Monthly Archives: juillet 2012

Le masque du poisson

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Prenez  rosée froide ou tiède

Ajoutez cendre et chaux

Recueillez, mélangez, tamisez

Semez sur un  lit d’ancolies

 .

Tristes cires des années surannées

Voyez comme les rides s’effacent

Vous êtes penchée comme Narcisse

Sur l’onde apaisée de vos yeux

 .

Il ne reste que fins sillons

Traits de jade sur masque doré

Sur ce cadastre d’ombre et de clarté

J’aime chaque parcelle de votre visage

..

Le train quitte ses rails

Comme on pose son manteau

Au bord d’une saison attablée en terrasse

Les immeubles fondent sous la lumière

Et les caves sont fières de leur fraîcheur

Quelque réverbère grincheux ressent l’inutilité

De rester au coin de la rue immobile

Lorsque  personne ne les regarde plus

Ni ne lit l’avenir dans les journaux

Les papillons sont priés de regagner leur filet

Les éphémères la mémoire

Dans le berceau des rivières s’endort l’orage

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Emporté dans une carafe

Par une déferlante

Quelqu’un flotte

Incapable de couler

Qu’est-ce donc qui le retient

La vue sur le ciel

Où l’oiseau glisse

Comme un peigne de poupée

Dans une chevelure démesurée

Le poil pousse en mer

Les poissons s’y entortillent

Respirer nul ne le souhaite

Quand au chapitre suivant

Le naufragé révèle le nom

De son assassin.

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Les auteurs :

Hélimel, 4z et moi,

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Tandis que Tequila barbotte et qu’Elisa rêve de chocolat

 

Croqueberlue

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Dehors la lune se teignait d’auburn en passant, de crépuscules en crépuscules, de mains en mains et dans les bains experts du crachin de la ville.
Croqueberlue, nu comme un vers, se rasait et se lissait du bec la plume imaginaire car il était encore tout couvert de l’étrange poudre d’esperluette* qui dans la nuit avait grêlée.
Le geste était gracieux, méticuleux comme un protocole et propice au remuement du quoi faire demain, ou même du qu’emporter tenace.
Il prenait en dandy, malins temps et plaisirs à s’expertiser sous toutes les coutures dans le grand miroir de la salle des bains et ablutions qui occupait les deux tiers de la surface qui lui était allouée.
Il lui faudrait ceci, il lui faudrait cela pourvu que la valette à roulises puisse les contenir tout entier et se fermer d’un claquement de ses ferrures usées (sous lui s’il le fallait).
Toute sa famille de muscadins et me’veilleuses, précieuse -ridicule en un mot- en était fière car il portait des chaussures d’apparat si hautes qu’il ne pouvait se déplacer lorsqu’elles étaient à son pied -aussi, souvent les portait il dénouées à la main-. De même, son baise chic en ville était trop étriqué pour contenir son contenant et trop grand pour son inutilité. Il devait donc en emporter un second pour suppléer au premier et à tout ce qu’il ne pouvait renfermer.
Vous ne connaissez pas? C’était l’époque où l’on était devenu tellement fou de plumes, de rubans, de couleurs pastel, de chiffons, jabots, stras et falbalas que lorsqu’on pépiait dans les couloirs, les allées ou les alcôves les seuls sons qui sortaient des glottes à bulles étaient des « Léon-Léon » à voix de poissonnier.
Cela n’empêchait pas qu’on pissât dans les tentures, les lambris et les fontaines, attentif en girouette au moindre courant d’air du temps.
Difficile vie que celle du courtisan.
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*L’esperluette (en particules) rendant bêtes et choses fort molles…
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Un poème d’Emile Verhaeren.

 

« Kato
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Après avoir lavé les puissants mufles roux

De ses vaches, curé l’égout et la litière,

Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux,

Ouvert, au jour levant, une porte à chatière,
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Kato, la grasse enfant, la pataude, s’assied,

Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque,

Sur le vieil escabeau, qui ne tient que d’un pied,

Dans un coin noir, où luit encor un noctiluque.
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Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart;

Les pieds sont nus dans les sabots. Voici sa pose:

Le sceau dans le giron, les jambes en écart,

Les cinq doigts grapilleurs étirant le pis rose,
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Pendant qu’au réservoir d’étain jaillit le lait,

Qu’il s’échappe à jet droit, qu’il mousse plein de bulles,

Et que le nez rougeaud de Kato s’en repaît,

Comme d’un blanc parfum de pâles renoncules.
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C’est sa besogne à l’aube, au soir, au coeur du jour,

De venir traire, à pleine empoignade, ses bêtes,

En songeant d’un oeil vide aux bombances d’amour,

Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes,
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De son gars, le meunier, un grand rustaud râblé,

Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse,

Qui la guette au moulin, tout en veillant au blé,

Et la bourre de baisers gras dès qu’elle passe.
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Mais son étable avec ses vaches la retient,

Elles sont là, dix, vingt, trente, toutes en graisse,

Leur croupe se haussant dans un raide maintien,

Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l’aise.
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Propres? Rien ne luit tant que le poil de leur peau;

Fortes? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée;

Leur grand souffle, dans l’auge emplie, ameute l’eau,

Leur coup de corne enfonce une cloison d’emblée.
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Elles mâchonnent tout d’un appétit goulu:

Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines,

Le col allongé droit et le mufle velu,

Avec des ronflements satisfaits de narines,
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Avec des coups de dent donnés vers le panier,

Où Kato fait tomber les raves qu’elle ébarbe,

Avec des regards doux fixés sur le grenier,

Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.
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L’écurie est construite à plein torchis. Le toit,

Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramées,

Sur sa charpente haute étrangement s’asseoit

Et jusqu’aux murs étend ses ailes déplumées.
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Les lucarnes du fond permettent au soleil

De chauffer le bétail de ses douches ignées,

Et le soir, de frapper d’un cinglement vermeil

Les marbres blancs et roux des croupes alignées.
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Mais, au dedans, s’attise une chaleur de four,

Qui monte des brassins, des ventres et des couches

De bouse mise en tas, pendant qu’autour

Bourdonne l’essaim noir et sonore des mouches.
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Et c’est là qu’elle vit, la pataude, bien loin

Du curé qui sermonne et du fermier qui rage,

Qu’elle a son coin d’amour dans le grenier à foin,

Où son garçon meunier la roule et la saccage,
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Quand l’étable au repos est close prudemment,

Que la nuit autour d’eux répand sa somnolence,

Qu’on n’entend rien, sinon le lourd mâchonnement

D’une bête éveillée au fond du grand silence. »

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Emile Verhaeren (1855-1916).
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Un poème de Robert Sabatier.

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« Passage de l’arbre
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Un arbre passe, un homme le regarde
Et s’aperçoit que ses cheveux sont verts
Il bouge un bras tout bruissant de feuillages
Une main douce à cueillir les hivers
Lentement glisse à travers la muraille
Et forme un fruit pour caresser la mer.
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Quand l’enfant vient, c’est la forêt qui parle
Il ne sait pas qu’un arbre peut parler
Il croit entendre un souvenir de sable
La vieille écorce aussi le reconnaît
Mais elle a peur de ce visage pâle.
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Chacun s’éloigne – il vole quelques feuilles
Tout l’arbre bouge et jette son adieu
Pour une veine il pleure sept étoiles
Pour une étoile il a donné ses yeux
Il a jeté ses racines aux fleuves.
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Les derniers cris déserteront les gorges
Quand les oiseaux ne s’y poseront plus
Quelqu’un déchire un à un les automnes
Le fils de l’arbre écarte ses bras nus
Et dit des mots pour que le vent les morde. »
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Robert Sabatier – « Les Fêtes Solaires » (1950).
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D’AUTRES MONDES.

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Sur les plaines de la lune, un érable argenté
Ne saurait cacher la forêt de l’océan
Car la suspension hydropneumatique
Ne remplacera jamais les bons ressorts
De nos lits de cuivre d’antan
C’est sans doute ce que pense le bonobo de mon voisin
Posture missionnaire pour amours complices
Contre sa compagne au sarrau retroussé
Sous le regard tristement désabusé
De l’aquarium baignant dans l’obscurité
Au dehors, les pattes de soie de mon chat
Polissent les parois de la gouttière
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Attends-moi ailleurs
Je n’y serai pas
Ni personne. Ainsi
Disparaissent ceux
Dont l’ombre s’impose
Jusqu’à les soustraire
De leur propre vie…
Ailleurs je t’attends
Mais ce n’est pas toi
Qui nous reconnais
Dans le cadre vide.
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Les habitudes se cachent sous les tables
Entre les pieds des chaises
Où l’on s’assoit par mégarde ou inconscience
Les jambes alors enchaînées s’alourdissent
Tandis que les têtes s’envolent sur un tapis de feuilles
Les rejoignent des oreillers
Pour ces voyages en première classe
Sur un radeau avant qu’il ne s’engloutisse
Au fond de la mémoire des éléphants
De mer que l’on invite pour ne pas être treize
Sur cette scène où l’ennui se pend
Comme pelisse à la patère
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Perdue au coeur d’une prairie retournée à l’état sauvage
Une petite tache rouge
Semble agiter de toutes ses forces une de ses ailes
Afin de rejoindre la transparence et la légèreté de l’air
Ce serait l’issue idéale s’il s’agissait d’un papillon
Mais ici vous ne trouverez que quelques fleurs
Abattues au sol par la violence des pluies
Si vous laissez chanter votre voix intérieure
A travers les gouttes les larmes ou les rayons de soleil
Vous aussi vous verrez battre l’aile du coquelicot
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Ces textes nous ont été transmis :
De la Lune par Eclaircie ;
De Jupiter par Elisa ;
De Mars par Héliomel ;
De Saturne par moi-même.
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Volte-face.

 

Rien ne distingue des autres survivants ce personnage qui construit dans ta tête un grand mur. S’il cherchait son semblable sans doute entendrait-il l’écho lui répéter le nom sous lequel les hommes se cachent. Tous travaillent à l’écart et au cœur d’une montagne dans laquelle le vent s’introduit par des oléoducs. Aussi faut-il, pour revoir le soleil, s’en extraire avec des passeports étudiés de très près sinon à la loupe. Mais parmi les curieux nul ne se plaint de prendre ainsi congé du ventre maternel – au contraire.
Le long du flanc toujours ciré des éminences, une luge glisse lorsque le téléphérique toujours en retard (à croire que son câble a des nœuds) use la patience et les nerfs. Ou bien le train où l’on a à l’avance réservé sa place sort d’un tunnel et se faufile à travers des sapins fiers ou indifférents vers la vallée. Wagon, luge et téléphérique vous emportent loin de votre tiroir et de vos précieux instruments. Ici le soleil luit comme un œil grand ouvert, ou comme un jaune d’œuf collé sur un tableau d’école, et le vent est si pur que personne ne réclame un tamis avant de le boire.
L’orage cabotine en montrant à tous sa gueule. Abrités, nous l’encourageons, répondant par des mots dont le poids varierait sur une balance, à ses coups de boutoir, lesquels font trembler le ciel. Fraîches bouches, n’hésitez pas à mordre dans les poèmes inédits et laissez la prière atteindre seule son but ! Si, en forêt, sont composées de lourdes symphonies, est-ce pour tenir à l’écart, voire pour éliminer les chants d’oiseaux ?
Le mur a changé de fenêtre – ou la fenêtre de mur. De là, regardons mourir l’averse tout en écoutant vibrer la crue des eaux comme un essaim de pneus sur l’autoroute. Qui sommes-nous pour tenir à l’azur de tels discours et pour nous souvenir d’avoir été une femme et un homme parmi des travailleurs nourris avec du son et la pelure des pommes de terre ? Ailleurs nous bâtissions des cathédrales ombreuses dans lesquelles les champignons proliféraient – dont certains vénéneux. Chassés par le jour des nuages y trouvaient refuge, et nous cherchions si dans l’eau condensée en fines gouttelettes, ne se cacherait pas une perle, à l’instar de celle qui mûrit dans l’huître, sécrétion dont nous aurions tiré profit en nous offrant un voyage autour du monde, en yacht – ou en rêve, sur Mars.

Sous l’arbre aux champignons

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Du bord de l’œil droit s’écoulent les torrents

Déversés par un ciel amnésique

Un peu perdu dans les pages du calendrier

Au fond de l’œil gauche

Les enfants nagent au centre de bouées à tête de chien

Les champs de blé rient sous les caresses d’une douce brise

Le soleil n’en finit plus d’être gai

A l’intérieur du dernier œil

Une princesse se morfond réfugiée dans un triste château

De sa belle voix, elle chante une complainte mélancolique

En rêvant au retour de Juillet son amour d’enfance
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Le mot avant l’idée s’est arrêté sous l’arbre

Par la lucarne de la nuit les branches effleurent la poussière

Réfugiée loin des lumières et des tessons

Coupant dans le vif les conversations

Les yeux trop grands ouverts refusent de voir

La feuille vide et le café devenu froid

Des spirales se déroulent dans un cadre imaginaire

Pas un atome n’ose frémir sur les brindilles éparpillées

Par un vent pourtant doux qui voudrait embrasser la page

Au faîte du tilleul un cri s’égare et se dispersent les heures

Le jour attend la parole pour s’échapper du vide

Au loin quelque marcheur guette l’ombre du dernier réverbère

Qui pourrait le guider jusqu’au livre ouvert sur l’aurore
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L’espace immense et vert prolonge la campagne

En été le soleil vient s’y désaltérer

On entend frémir l’herbe et bâiller la montagne

D’où sort pour ses torrents fougueux une eau filtrée

Le vent s’arrête et se recueille

Sous les nuages silencieux

Qui conservent toutes leurs feuilles

Comme un trésor serrées contre eux

Au cou des arbres blonds les reptiles se pendent

A quoi sert désormais l’abri des champignons

Sans un cri les oiseaux montent au ciel par bandes

Car ils tiennent toujours plus haut leurs réunions
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Non loin de cet arbre, vous trouverez Eclaircie, 4Z et moi-même.

Les mains bleues

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Les mains bleues dessinent des nuages

Un cœur en morceaux sur un livre d’images

Plus loin la ville remonte sa robe d’acier

Au-dessus de ses chaussures à lacets

Un nouveau jour s’étire en mangeant des cerises

Prises dans un large bocal d’autres années

Dans lequel nagent quelques beaux  étés

Et la nostalgie d’une belle récitation apprise

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Se renvoyer la lune avec une raquette

Et ne jamais rater la balle au bond telle est

L’ambition des joueurs quand la nuit les éclaire

Une boule traverse en silence l’espace

Ou bien passe une étoile et l’on formule un vœu

La fortune est au bout de l’arc-en-ciel fugace

Qui saute par-dessus la rivière où poissons

Et lueurs confondus brasillent faiblement.

Sans y être invité le jour chante victoire

Et cherche le vainqueur parmi des adversaires

Qui ne remarquent pas l’absence de Phébé

Remplacée par leur cœur exsangue mais ailé.

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L’eau inonde les gradins

Infuse la musique et diffuse le thé

Les spectateurs sur leurs coussins

Sont ces radeaux restés en mer

Malmenés par les vagues mais chéris des étoiles

L’orchestre se replie dans la fosse océane

Et se diluent les notes sous l’aquarelle bleue

La symphonie marine enchante les sirènes

Au ban des méduses les musiciens se lèvent

Et tous les ports songent à gagner le large

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La fontaine est tarie et l’eau s’est exilée

Elle a filé et se la coule douce

Au fond d’un océan entre deux flots

Les poissons chats qui n’aiment pas le sel

Se sont échoués sur la rive asséchée

Mais l’eau s’en balance

Elle zigzague nonchalante entre les coraux

L’écho est bouleversé par les cris des enfants assoiffés

Qui repartent penauds en balançant leur seau

Du bout de leurs doigts fins

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Dans les dégradés de bleu :

Élisa, 4Z, Tequila et moi.