Historique du mois : mars 2012

Deux poèmes d’Élisa Romain

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Désormais tout est calme

Aucun bruit de voix

Aucun bruit de pas

 

Tout s’écrit en mots démêlés

Des mots sans attache

Entre cœur et nuages

Entre feuilles et brouillard

 

Ce matin est propice aux confidences

Le toit de la maison disparaît

Effacé peu à peu par l’hésitation du temps

Comme un souvenir

De plus en plus confus

…..

On ne touche pas aux mots gelés

pour ne pas les briser

La feuille captive dans la toile abandonnée

Frappe à petits coups discrets sur la vitre

Nos sourires rêveurs les laisseront entrer

Ainsi que le soleil

Débarrassé de sa pelisse de froid

On ne touche pas aux mots gelés

On tourne autour

On les contemple

Les réchauffant de ce que l’on pressent

Et de ce que l’on espère.

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Un poème de Jules Supervielle

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« Terre
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Terre lourde que se disputent les cadavres et les arcs-en-ciel
Des statues au nez brisé sous le soleil d’or incassable
Et des vivants protestataires levant leurs bras jusqu’aux nues
Quand c’est leur tour de s’offrir à tes abattoirs silencieux
Ah ! Tu fais payer cher aux aviateurs leurs permissions de vingt quatre heures.
A trois mille mètre de haut tu leur arraches le cœur
Qui se croyait une fleur dans la forêt du ciel bleu…
Serons-nous longtemps pasteurs de la bergerie de nuages
De tes monts chercheurs de ciel, des fleuves chasseurs de lune
De tes océans boiteux qui font mine d’avancer
Mais vont moins vite sur tes plages
Que des enfants titubant avec de pleins châteaux de sable ?
Aurons-nous encore du tonnerre dans cent-quatre-vingt-dix mille ans
La foudre, les quatre vents qui tournent sans rémission,
Les hommes nus enchaînés dans leurs générations
Et les roses pénitentes à genoux dans leur parfum ?
Maudite, tu nous avilis à force de nous retenir,
Tu nous roules dans la boue, pour nous rendre pareils à elle
Tu nous brises, tu nous désosses, tu fais de nous des petits pâtés,
Tu alimentes ton feu central de nos rêves les plus tremblants
Prends garde, tu ne seras bientôt qu’une vieillarde de l’espace,
Du plus lointain du ciel on te verra venir faire des manières
Et l’on entendra la troupe des jeunes soleils bien portants :
« C’est encore elle, la salée aux trois quarts,
La tête froide et le ventre à l’envers,
La tenancière des quatre saisons
L’avare ficelée dans ses longitudes ! »
Et plus rapides que toi s’égailleront les soleils
Abandonnant derrière eux des éclats de rire durables
Qui finiront par former des plages bruissantes d’astres.
Prends garde, sourde et muette par finasserie,
Prends garde à la colère des hommes élastiques,
Aux complots retardés de ces fumeurs de pipes,
Las de ta pesanteur, de tes objections,
Prends garde qu’ils ne te plantent une paire de cornes sur le front
Et ne s’embarquent le jour de la grande migration
Aimantés par la chanson d’une marine céleste
Dont le murmure déjà va colonisant les astres,
Des trois-mâts s’envoleront, quelques vagues à leurs flancs,
Les hameaux iront au ciel, abreuvoirs et lavandières,
Les champs de blé dans les mille rires des coquelicots,
Des girafes à l’envie dans la brousse des nuages,
Un éléphant gravira la cime neigeuse de l’air,
Dans l’eau céleste luiront les marsouins et les sardines,
Et des barques remontant jusqu’aux rêveries des anges,
Des chevaux de la Pampa rouleront de pré en pré
Dans la paille et le regain des chaudes constellations
Et même vous, ô squelettes des premiers souffles du monde,
Vous vous émerveillerez de vous trouver à nouveau,
Avec cette chair qui fit votre douceur sur le globe,
Un cœur vous rejaillira parmi vos côtes tenaces
Qui attendaient durement un miracle souterrain
Et vos mains onduleront comme au vent les marguerites ! »

Jules Supervielle – « Gravitations » – 1925

Deux voies.

Les fenêtres deviennent ces miroirs sans tain
D’où le soleil épie les araignées
Qui se vautrent dans leurs toiles
Et se réclament de l’art abstrait
Quand les heures se hâtent dans les rues
Pour attraper au vol le dernier omnibus
Partant en villégiature au front de mer
Front soucieux des rides d’expression
Lui donnant un air jovial
Et qui remplaceront alors
Le sourire conventionnel affiché sur les murs
Aveugles lorsqu’ils tournent le dos ou fouettent la chantilly
.
L’escalier dont on gravit les marches traverse le ciel
De là-haut la vue est imprenable
Sur les toits muets parfois pensifs souvent endormis
Sur les terrasses où le linge sèche
Sur les passages entre des maisons qui se toisent
Et sur la verdure à l’érotisme exubérant

Dans les tonneaux l’eau n’est plus fraîche
Ni dans les prés peints en hâte faute de couleurs
L’artiste perd toujours son chapeau
Il reste sourd ne remarque pas notre agitation

Entre les nuages et la terre la distance s’accentue
Un degré de plus et nous rêverons
.
Eclaircie et 4Z.
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Requiem

Quand sur un mur écru crépi par le temps
Brocolis a subi le châtiment suprême
Que le sang à ses pieds se fige et devient blême
On voudrait assister à son enterrement
Porter ses couleurs et ses petites pousses
Au pinacle des choux au ciel de lune rousse

Que mangeront nous donc à l’aube du destin
Tragique et bien injuste pour de pauvres humains

Il n’en reste plus qu’un échappé du massacre
Des pauvres bracicacées offert par Médicis
A la France en des temps occupés au grand sacre
Quand il aurait fallu sourire sans ce vice

De guillotiner tous les nouveaux ovni verts

 

 

8 mars Journée internationale des Femmes

8 mars Journée internationale des Femmes
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Victor Hugo
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Le Sacre de la Femme
Extrait
…………………………………………………………
« Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu’entr’ouvre
L’infini sous les plis du voile qui le couvre,
S’attachaient sur l’épouse et non pas sur l’époux,
Comme si, dans ce jour religieux et doux,
Béni parmi les jours et parmi les aurores,
Aux nids ailés perdus sous les branches sonores,
Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims,
Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints
Que de mots ténébreux la terre aujourd’hui nomme,
La femme eût apparu plus auguste que l’homme !
VI
Pourquoi ce choix ? pourquoi cet attendrissement
Immense du profond et divin firmament ?
Pourquoi tout l’univers penché sur une tête ?
Pourquoi l’aube donnant à la femme une fête ?
Pourquoi ces chants ? Pourquoi ces palpitations
Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons ?
Pourquoi partout l’ivresse et la hâte d’éclore,
Et les antres heureux de s’ouvrir à l’aurore,
Et plus d’encens sur terre et plus de flamme aux cieux ?

Le beau couple innocent songeait silencieux.
VII
Cependant la tendresse inexprimable et douce
De l’astre, du vallon, du lac, du brin de mousse,
Tressaillait plus profonde à chaque instant autour
D’Ève, que saluait du haut des cieux le jour ;
Le regard qui sortait des choses et des êtres,
Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres,
Se fixait, plus pensif de moment en moment,
Sur cette femme au front vénérable et charmant ;
Un long rayon d’amour lui venait des abîmes,
De l’ombre, de l’azur, des profondeurs, des cimes,
De la fleur, de l’oiseau chantant, du roc muet.
Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait. »
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Victor Hugo – « La Légende des Siècles ».

le fantome

LE FANTOME

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Je chercherai la nuit l’espèce de fantôme

Qui revient dans le noir pour hanter mon sommeil

Avant de détaler quand sonne mon réveil

Allant se recoucher dans son triste royaume,

Pour ressasser le temps perdu.

 .

Quand s’éteignent le soir les feux du crépuscule

De son pas claudiquant le voilà de retour

En traversant les murs gris de la grande tour

Il passe simplement, puis file en somnambule

Pour rattraper le temps perdu.

 .

Il se traine souvent parmi les vieilles pierres

Depuis quelques saisons dans le froid de l’hiver

Il renait dès minuit en sortant de l’enfer

S’échappant des caveaux sombres des cimetières

Pour retrouver le temps perdu.

 .

Il survit maintenant au fond de la mémoire

Comme un esprit d’antan regrettant son destin

Il erre doucement poursuivant son chemin

Sans mettre le mot « fin » à sa funeste histoire

Pour effacer le temps perdu.

 .

Dans l’ombre, quelque part, reprenant du service

Il s’invite, tout seul, auprès du feu de bois

Dans la douce chaleur nous vantant ses exploits.

D’une voix caverneuse en fidèle complice

Il raconte le temps perdu…

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jc blondel

le reve

LE REVE

 .

Pour marquer les chemins de leurs nombreux voyages

Les hommes, tel des nains, essaiment des cailloux

Ils ont cru trop longtemps aux brillants des bijoux

Qui faisaient aux regards de sublimes mirages

Le rêve est parfois dérisoire.

 .

En cheminant la nuit sur des routes sauvages

Ils ont toujours cherché les bonheurs les plus doux

Sur les rives d’un corps où les plaisirs sont fous

Si la tendresse est là, rodant dans les parages,

Le rêve construit son histoire.

 .

Il a fallu des fois combattre les orages

Pour ne jamais sombrer dans de tristes courroux

Contre l’adversité, résistant aux remous

Ils maintiennent le cap malgré les grands tangages

Le rêve est souvent illusoire.

 .

Dans l’horreur des combats, ils seront des otages

Encaissant quelquefois les plus sournois des coups

Devant ces généraux et leurs maudits joujoux

Sortiront-ils vivants des immondes carnages

Le rêve est toujours provisoire.

 .

Ils ont tant caressé de si jolis visages

En visitant la nuit la blancheur des dessous

Ils se sont délectés d’amour de quatre sous

En accostant le soir sur leurs petites plages

Le rêve survit en mémoire.

 .

jc blondel

Rainer Maria Rilke

Charles Dobzynski publie une nouvelle traduction des Sonnets à OrphéePoezibao propose en regard la traduction d’un même sonnet, le 22ème, par Armel Guerne.

XXII 
Les trépidants nous sommes.
Mais chaque pas du temps,
prenez-le juste comme
un rien dans le constant.

Tout cela qui se presse
sera du passé. Mais ici-
même, seul ce qui reste
vraiment nous initie.

Ne jetez point vos hardiesses
Ô jeunes gens dans la vitesse,
ni dans l’envol l’essai de vivre.

Tout repose en sérénité,
l’obscur, la clarté,
la fleur et le livre.

Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, traduit de l’allemand par Charles Dobzynski, édition bilingue, coll. Cardinales, Orizons, 2012, p. 65


Wir sind die Treibenden.
Aber den Schritt der Zeit,
nehmt ihn als Kleinigkeit
im immer Bleibenden.

Alles das Eilende
wird schon vorüber sein ;
denn das Verweilende
erst weiht uns ein.

Knaben, o werft den Mut
nicht in die Schnelligkeit,
nicht in den Flugversuch.

Alles ist ausgeruht :
Dunkel und Helligkeit,
Blume und Buch.

Les empressés nous sommes,
Mais la marche du temps,
tenez-là comme rien
au sein du permanent toujours.

tout ce qui est vitesse
ne sera que déjà passé ;
car c’est ce qui séjourne
qui seul nous initie.

Jeunesse, oh ! ne le jette pas
ton cœur dans la rapidité
pas aux tentatives du vol.

L’obscur et la clarté,
la fleur comme le livre :
tout est repos.

Rainer Maria Rilke, Les Élégies de Duino, suivi de Les Sonnets à Orphée, traduits par Lorand Gaspar (1) et Armel Guerne (2), édition bilingue, Points/Poésie, 2006, p. 143.

http://poezibao.typepad.com/poezibao/2012/02/rainer-maria-rilke-anthologie-permanente-deux-traductions.html

 

Carnets de Jungle- Pascal Floirac

Un nouveau recueil, chez l’éditeur Clhoé des Lys que je viens d’acquérir.

Au dos quelques mots de l’auteur se terminant par « c’est ainsi que je suis revenu parmi les hommes »

On trouve en couverture un rat qui fait de la résistance dans un fast-food, oui..mais

A l’intérieur vous trouverez un tout autre menu. Quatre vingt dix neuf (pourquoi pas cent ? de quoi se torturer les méninges pour trouver la solution) poèmes.

Mais aussi 99 de ces grimoires, poèmes pétris de tendresse, emplis de jeux avec mots et sonorités, et tant d’autres.

Bref, je vous le recommande (d’autant que l’auteur n’est pas loin de nous)

 

 

 

Des idées iodées

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Si je te croise émeu
à la démarche lente et pas peu sûr,
tu as sur l’épaule un autre oiseau tout en boa :
c’est celui qui te fait bouillir la marmite,
le chauffeur de terrine…
Et moi qui suis le petit animal soluble,
je regarde ton temps flotter comme un cadavre exquis,

Ophélie, sur une eau qui n’est jamais la même.

Un bruit et
je me terre dans la joue où les dedans grondent,
métropolitain de sous la peau,
sur le rebord de ma soupe aux très petites lettres…

Je suis le boitillement de la Gymnopédie qui s’égraine à l’étage
aussi imprévisible que la course du canard sans tête.

Longitudinal,
de ma petite poigne je boxe dans le vent qu’ignorante
tu déplace en passant.
L’étang de mes idées iodées
vague à lame et s’agrippe
à la chair bien rouge des mammifères marins,

on y vit dans ce carnage.
On se tapote du doigt la tempe, roulette rosse,
on gratte où ça fait mal

comme si c’était une fin en soi…

La marée fait bouger les lignes,
insolubles.

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