Monthly Archives: mars 2012

Rainer Maria Rilke

Charles Dobzynski publie une nouvelle traduction des Sonnets à OrphéePoezibao propose en regard la traduction d’un même sonnet, le 22ème, par Armel Guerne.

XXII 
Les trépidants nous sommes.
Mais chaque pas du temps,
prenez-le juste comme
un rien dans le constant.

Tout cela qui se presse
sera du passé. Mais ici-
même, seul ce qui reste
vraiment nous initie.

Ne jetez point vos hardiesses
Ô jeunes gens dans la vitesse,
ni dans l’envol l’essai de vivre.

Tout repose en sérénité,
l’obscur, la clarté,
la fleur et le livre.

Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, traduit de l’allemand par Charles Dobzynski, édition bilingue, coll. Cardinales, Orizons, 2012, p. 65


Wir sind die Treibenden.
Aber den Schritt der Zeit,
nehmt ihn als Kleinigkeit
im immer Bleibenden.

Alles das Eilende
wird schon vorüber sein ;
denn das Verweilende
erst weiht uns ein.

Knaben, o werft den Mut
nicht in die Schnelligkeit,
nicht in den Flugversuch.

Alles ist ausgeruht :
Dunkel und Helligkeit,
Blume und Buch.

Les empressés nous sommes,
Mais la marche du temps,
tenez-là comme rien
au sein du permanent toujours.

tout ce qui est vitesse
ne sera que déjà passé ;
car c’est ce qui séjourne
qui seul nous initie.

Jeunesse, oh ! ne le jette pas
ton cœur dans la rapidité
pas aux tentatives du vol.

L’obscur et la clarté,
la fleur comme le livre :
tout est repos.

Rainer Maria Rilke, Les Élégies de Duino, suivi de Les Sonnets à Orphée, traduits par Lorand Gaspar (1) et Armel Guerne (2), édition bilingue, Points/Poésie, 2006, p. 143.

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/02/rainer-maria-rilke-anthologie-permanente-deux-traductions.html

 

Carnets de Jungle- Pascal Floirac

Un nouveau recueil, chez l’éditeur Clhoé des Lys que je viens d’acquérir.

Au dos quelques mots de l’auteur se terminant par « c’est ainsi que je suis revenu parmi les hommes »

On trouve en couverture un rat qui fait de la résistance dans un fast-food, oui..mais

A l’intérieur vous trouverez un tout autre menu. Quatre vingt dix neuf (pourquoi pas cent ? de quoi se torturer les méninges pour trouver la solution) poèmes.

Mais aussi 99 de ces grimoires, poèmes pétris de tendresse, emplis de jeux avec mots et sonorités, et tant d’autres.

Bref, je vous le recommande (d’autant que l’auteur n’est pas loin de nous)

 

 

 

Des idées iodées

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Si je te croise émeu
à la démarche lente et pas peu sûr,
tu as sur l’épaule un autre oiseau tout en boa :
c’est celui qui te fait bouillir la marmite,
le chauffeur de terrine…
Et moi qui suis le petit animal soluble,
je regarde ton temps flotter comme un cadavre exquis,

Ophélie, sur une eau qui n’est jamais la même.

Un bruit et
je me terre dans la joue où les dedans grondent,
métropolitain de sous la peau,
sur le rebord de ma soupe aux très petites lettres…

Je suis le boitillement de la Gymnopédie qui s’égraine à l’étage
aussi imprévisible que la course du canard sans tête.

Longitudinal,
de ma petite poigne je boxe dans le vent qu’ignorante
tu déplace en passant.
L’étang de mes idées iodées
vague à lame et s’agrippe
à la chair bien rouge des mammifères marins,

on y vit dans ce carnage.
On se tapote du doigt la tempe, roulette rosse,
on gratte où ça fait mal

comme si c’était une fin en soi…

La marée fait bouger les lignes,
insolubles.

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Un poème d’Edgar Poe traduit par Stéphane Mallarmé

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« Chanson
Je te vis le jour de tes noces — quand te vint une brillante rougeur, quoique autour de toi fût le bonheur, le monde tout amour devant toi.
Et dans ton œil une lumière embrasante (quelle qu’elle pût être) fut tout ce que sur Terre ma vue douloureuse, eut à voir de Charme.
Cette rougeur, peut-être, était-ce virginale honte (pour telle elle peut bien passer), bien que son éclat ait soulevé une plus fougueuse flamme dans le sein de celui, hélas !
Qui te vit ce jour de noces, quand cette profonde rougeur te voulut venir, quoique le bonheur fût autour de toi, le monde tout amour devant toi. »
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Edgar Poe – Adaptation : Stéphane Mallarmé.

Un poème de Benjamin Péret

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« Au bout du monde
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Quand les charbons enflammés s’enfuient comme des lions apeurés au fond de la mine
Les oiseaux de farine
Se traînent comme des timbres-poste sur des lettres retournées à l’envoyeur
Et les escaliers branlants
Bêtes comme des saucisses dont la choucroute a déjà été mangée
Attendent qu’il fasse jour
Que les pommes soient mûres
Pour appeler le cheval de fiacre
Qui joue à cache-cache avec son fiacre
Et le détruira
Avant que les orteils des concierges deviennent des rails de chemin de fer »
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Benjamin Péret (1899-1959) « De derrière les fagots » (1934).
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Variation de la relativité

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Il pleut tendrement sur ton visage

Offert comme un fruit au vent qui secoue le pommier

Il y a des brins de paille dans tes cheveux

Et ton sourire se multiplie quand tu voudrais nous faire croire que tu es en colère

La montagne ne tremble pas

Les nuages dorment comme des fumeurs d’opium

Et l’on recoud sans se plaindre l’atmosphère quand elle se déchire

Ton mouchoir absorbe la pluie

Et le fard de tes joues rondes abrite du soleil leur pulpe

Car le soleil se lève ici tous les jours même le dimanche

Même la nuit ajoutent les insomniaques

Ils le confondent avec la lune

La lune je parle d’elle ailleurs

Dans d’autres poèmes effacés par la vague curative

Un point c’est tout, un poinsettia

Une tache rouge sur un marbre blanc

Le guéridon apprécie, lui qui ne connait

Que les cercles collants des bouteilles vidées

Sans doute un rendez-vous manqué

Le désespoir se lit sur la feuille

Une langue en dents de scie

Un zigzag en forme de cœur de marie

Ou alors elle n’aimait pas le poinsettia

Un point c’est tout

Elle l’a vu de loin, trop rouge

Trop sûr  de lui cet empoté

Un mobile vibre au fond de sa poche

—N’oublie pas la moutarde

Et ses rêves s’assoupissent

À l’ombre  du guéridon

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En petite jupe écossaise

Chemisier blanc à col claudine

La sirène déploie sa chevelure et sa langueur

Sur le dernier iceberg

Réchappé de l’ère glaciaire

Le brise-glace n’est que mirage

Tous les marins munis d’épuisettes

Chassent le papillon et songent au jardin suspendu

Quand le vent muet repose

Dans un grand fauteuil manchot

Les cachalots deviennent les seules amours

Des femmes poissons dont le chant enfoui au sillon

Cultive les si et les fa

Tandis que les lièvres digèrent le dernier navire

Parti pour le nouveau monde depuis un port imaginaire

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Par :

Éclaircie, Héliomel et 4Z2A84