Historique du mois : mars 2013

Un poème de Jean Rousselot

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Un poème de Jean Rousselot :

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« A la fin, j’ai le droit

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A la fin j’ai le droit d’être le cavalier,

A la fin j’ai le droit d’être l’amant, le maître.

A la fin j’ai le droit d’oser me reconnaître

Dans ce fracas de chair qui s’est rué vers toi.

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Quand j’ai pris comme un nid ton sexe dans ma paume,

J’ai recouvré d’un coup l’usage de la terre.

Tout m’est redevenu propice, fraternel :

Ma mémoire, ma force et ma véracité.

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Et quand j’ai ramené l’étoile de ton corps

Dans le chalut de mes veines, j’ai vu

Tous les oiseaux du monde y pendre en gouttelettes

Et tout le frai de l’homme et mille autos grouillantes.

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Mais non, dis-tu, ce ne sont que mes pleurs.

Je suis l’inachevée, l’inerte, la recluse

Ah, retiens-moi, j’ai peur

De mes sables mouvants, de ma neige confuse.

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Ou bien

Entre deux scansions de mon sang dans le tien,

Tu ris d’avoir voulu mourir

Pour immobiliser l’éclair et pour souffrir

Toute une éternité le haut-mal du plaisir.

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Et nous ne pouvons plus qu’attendre l’ouragan

Qui mettra hors de nuire

A la neige à la vague à l’enfance rouverte,

La vitesse et le poids la parole et le temps.

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Il faut brûler, il faut gémir.

Tu n’es seule que si tu penses,

Si tu te regardes gésir

Et si tu refermes ton ventre.

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Sur quels rochers as-tu crispé tes ongles

Pour qu’ils soient rouges à ce point ?

Sur tes épaules, me dis-tu,

Je n’avais qu’elles pour légende :

Dix pétales de sang dans le mitan du lit

Pour te rappeler que je suis. »

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Jean Rousselot (« Maille à partir », 1961).

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Pleine cage coeur vide

Nulle clé ne m’ouvre ton cœur

 

Qui reste fermé comme la poste le dimanche.

En tendant l’oreille je l’entends battre,

Peut-être en morse délivre-t-il un message…

Ah ! Si j’entrais en toi par tes yeux

Je saurais tout de l’itinéraire de ton sang,

Des cols, des défilés et des vallées qu’il emprunte ;

Je le verrais se prélasser au bord des lacs endormis

Quand sa pompe lui laisse des loisirs.

Mais ton regard, armé de cils, me repousse

Et si, par miracle,  je disposais d’un orage

Et des éclairs et de la foudre et du tremblement

Un soupir de toi, même léger, les pétrifierait !

 

L’œil torve repose sur le plateau télé

 

Prêt à bondir au moindre soupçon

 

De farine dans le poisson

 

Ne jetez plus sur vos journaux

 

Ce regard affamé

 

L’encre ne pèse pas plus qu’un léger voile

 

Dans la voix lorsque vous chantez

 

La bouche pleine et le cœur vidé

 

De son sang aussitôt absorbé

 

Par l’étude de la chromatique du noir

 

Une fine pluie de sable tombe sur les hautes barres d’acier et de verre

Tandis que les jours poussent quelques cris, chahutent

Se pendent, tête en bas, aux barres métalliques

Des cages pour enfants

Derrière une fenêtre aux vitres sales

Un père contemple songeur la horde enfantine des heures

Qui joue insouciante au cœur d’un vague terrain

Miraculeusement épargné par les hommes sans visage

 

L’éléphant de mer trompe son ennui

Sur les côtes de Patagonie

Qu’est-ce qui te tracasses

Le veau de mer ? dit la rascasse

O sole mio carpe diem

 

Les algues respirent encore

L’haleine de marée basse

Leurs lèvres sont bleu outremer

Quand le sable se plisse

Et que les crabes s’affûtent

 

Au bal des cuirassés

Regardez les hippocampes

Qui moulinent du dos

Pour se raconter

Des histoires à dormir debout

Eclaircie

Elisa-R

4ZA84

Heliomel

 

Herberto Helder

Donnez-moi une jeune femme avec sa harpe d’ombre
et son arbuste de sang. Avec elle
j’enchanterai la nuit.
Donnez-moi, vivante, une feuille d’herbe, une femme.
J’embrasserai ses épaules, la petite pierre
du sourire d’un moment.
Femme comme incréée, mais avec la gravité
des deux seins, le poids lubrique et triste
de la bouche. J’embrasserai ses épaules.

 

Chanter ? Chanter longuement.
Une femme avec laquelle boire et mourir.
À l’heure où s’ouvre au-dehors l’instinct de la nuit
que traverse un oiseau transpercé par un cri maritime,
et où les vagues envahissent le pain –
son corps brûlera doucement sous mes yeux palpitants.
Lui – haute et vertigineuse image d’une certaine pensée
de joie et d’impudeur.
Son corps brûlera pour moi
sur un drap que mordent fleurs et eau.

 

En chaque femme il y a une mort silencieuse.
Tandis que le dos imagine, sous les doigts,
les refrains de la mélodie,
la mort monte par les doigts, navigue le sang,
se répand en ivresse dans le cœur affamé…

 

…Donnez-moi une femme aussi jeune que la résine
et l’odeur de la terre.
Avec une flèche dans le flanc, je chanterai.
Et tandis qu’une vigne de sang jaillira de ma chair,
je chanterai son sourire ardent,
ses mammes de pure substance,
la courbe chaude de ses cheveux.
Je boirai sa bouche, pour ensuite chanter la mort
et la joie de la mort.

 

Donnez-moi un torse courbé par la musique,
un léger cou de plante,
là où une flamme commence à fleurir l’esprit.
Sur son visage affleurera le mouvement des eaux,
au creux de son visage sera gravée la pierre de la nuit.
– Alors je chanterai la joie exaltante de la mort…

 

…C’est pourquoi nous mourons dans la bouche
l’un de l’autre. C’est pourquoi
nous nous diluons dans l’arc de l’été, dans la pensée
de la brise, dans le sourire, dans le poisson,
dans le cube, dans le lin,
dans le moût ouvert
– dans l’amour plus terrible que la vie…

 

…De la nouveauté de mon cœur s’élève la vie entière,
le peuple renaît,
le temps gagne l’âme. Mon désir dévore
la fleur du vin, couvre tes hanches d’une écume
de crépuscules et de cratères.
Ô corolle de lin méditée, femme que la faim
ravit par la nuit équilibrée, impondérable
– en chaque spasme je mourrai avec toi.

 

À la joie diurne j’ouvre les mains.
Se perd entre le nuage et l’arbuste l’odeur âcre et pure
de ton abandon. Des bêtes s’inclinent
vers l’intérieur du sommeil, des roses se dressent respirant
contre l’air. Ta voix chante
le jardin et l’eau – et je vais par les rues froides avec
le lent désir de ton corps.
J’embrasserai en toi la vie énorme, et en chaque spasme
je mourrai avec toi.
L’amour en visite, dans la Cuillère dans la bouche, traduction Magali Montagné et Max de Carvalho, éditions Chandeigne