Monthly Archives: février 2013

Chevet d’ange – Marine Laurent

 

Un visage de chevet
Qui hurle en silence
Et porte plus de peine
Que le monde n’en peut porter
Et le clou du tableau
Planté dans mon cerveau

Des orchidées aux suaveurs lentes
Au petit gel qui luit dehors
Et la prairie qui suit sa pente
Cette beauté me fait si peur

Le rideau de perles du saule
Sur l’ouverture du passé
Il l’immortalise et le tue.

Miruna
23 février 2013

avec son aimable autorisation.

Bubulle et le somnambule

Bubulle est douce, Jules est mince comme le fil qu’il arpente chaque soir. Jules est funambule. Le nez en l’air, Bubulle a mal aux vertèbres à force de surveiller son homme. Leurs vies sont suspendues au balancier. Le public retient son souffle, et s’il tombait? Jules a toujours refusé le moindre filet, par orgueil ou par inconscience.

 

Un pas chasse l’autre, le portique s’approche, aujourd’hui, c’est le dernier parcours, Jules raccroche, il vendra de la barbe à papa ou tiendra un stand de tir, il ne sait pas encore. Et puis, il s’en fout, tout ce qui l’intéresse, c’est d’être à côté de Bubulle qui vendra des sacs en plastique remplis de poissons.

 

Le roulement de tambour, il ne peut plus le supporter, plus que dix mètres…Son frère Jim le clown arrête aussi, il va se mettre en civil et ranger son faux nez. Finies les tournées, le coup de main pour monter le chapiteau.

 

Plus que cinq mètres. Jim lui fait un signe de la main, lève le pouce au niveau de son sourire artificiel, Jules lui sourit, il sourit à Bubulle et à la mort qui l’attend dix-huit mètres plus bas, chaque soir. En vain.

 

Jules pose son balancier, le même geste depuis vingt-cinq ans. Il commence à descendre l’échelle en se disant que ses barreaux  ne lui manqueront pas. Un barreau, il en manque un justement et Jules ne l’a pas vu tout occupé à regarder Bubulle.

 

Jules est tombé aux pieds de Bubulle. Comme elle est belle dans sa robe de satin, elle semble triste, son frère aussi semble triste, un clown triste, un cliché. Jules sourit, il va devenir somnambule, il se verra sur son fil, il entendra les applaudissements et c’est Bubulle qui viendra le border.

Amnésie locale

 

Pas de mémoire des étoiles qui précèdent

Notre chute

Pas de mémoire de celles qui suivront

Nos étincelles

 

Nous sommes les trous noirs et profonds

De nos vies sans raison

Comme la pluie égarée, nos sens dérèglent

La beauté d’être

 

Tu pousses tes heures droit devant

Lourd Sisyphe maladroit

Pendant que passent les nuages bleus

De l’illusion d’optique

 

Au seuil du silence se tairont les questions

Inutiles

Pas de mémoire pour les yeux clos

Pas de souvenirs aux cils

 

Sans doute est-ce mieux ainsi… ?

SALADES SOUS LA PLUIE

 

Poème à plusieurs voix 22 février 2013

.

Le premier matin il lui manquait un doigt,

L’index qu’elle chercha

Dans tout ce que d’ordinaire elle désignait

L’arbre, le feu, le coin de la ruelle

Sombre mais chaleureuse.

Le lendemain les bras avaient disparu

Dans des étreintes lointaines

Réconfortantes mais éphémères

Celles où l’autre n’a pas de nom.

Le dernier jour, il ne lui resta que le visage

Opalescent, diaphane

Qu’elle déposa sur la margelle du puits.

La nuit venue, la lune appela la vague

Et sans troubler le contour

De l’astre ni de la face

On les vit s’épouser dans le matin naissant.

.

Je n’avais plus que vous je vous avais entière

Vos ciels sombres vos lacs vos jardins suspendus

Je franchissais sans craindre un refus vos frontières

Pour que nous partagions tous les fruits défendus

.

 

Les naufragés du passé refont surface

Quelques remous d’ abord sur le plat du jour

Suivis d’ un bouillon grotesque parsemé de soleil

Puis les corps émergent calmes et confiants

Ils contemplent  la face du ciel

Leurs yeux blancs étonnés découvrent une nouvelle fois

La douceur de l’ azur

Le silence des oiseaux en plein vol

Dans les eaux profondes d’ un reflet trompeur

Le temps s’ est arrêté

Quelqu’un tourne la page

.

 

Je n’y croyais pas non plus
et pourtant la réincarnation
m’a rattrapé à l’heure de mon trépas
je suis passé par  des états successifs

aussi variés qu’imprévus

 

Je n’avais pas fermé les yeux que j’étais déjà

ouvrière dans une termitière pour handicapés
puis oxyphone pour bathyscaphe pré cambrien
et encore, coiffeur pour lombrics néo-nazis

Enfin subrécargue à la bataille de Lépante

Après le poste envié de sous-secrétaire
délégué à l’outre-mer où je me voyais déjà

doté d’une retraite confortable, la chute était brutale
surtout dans la termitière du Burkina Faso

Mais vous verrez, on s’habitue à tout

Pour mon ultime transformation abracadabrantesque
il parait qu’on parle de moi au poste d’ours polaire
je ne suis pas pressé, avec ma chance habituelle
la banquise sera fondue quand je pointerai mon museau

J’aurais préféré être iguane marin aux Galápagos

.

Ont sévi :

Eclaircie

Elisa R.

Héliomel

Bibi.

.

Une jeune mariée ?

Il était une fois

Un homme qui n’avait que trois yeux

Il les comptait tous les soirs

Sur ses doigts

Comme les enfants

Puis il s’endormait

Alors il rêvait que l’un de ses yeux

Celui du troisième étage

Se changeait en huissier

Et réclamait une somme d’argent considérable dont vous n’avez pas idée

Ni moi

Ni l’aube en devenir

Ni le pont d’Avignon

Quand ce pont épluche des pommes de terre

Pour le compte d’une mariée.

THRILLER

Thriller

.

Pour refroidir l’amant de ta femme une balle

De revolver suffit qui lui troua le front

Là siégeaient ses pensées coupables à l’abri

De ta justice : un coup de feu sauve l’honneur

D’un homme. Et tout le reste appartient à la nuit.

Tu roules depuis trop longtemps avec ce corps

Dans le coffre de ta voiture maternelle

Qui vous berce entraînée par un moteur – diesel ? –

Non. Le bruit de ton cœur couvre toutes les voix.

Même les hurlements ne troublent pas un mort

Quand plein du carburant qui le préserve il ronfle.

La douceur du volant est celle d’un clavier

Sur lequel il suffit d’appuyer pour que naissent

Des arbres sur le bord de la route ou des bornes

Dont les indications aveuglées par les phares

Tourbillonnent lettres et chiffres se mêlant

Puis c’est un hérisson écrasé – on l’écrase

A nouveau – le goudron l’amalgame à son jus

Les lueurs et le sang se disputent l’espace

Que la nuit leur consent pour éviter le pire.

L’homme s’il regardait la lune à cet instant

S’y verrait comme en son miroir elle s’étonne

D’avoir les traits tirés – sur le nez trop de poudre

Et le rimmel vanté par des vedettes fond.

La voiture poussée dans l’étang s’y enfonce

A des hululements répondent ses glouglous

La femme sort de l’ombre avec toutes ses perles

Nul flash pour l’accueillir mais au loin une étoile

Lui fait de l’œil comme à sa cadette un gamin

La fourrure restée dans le coffre s’humecte

Bientôt des renards bleus viendront la réclamer

Il ne fera ni nuit ni jour. Pour l’éclairage

On battra le briquet et suivant l’étincelle

Des yeux chacun verra le visage caché

Derrière un livre noir vidé de ses organes.

Tu marchais sous la pluie le revolver au poing.

Quand ta bouche s’ouvrit le canon s’y logea.

.

 

 

 

 

 

 

Parfois on avale les mots…

 

Parfois on avale les mots comme un tunnel avale les trains, sans les digérer.

 

Personne, pourtant, ne se trouve simultanément à l’entrée ni à la sortie des tunnels et ne peut dire ce qu’il advient des passagers dans l’intervalle.

 

Certains tricotent sans doute d’interminables écharpes de fumée qu’ils lanceront par les portières ouvertes des wagons, si le voyage se termine. D’autres se dessinent sur le visage des paysages bucoliques, car on sait bien que les trains recherchent les troupeaux pour parader et se faire applaudir.

Dans les compartiments, les bagages bâillent et réclament que l’on éteigne les lumières, tandis que les plus hardis des voyageurs, dans les couloirs, tentent de creuser le sol pour retrouver le fil de leurs pensées, les aiguilles de leur montre et le tracé originel des premières rivières.

 

On dit même qu’un astre factice éblouit les yeux des plus fous les entraînant à lire les petites lettres inscrites sur les paupières de la lune (mais eux sont des poètes et personne ne s’étonne de leurs bizarreries).

 

Et les chauves-souris désireuses de partir en croisière se cachent dans les chignons des plus belles femmes, se doutant bien qu’elles sont sirènes retournant à l’océan…

 

Au placard

La vie aura eu ce goût particulier des amandes  pilées

Cette odeur salée sucrée des placards oubliés

Le mariage  des coquillettes et des coquilles

La danse des bâtons racornis des vanilles

.

Râpeuse comme ma joue

De la noix de cajou

Des sachets desséchés

Des épices réprimées

.

Des dangers périssables

Des safrans  véritables

Des confits d’oie, des confitures

Des conflits durs, déconfitures

.

Hêtre en placard, être en prison

Une précision, un presse citron

Un malin,  des amulettes

Un moulin, des allumettes

.

Et sur la dernière  étagère

Entre chimère et gruyère

Un cercle rouge sur le vichy

Du temps perdu qui fuit

Photographie d’un jour de pluie

Je dispose de moi comme d’une arbalète

Je suis une arme aux mains d’un peintre maladroit

Qui mêle à des couleurs le sang de sa palette

Quand son cœur comprimé se plaint d’être à l’étroit

Et si j’étends les bras vers toi c’est comme un chêne

Sa force ne rompt pas son immobilité

Il reste prisonnier du poulpe qui l’enchaîne

Puis la terre entre en lui contre sa volonté

Dans les rues éclatées transformées en rivière

Je reconnais de loin ma fille à son panache

Une flamme est sortie de sa bouche de verre

Comme d’un appareil photographique un flash

.

Où est-il ?

Il dort, il joue au loin

me laissant seule

avec mes cadenettes et mes balles

jongler avec la lune bonne nature

qui se laisse saisir par ma main avide

 

la Lune est décroissante

et montante

elle vient à peine de passer le coin de la maison

nous avons été aussi surprises elle que moi

de nous croiser là

sûres que rien ni personne à cette heure

ne nous détournerait de notre chemin

 

Le mois de juin est-il le mois de la Lune

tous les autres étant ceux de l’océan

 

La lune est une tache d’eau

singulière et unique

plurielle des gouttes qui la désaltèrent

 

et je la bois des yeux

même si je les tiens fermés

.

C’est alors que les arbres se mettent à bouger

Je les vois encore comme si cela se déroulait devant moi

Ils se déplacent lentement par deux ou trois

Certains font des bonds et le sol tremble sous leur poids

Deux chouettes blanches passent au-dessus de la route

Volent de gauche à droite

Une fumée grise s’échappe par la cheminée d’une maison

Les croise et rampe vers un abri dissimulé au sein de la nuit

La terre renvoie la lumière de mes phares vers le ciel

Je comprends la démarche des arbres

Ils fuient loin de l’eau

.

Nonchalant, le mât d’artimon pointe et descend

Mettant en danger un nuage incandescent

Mais il est bien trop tard pour que tombe la pluie

Sur l’horizon rougi, la brise s’est alanguie

.

On pose des amarres au hasard des courants

C’est l’ancre qui s’accroche, tapages conquérants

À l’envers du soleil, sur la dune bleuie

Une écharpe s’envole et la nuit s’est enfuie

.

Sous l’éclairage bienveillant de la lune, dans le désordre et à l’abri d’un parapluie végétal, vous reconnaîtrez Eclaircie, 4Z, Héliomel et moi-même.