour cette semaine, mais l’oiseau reviendra bientôt 😉

Extraits de « Les Vagues » de Virginia Woolf.

La voix de Virginia Woolf à travers « Les Vagues » :

….

« Je sombre sur les noirs plumets du sommeil ; ses ailes touffues pèsent sur mes yeux. Voyageant à travers l’obscurité je vois les plates-bandes étirées, et Mrs. Constable qui surgit derrière l’herbe de la pampa et accourt pour m’annoncer que ma tante est venue me chercher en voiture. Je m’élève ; je m’échappe ; avec mes bottines à ressorts je passe par-dessus la cime des arbres. Mais voilà que je tombe dans la voiture devant la porte d’entrée, où elle est assise dodelinant ses aigrettes jaunes, les yeux durs comme des billes de verre. Oh, m’éveiller de mon rêve ! Regardez, voici la commode. Il faut que je me sorte de ces eaux. Mais elles s’amassent sur moi ; elles me ballottent entre leurs dos énormes ; je suis retournée ; je suis renversée ; je suis étirée, parmi ces longues lumières, ces longues vagues, ces sentiers sans fin, où des gens me poursuivent, me poursuivent. »

….

« Londres s’effrite. Londres palpite comme une houle. La ville se hérisse de tours et de cheminées. Là une église blanche ; là un mât parmi les flèches. Là un canal. À présent il y a des espaces ouverts et des allées goudronnées où il est étrange qu’il y ait à présent des gens qui marchent. Voilà une colline rayée de maisons rouges. Un homme traverse un pont, un chien sur ses talons. À présent le garçon en rouge commence à tirer sur un faisan. Le garçon en bleu l’écarte du coude. « Mon oncle est le meilleur fusil d’Angleterre. Mon cousin est grand veneur. » Les fanfaronnades commencent. Et moi je ne peux pas fanfaronner, car mon père est banquier à Brisbane, et je parle avec l’accent australien. »

….

« Il est très tôt, avant la classe. Fleur après fleur fait moucheture sur les verts profonds. Les pétales sont des arlequins. Les tiges émergent des trous noirs au-dessous. Les fleurs nagent comme des poissons de lumière sur les eaux vertes, sombres. Je tiens une tige à la main. Je suis cette tige. Mes racines s’enfoncent dans les profondeurs du monde, traversent la terre de brique sèche, et la terre humide, traversent des veines de plomb et d’argent. »

….

« Je suis tout fibre. Tout tremblement m’ébranle, et le poids de la terre pèse sur mes côtes. Ici en haut, mes yeux sont des feuilles vertes, qui ne voient pas. Je suis un garçon en costume de flanelle  grise avec une ceinture bouclée par un serpent de cuivre ici en haut. En ce lieu, en bas, mes yeux sont les yeux sans paupières d’une figure de pierre dans un désert près du Nil. »

….

« Je vous suis très reconnaissant à vous les hommes en toges noires, et à vous, les morts, de nous avoir guidés, de nous avoir protégés ; et pourtant, le problème demeure. Les différences ne sont pas encore résolues. Les fleurs hochent la tête devant la fenêtre. Je vois des oiseaux sauvages, et des pulsions plus sauvages que les oiseaux les plus sauvages surgissent de mon cœur sauvage. J’ai le regard sauvage ; les lèvres fortement serrées. L’oiseau vole ; la fleur danse ; mais j’entends toujours le fracas sourd et lugubre des vagues ; et la bête enchaînée piaffe sur la plage. Elle piaffe et piaffe. »

….

« Juillet a été couleur de vent et d’orage. Aussi, au milieu du mois, il y a eu, cadavérique, terrifiante, cette flaque grise dans la cour, alors que, une enveloppe à la main, je portais un message. Je suis arrivée à la flaque. Je n’ai pas pu la franchir. J’ai perdu mon identité. Nous ne sommes rien, ai-je dit, et je suis tombée. J’ai été balayée comme une plume. J’ai été emportée par un souffle dans des tunnels. Puis avec précaution, j’ai posé le pied. J’ai mis la main contre un mur de brique. Je suis revenue à moi avec beaucoup de peine, j’ai réintégré mon corps au-dessus de la flaque grise et cadavérique. Voici donc la vie à laquelle je suis destinée. »

…..

« Par secousses intermittentes, brusques comme les bonds d’un tigre, la vie émerge faisant palpiter sa crête sombre sur la mer. Voilà à quoi nous sommes attachés ; voilà à quoi nous sommes liés, tels des corps humains à des chevaux sauvages. Et pourtant nous avons inventé des procédés pour colmater les crevasses et masquer ces fissures. »

.

Virginia Woolf  « Les Vagues » (1931) traduction Michel Cusin et Adolphe Haberer. Ed. Gallimard 2012.

le charognard

LE CHAROGNARD

 

Il est triste mon nom, je suis le charognard,

Dans ton ciel tout là-haut, je survole la plaine

Volant au fil du vent je surgis du brouillard

Pour trouver mon repas quand la faim se déchaine.

 

Au coucher du soleil, en dessous des nuages

Il est triste mon nom, je suis le charognard

Qu’importe la saison, sous l’éclair des orages

Je trouve ma pitance en suivant un renard.

 

Les charognes seront mon souper sur le tard

Lorsque mon estomac pleurera la famine

Il est triste mon nom je suis le charognard

Un vieux vautour errant perdu dans sa routine.

 

J’habite le désert, un univers sordide

Je plane dans la nuit, je dine par hasard

Assis sur le rocher où mon ombre est morbide,

Il est triste mon nom je suis le charognard.

jc blondel

ils s’amusent les mots

ILS S’AMUSENT LES MOTS

 

Les mots ont décidé ce soir de s’amuser

Sur l’étrange planète où règne l’écriture

Dans le palais des arts ils vivent d’aventure

Sur un tapis de vers sans rien se refuser.

 

Sur l’onde d’un sonnet, ils s’en vont diffuser

Le refrain d’un rondeau sans aucune censure

Le verbe le sait bien la rime a la peau dure

Pour finir la chanson qu’il faudra composer.

 

Sur la plaine de jeux qu’est un vieux dictionnaire

Ils servent un gamin dans son abécédaire

Pour faire de sa vie un superbe roman.

 

Ils viennent s’ajouter sur un peu de musique

Pour rendre cet instant magique et magnifique

Quand la voix d’un enfant l’emporte en chantonnant.

jc blondel

Le rêve de l’hirondelle

.
Pour se protéger des particules alimentaires
Cette année les arbres poussent à l’envers
Plus de feuilles qui polluent les sacs gratuits
Terminés, oubliés les ramassages fortuits
.
Adieu fleurs et cohortes de pollen vicieux
Qui entrent dans les poumons et sortent par les yeux
Plus de pics, plus de filtres à charbon
Bonjour les nouvelles valises en carton
.
Sur la tombe de l’ingénieur Diesel
Un simple bouquet artificiel
Les pissenlits par la racine ça sera facile
Une simple échelle, on les aura à domicile
.
Dans nos caissons de métal
Isolés du monde
Soudainement proches de Donizetti
Ou de Puccini
Nous laissons la musique éteindre l’ordinaire
Plonger une main jusqu’à notre coeur
Le ramener à la vie
Dehors des coulées de soleil redonnent aux toitures tristes
Des contours chatoyants
Les petites herbes vertes dodelinent muettes
Nous saluent d’un sourire printanier
Aucune pluie n’y pourra rien changer
.
Se gratter les ailes,
Pendant que l’eau dort sous l’anguille
La roche soupire
Pendant que les ânes braient
La caravane traverse nos mirages
Pendant que l’ hirondelle découd sa tapisserie
Le printemps tricote ses fredaines
Pendant que la vérité s’essuie les pieds sous nos semelles
Le cordonnier bat le fer tant qu’il est chaud
Pendant que le maçon cherche son mur
Les étourneaux se grattent la mémoire
Et les poux déménagent à la cloche de bois
De nos têtes si creuses…
.

Le silence du printemps
A des sonorités plus colorées
Quand la cendre refroidie
Ne s’élève pas plus haut
Que des œufs montés en neige
Les seuls flocons sont de soie
Et volettent sous l’œil attendri
De toute la parentèle
Ce sont les arbres qui ont inventé cette saison
Pour sa débauche de couleurs tendres
Et tous les contes
Que les oiseaux rentrés de contrées lointaines
Leur murmurent au creux des rameaux naissants
.

A la fenêtre autrefois blanche
Un homme en habit noir se penche
Examinant l’activité
De fourmi du nouveau quartier.
Achetez-moi mes belles pommes !
Je les offre pour quelques francs.
Mon poisson est frais et plus franc
Qu’aujourd’hui ne le sont les hommes…
Robes taillées dans ces tissus
Durent plus longtemps que soi-même…
Nos dormeuses ont les vertus
Que l’on attribue à la gemme.
Une auto passe d’autres suivent
Sont-ce les mêmes qui repassent
Sans fin de l’une à l’autre rive ?
Au volant : des viragos lasses…
Si le silence te rassure
Garde secrète ta blessure.

.
Phoenixs, Eclaircie, 4Z, Héliomel et moi : tout le monde était là pour ce vendredi beau comme un dimanche…

 

 

 

 

La mémoire de l’avenir

 

 

Il en est, comme lui, qui jamais ne trouvent refuge

Ce sont des oiseaux qui ne volent plus

Leurs ailes inutiles sont sujets de moqueries

Il en est comme lui qui se cachent

Au milieu des autres si semblables

En apparence

On les reconnaît

Au silence de leur bouche

A ces tombes de fleurs encore fraîches

Parmi les dalles froides décorées de poussière

 

Il veut mourir debout comme un érable désargenté

Sa jeunesse l’a quitté, à pas petits pas feutrés

De catastrophes en cataractes

Amatoires et derniers actes

 

L’âge venu, il regarde pâlir les étoiles

Sa vieillesse lui offre un dernier tour de bal

Hypocrite, elle veut lui faire croire

Que ce n’est pas lui dans ce  miroir

 

Play listes effacées

Icônes émaciées

Ses muscles endoloris

Suppriment ses favoris

 

La mémoire ridicule

L’amie de son crépuscule

Se souvient de ce qui l’arrange

Mais oublie ce qui la dérange

 

Il n’y a  de lumière ?

La petite sauterelle tourne en rond

Le couloir angles aigus

L’enferme dans l’ombre

Vieil animal pris au piège de la mémoire

Morte

Elle empoigne les portes sans les ouvrir

Grelotte de sa voix aiguë :

Il n’y a pas de lumière ?

Nous ne répondons plus, pétrifiés

Sur le seuil du vertige

Il ne viendra pas d’allumeur de réverbère

Pas de soleil entre les souvenirs

Pas de main habile pour la tirer de là

Où nous gisons

Ce grand noir qui nous obscurcit le cœur…

 

La nuit dédaigne nombre de ses soupirants

Jamais elle ne se dévoile

La lumière artificielle

Qu’ils lui offrent

Renforce son masque

Éloigne un peu plus son visage

Seule sa chevelure enluminée d’étoiles

Transparaît au zénith

C’est aux arbres qu’elle se marie

Sur le flanc des collines où le vent les berce

Portant au loin les fruits de leur union

 

Pour connaître son avenir entre tous les avenirs impatients de monter sur scène

On tire au sort

Et le sort mord le glaçon accroché à l’angle du toit

Ainsi l’hiver et ses chevaux sculptés illustrent l’affiche

La seule dont le plafond s’enorgueillit  quand on la montre du doigt

Plus tard elle flottera sur cet océan d’illusions où les vagues trichent

Le sommeil donne des coups de coude à la nuit

Ce procédé la tiendrait en haleine

Le somnambule traversant d’un pas léger la clairière

S’il ne craint ni le froid ni les pièges tendus par la rosée

Pourquoi son cœur bat-il si fort près du nôtre.

 

Dans les rôles d’hier, de demain, d’après-demain, du jour et de la nuit :

4Z .Élisa.Phoenixs.Héliomel.Éclaircie

 

L’ombre de l’eau ressort du masque

C’est le long des haines

Qu’on enterre les secrets gardés par les ifs

Il n’y a plus de mauvaises herbes

Juste des herbes folles

Il y a des chaînes le long de certains tombeaux

Mais c’est nous qui faisons la chaîne

Pour finalement nous  retrouver

Avec des os qui n’ont plus de sexe

Au cimetière la lune est claire

Elle joue du violon

Pour les archets défunts

La terre battue ne se plaint jamais

Mars en Carême,

Quand tu auras posé ton masque
Ta ligature de trompe la mort
Tes grimaces sèches
Et tes loups sans velours
Nous pourrons retrouver aux bois
Les derniers chaperons décoiffés
Tressés de rires écarlates
Qui rendent au soleil la force d’emporter
L’ombre..

.

En hélicoptère on survole tant d’eau

Les jardins la tètent elle les rassasie tous les jours

Dans sa direction les arbres allongent leurs racines

On la caresse des yeux avant de lui donner à laver des dessous

Les museaux s’y trempent comme le pain dans la soupe

On la boit sans soif entre des doigts qui la laissent filer

Car elle se donne à tous mais pour seulement une seconde

Elle n’a pas comme nous la notion du temps pris à la gorge

Du temps presque étranglé par ses coureurs

On survole trop d’eau pour songer à en remplir ses poches

Un aigle vole au secours des parachutistes pris dans les cordes

Accrochez-vous à ses serres tenez bon jusqu’au tapis volant

Jusqu’à l’arrivée de votre lit et de vos rêves épinglés sur le liège

Dans ces cas-là un aigle vaut mieux qu’un ortolan

Mais même les lits les moins peuplés ne sont pas à l’abri des pièges

La lune en tend le jour quand on la croit endormie ou passée de mode

On ne vérifie jamais assez la souplesse de ses ressorts

Lorsque d’un tremplin gémissant on saute vers le lustre où parmi les bougies rampent des gastropodes

.

Il s’embarque sans se soucier de la destination

À peine a-t-il l’impression

De suivre des rails ou des vagues

Bien alignés toujours vers la lumière

Des cimes de loin en loin se détachent

Sur un écran ni bleu ni gris

Peut-être vert comme dans son souvenir

Le grand pré ou l’immense océan

Il sait le sourire radieux au bout du voyage

De quelque planète de quelque visage

Il sait aussi le creux froid du lit

Que la rivière a déserté l’invitant avec elle

Afin de retrouver le frémissement premier

.

Finalement passif sous les lampions du jour peu ponctuel

Il s’endort debout sur un terril d’herbe jaune

Viennent en ses songes les rats du bout d’un tunnel

Des éléphants trottant discrètement sur la pointe d’une langue

De vipère à tête comment déjà

A ce moment tout n’est que spirale sans fin sans fin

Comme si le trouble n’était pas déjà au comble et les clous arrachés

La dernière pelletée négligemment jetée sur le corps

La foule bigarrée s’en retournerait au tout gris des autres journées

Le coeur en joie la fête autour des entrailles bien cachées

Mais plus qu’un délit sans son corps et des fleurs odieusement belles

A la place du presque mort qui peu courtois manque à l’appel

Aucun des membres ne manque à Zephe

4Z2A84

Eclaircie

Phoenix

Heliomel

Elisa-R

 

 

…par Paul Valéry

Un texte de Paul Valéry.

« Servez-vous.

Est-il plus fine nourriture, chair plus friande et plus fraîche ?

Ces beaux rougets n’ont fait qu’un saut, de l’onde dans le feu.

Notre pêcheur les a portés à la cuisine, à peine il rentrait de la mer.

Il faut en reprendre.

C’est mon plaisir que vous repreniez de ce que j’aime.

Je veux voir dans vos yeux vous plaire ce qui me plaît.

Je prends ma jouissance dans la vôtre, je la tiens de votre visage, et je la suis, comme au second degré spirituel placée.

Buvez sur ce poisson ce vin que je vous verse.

Ce n’est qu’un petit vin frais, jeune, et sans expérience ; mais vous tâterez tout à l’heure d’un Syracuse qui n’a pas moins de quatre-vingts ans !

Il est à l’extrême de ses vertus.

Avez-vous remarqué comme les vins très vénérables ont du pouvoir sur les souvenirs ?

Ils sont de vieilles gens délicieuses pleines d’histoires et de sagesse.
Chaque goutte de ces œuvres du temps artiste est merveille complexe ; elle éveille dans notre sens tout un système d’harmoniques.

On dirait que ces vins essentiels piquent et baisent à la fois les diverses nymphes nerveuses qui ont leurs mille petits antres dans la bouche, sur la langue, dans les narines.

Chaque année qu’ils ont vécue dans la cave leur a laissé quelque perfection.
Il faut les boire avant leur mort.

Un beau vin a sa vie pendant laquelle il se mûrit et se confit en soi-même.
Ceci confine à la magie.

Il y a magie en toutes circonstances où les choses donnent de l’esprit. »

Paul Valéry – 1938 – repris dans « Alphabet ».

Jean Hans Arp : « Bouche gueule gorge »

 

Bouche gueule gorge
La gueule de l’argent.
La gueule fermée d’un portail
où dans la nuit glacée un désespéré
en vain cogne et cogne.
L’étrange expression de la bouche
d’un homme nu et glabre en saumure.
La gueule d’une machine à figure humaine.
Comme il rit l’ovoïde lorsque soudain
d’innombrables dés tombent de sa gueule.
La bouche d’un chanteur
d’où montent des sons
qui s’épanouissent en une construction musicale
toute bruissante.
La bouche du conte
qui parle d’un vin d’or en carafes de cristal
qui transforme tous les buveurs en étoiles d’or.
La bouche à merveilles des saints et des poètes.
La gueule en lambeaux de l’épouvantail.
La bouche béante et tordue d’un affamé
à qui l’on ne sert que des zéros.
La gueule de la conque originelle.
Une bouche taillée dans le marbre où nichent les oiseaux.
La bouche du rêve.
La bouche enchantée de l’écho.
La gorge de l’éternité.
La bouche radieuse des anges.

Jean Hans ARP : « La Grande Fête sans fin »
Traduit de l’allemand et présenté par Aimée Bleikasten
Collection Collection Neige n°28, 230 pages,