Monthly Archives: avril 2012

Un balcon sur la lune

J’aime les mots courts de trois ou quatre lettres
Ils claquent, nets, précis, ce sont les plus importants
Une syllabe, et tout est dit ou presque
Comme: air, eau, mer, vie, vin, riz, blé, roc, jus
Pain, mort, toit, bois, bleu, vent, rire, tête, haut,
Ils marchent souvent par paires : nord, ouest, sud, est
Il suffit de les associer : lait, ciel : voie lactée
Les verbes aussi : lire, dire, aime, hait
Oui, j’aime qu’on parle de toi, moi, lui
.
Tout le monde le sait les savants l’ont prouvé :
La lune n’est qu’un trou dans le ciel
Et par ce trou on voit de près la terre
Le grain de sa peau n’échappe pas à l’œil
Ni le très léger duvet sur sa lèvre supérieure
La lune tourne autour de vous comme moi
Car nous nous levons avant son départ
Pour lui raconter les rêves que nous inventons
Et tout en remuant nos bouches se rencontrent
N’en formant qu’une la caverne aux trésors
Elles mêlent leurs sucs et leurs humeurs
Et l’émail ne ternit point vernis inaltérable
Si la lune fond sous la langue à qui la faute
.
Petite bulle menue trottine sur la lune
Et le jardin fête les retrouvailles
De ces cavaliers que l’on croyait perdus
Quand ils préparaient leur entrée
Triomphante dans l’avenue
Ou à couvert dans les forêts envolées
Qui n’ont de cesse de voir rassembler
Racines et branches dans un nouveau ballet
Le matin attendait tremblant les mains ouvertes
L’eau revenue dans les torrents
Le flot disparu ressurgit heureux
Et le printemps scintille de nous relire
.
C’est le printemps après l’hiver
Les petites mains délaissent leurs travaux
Pour trouver sous une fine couche de terre
Tous les mots chrysalides en attente de soleil
Un poème sur la pluie incliné avec soin
Offrira l’arrosage nécessaire
Pour que les ailes translucides se déploient
Et métamorphosent la plaine
En un champ d’arcs-en-ciel

.
.

Les semeurs de la lune ressemblaient à Eclaircie, Héliomel, 4Z et moi-même.

Victor Hugo – « Maglia »

.
« Maglia regardait la mer
La mer souriait au soleil.
La vague
Capricieusement caressée
Par l’aile blanche des mouettes
Déployait toute sa grâce ;
De temps en temps une pierre se détachait de la falaise
Et tombait dans le flot
Le flot se refermait sur elle
Se ridait un moment
Puis se remettait à sourire
Et il semblait qu’on sentît la pierre
Tomber silencieusement
A jamais
Dans l’infini ;
Maglia contemplait cette chose si belle et si profonde
Si inconstante et si sereine
Si amère et si azurée
Qui est gracieuse tant qu’elle n’est pas terrible
Qui charme jusqu’au jour où elle tue.
Que fais-tu donc là lui dit son ami
Il répondit,
Sans détourner son œil fixé sur la mer :
Je regarde cette femme. »
.

Deux poèmes de Pierre Jean Jouve

« La mort et le lac
.
Se peut-il que je voie en cette forme immense
Par déchirement de révélation
Glorieuse au milieu de sa chair bienheureuse
La mort ?
.
En cette masse d’eau remuant par les brumes
Doucement étalée aux rives de nul pas
Et que chasse le vent l’haleine de l’histoire
Caresse énorme des coutumes de hauteur ;
.
Et les nuages enroulant des montagnes de clameur
Sur les monts mêmes disposés en chœur antique
Autour du meurtre ! les nuages voluptés
D’échevellement tragique ou de salace jouissance !
.
Le soleil somptueux s’aimant dans vents et brumes
Et terre ! et souvenir ! et soliloque pur !
– Tout ce visage bien-aimé sous les orgues forestières
Serait la mort son intérieur mon futur. »
.
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« O Musique, toi mère des voluptés vraies,
En toi j’aurai recours à l’âge du tourment
Pour faire encore entre tes rayons et tes plaies
Un dernier pas ! pour être en poésie encor
Celui qui possédé par l’image ineffable
En mémoire absorbé par tes plus purs instants
Plongé dans l’instrument dans le baroque énorme
Qui pleure avec amour sur le gouffre du temps,
Pense : et que moi encor que moi encor je dise
Le semblant d’un Pouvoir aussi divinement. »
.
Pierre Jean Jouve (1887-1976). « Moires » (1962).
.

On ne sut jamais rien

 

 

On ne sut  jamais rien

de l’enfant sous la lune

errant sur les chemins

une ortie à la bouche

 

Comme on prend une mouche

le soleil dans son poing

grésillait chaque nuit

du couchant au matin

 

C’est quand l’aube arrivait

pour lui prendre la main

qu’il ouvrait un à un

lentement chaque doigt

 

Sous les morceaux d’étoiles

qu’il mit devant nos portes

le vent vint déposer

un lit de feuilles mortes

Ancrés-Vivants

.

..

La poésie

 

Le plus grand des gouffres

capitonné de nuages

la lune toujours présente

le soleil pour la mettre en beauté

les croissants qui deviennent ellipses

les spirales qui traversent l’océan

le couloir sous cette mer

tunnel à ciel ouvert pour boire

se désaltérer des mots peints au mur

glissant sur les parois devenant teintes imaginaires

pointillé de points virgule

musique à la portée infinie

.

Vertige des profondeurs

la vie en apesanteur

la solitude emplie de mille présences

la présence pour seule compagne silencieuse

comme une forêt sans arbre

quand ils sont ailleurs

plus profondément ancrés

dans nos avenirs

.

La poésie

.

Un gouffre

d’où l’on sort vivant

ou non

.

L’homme seul

par l"Aquarelliste-Anartiste
L’homme seul
.
Ciel rose bleu ou gris
l’homme marche face à la mer
l’écharpe au vent
à la main une canne
Le passé lui a offert quelques rides
un sourire envoûtant
et cette soif de liberté
qu’il savoure
les yeux tournés vers l’océan
qui s’y reflète
berçant sa solitude
.
L’aquarelle toujours
fidèle compagne de son chant
Sur une aquarelle de
Aquarelliste-Anartiste

Le règne de l’éphémère

.

Quand nous aurons cessé de naître

Chaque jour pour nous mieux connaître

Vautrés dans l’herbe ou sur un drap

La nuit viendra

A pas menus aussi légère

Que la mémoire des amants

Dont les paroles mensongères

Sont mots charmants

Trop semés pour marquer l’esprit

Même celui qui les écrit

Doute d’eux – la vague en emporte

De toute sorte.

.

Le gros orteil droit fait de l’auto stop

Sur une voie de garage

Le train ne se détourne pas

Fier fumant, pressé de franchir le pont

Qu’il croit être un tunnel

Où il cacherait le petit mouchoir brodé

Dérobé à la veille d’une transhumance

À cette comtesse aux pieds nus

Ne craignant ni la banquise ni le cristal

Des lustres bien polis de première classe

Les mains remettent leurs socquettes

Le chef de gare agite son chapeau et crie

Pas même cinq minutes d’arrêt

Pour réchauffer le chausson

.

J’aimerais voir…

La mer morte avant qu’on ne l’enterre

Le pic du midi au crépuscule

Le ciel bleu des grenades oranges

Me prendre pour Saint-Louis

Toucher des écrouelles

Et dormir au pied de son île

Des carangues en calanques

Des châteaux framboise

Et des donjons de poche

Une guitare allongée sur le sable

Qui oublierait le règne de l’éphémère

.

 

« Les éphémères sortant des eaux » :

Héliomel, 4Z2A84 et Éclaircie

Elisa nous fait signe de l’autre côté de l’étang et va très vite plonger et nous rejoindre.

Pattes de mouche

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Si je les considère une à une :

La première parle labiale, obnubilée par le déploiement des ailes.
La deuxième zézaie d’aise en sifflant tout sans un souffle d’air.
La troisième se tapote l’œil et la joue.
La quatrième tapote là où l’autre s’en tamponne.
La cinquième est un peu… Coucou, elle suit les longs cortèges ombreux.
Et la sixième ?
C’est elle dont le cri résonne dans les couloirs de la mort

C’est pour obtenir son silence que les ciseaux craquent.
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Un poème de VIRGINIA WOOLF

« Vert.
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Les doigts de verre dardent leurs pointes vers le sol. La lumière coule sur le verre, s’étale en flaque verte. Et tout au long du jour les dix doigts du lustre lâchent des gouttes vertes sur le marbre. Plumes de perroquets – leurs cris rauques – feuilles acérées des palmes – vertes aussi ; vertes aiguilles scintillant au soleil. Mais le verre trempé sur le marbre s’égoutte, sur les sables du désert les flaques s’alanguissent, traversées par le pas incertain des chameaux ; sur le marbre, les flaques s’installent, cernées de joncs, semées de blanches floraisons, traversées par le bond des grenouilles ; et la nuit, les étoiles s’y logent, intactes. Le crépuscule balaie d’ombres vertes la cheminée ; l’océan s’ébouriffe. Pas une embarcation ; sous le ciel vide, le vain clapotis des vagues. La nuit, les aiguilles distillent du bleu ; le vert s’est estompé.
.
Bleu.
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Le monstre au nez camus fait surface et les trous béants de ses narines émettent deux colonnes d’eau, leur cœur aveuglant de blancheur frangé d’une poussière de perles bleues. Des touches bleues soulignent sa peau de toile cirée noire. Sa bouche et ses narines gâchent la mer ; il sombre, gonflé d’eau, et le bleu se referme sur lui, éteint la pierre polie de ses yeux. Echoué sur la grève, il gît, grossier, obtus, environné d’écailles bleues et sèches. Taches d’un bleu d’acier sur le fer rouillé de la grève. Carcasse bleue de la barque échouée. Une vague s’effrange sous les jacinthes bleues. Mais, tout autre est la cathédrale, froide, lestée d’encens, toute bleue pâle de tant de voiles de madones. »
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Virginia Woolf (« Bleu et Vert » ds « La Mort de la Phalène et autres nouvelles » traduction : Hélène Bokanowski).
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