Monthly Archives: février 2012

Un texte de Paul Valéry : « Le Visionnaire ».

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« Le Visionnaire.
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L’ange me donna un livre et me dit : « Ce livre contient tout ce que tu peux désirer savoir. » Et il disparut.
Et j’ouvris ce livre qui était médiocrement gros.
Il était écrit dans une écriture inconnue.
Les savants l’ont traduit, mais chacun en donna une version toute différente des autres.
Et ils diffèrent d’avis quant au sens même de la lecture. Ne s’accordant ni sur le haut ni sur le bas, ni sur le commencement ni sur la fin.
Vers la fin de cette vision, il me sembla que ce livre se fondît et se confondît avec le monde qui nous entoure. »
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Paul Valéry (1871-1945). « Mélange » (1939).
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Edgar Allan Poe

Edgar Allan Poe
Annabel Lee
Traduction de Stéphane Mallarmé

Il y a mainte et mainte année, dans un royaume près de la mer, vivait une jeune fille, que vous pouvez connaître par son nom d’ANNABEL LEE, et cette jeune fille ne vivait avec aucune autre pensée que d’aimer et d’être aimée de moi.
J’étais un enfant, et elle était un enfant, dans ce royaume près de la mer ; mais nous nous aimions d’un amour qui était plus que de l’amour, — moi et mon ANNABEL LEE ; d’un amour que les séraphins ailés des Cieux convoitaient à elle et à moi.
Et ce fut la raison qu’il y a longtemps, — un vent souffla d’un nuage, glaçant ma belle ANNABEL LEE ; de sorte que ses proches de haute lignée vinrent et me l’enlevèrent, pour l’enfermer dans un sépulcre, en ce royaume près de la mer.
Les anges, pas à moitié si heureux aux cieux, vinrent, nous enviant, elle et moi. Oui ! ce fut la raison (comme tous les hommes le savent dans ce royaume près de la mer) pourquoi le vent sortit du nuage la nuit, glaçant et tuant mon ANNABEL LEE.
Car la lune jamais ne rayonne sans m’apporter des songes de la belle ANNABEL LEE ; et les étoiles jamais ne se lèvent que je ne sente les yeux brillants de la belle ANNABEL LEE ; et ainsi, toute l’heure de nuit, je repose à côté de ma chérie, — de ma chérie, — ma vie et mon épouse, dans ce sépulcre près de la mer, dans sa tombe près de la bruyante mer.
Mais, pour notre amour, il était plus fort de tout un monde que l’amour de ceux plus âgés que nous ; — de plusieurs de tout un monde plus sages que nous, — et ni les anges là-haut dans les cieux, — ni les démons sous la mer, ne peuvent jamais disjoindre mon âme de l’âme de la très belle ANNABEL LEE.
EDGAR POE – ADAPTATION : STEPHANE MALLARME

Un poème d’André Breton

« C’est moi ouvrez
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Les carreaux d’air se brisent à leur tour
Il n’y a plus de miroirs depuis longtemps
Et les femmes se défendent jour et nuit d’être si belles
A l’approche des oiseaux qui vont se poser sur leur épaule
Elles renversent doucement la tête sans fermer les yeux
Le parquet et les meubles saignent
Une araignée lance sa toile bleue sur un cadre vide
Des enfants une lampe à la main s’avancent dans les bois
Ils demandent l’ombre des lacs aux feuilles
Mais les lacs silencieux sont trop attirants
On ne voit bientôt plus à la surface qu’une petite lampe qui baisse
Sur les trois portes de la maison sont cloués trois hiboux blancs
En souvenir des amours de l’heure
L’extrémité de leurs ailes est dorée comme les couronnes de papier qui tombent en tournoyant des arbres morts
Sous la neige le paratonnerre charme les étoiles épervières »
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André Breton 1896-1966 « Le revolver à cheveux blancs » (1932)
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Séléné

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Les pages du livre tournent dans le vide

Les mains se recueillent dans les poches

A la recherche du moindre petit caillou

Ou d’un papillon qui chanterait là

Des sources remontent les artères

Avant que le sang ne se fige

Saisi par l’étonnement

Du printemps qui survient après l’été

Quand les fruits redeviennent fleurs

Dont les pétales sont autant d’ardoises

Griffonnées au grenier retrouvé

Qui se prélasse depuis que l’escalier

Ne fait plus que descendre

Sous l’impulsion du monde

Envolé ce matin pour suivre la lune

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C’est quand la  lune perd ses plumes satinées

Que s’invitent les marées au banquet de la terre

Elles font des nappes blanches aux horizons  des mers

Et se lèchent les doigts sur des rochers épars

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Une odeur de sang séché couleur de lave

L’acné juvénile d’un volcan explose

Le lacryma christi bouillonne

Et Pompéi se fige

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Comme un olivier

Un bras sort de la cendre

Le poing serré contre les dieux

Qui brisent les cornes d’abondance

 

L’azur est décapé et la mer torturée

Les amphores des trirèmes coulent sur les coraux

Flotte encore le santal des îles parfumées

Qu’on s’en allait chercher jusqu’au pays des Sères

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Quand le rideau se ferme sur la lune

Les spectateurs ont cessé d’applaudir

Les plus fervents l’attendent dans sa loge

Avec des gastéropodes le long des murs humides

Mais elle ne quitte pas la scène

Et sur les planches se plaît plus qu’au ciel

D’où les anges l’appellent en vain

Le bruit des ailes se mêle à celui du vent

Un orage se prépare entre un nuage et la terre

On a pourtant démaquillé depuis longtemps tous les acteurs

Le fanatique qui croit éteindre sa cigarette

Met le feu au théâtre dont le rideau danse frénétiquement puis se convulse

Sous le regard de la lune

De la lune trop mûre pour jouer Juliette

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Auteurs, metteurs en scène, acteurs :

4Z2A84, Héliomel, Eclaircie

 

Ne retenez de moi

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Ne retenez de moi que le chant du ruisseau

Quand la lune au matin traverse l’horizon

Assise à la fenêtre je buvais les paroles

Transportées par le vent au delà du coteau

Les murs blancs ont grandi sans plus laisser d’espace

Aux couleurs de la flamme que je portais aux yeux

Je me souviens de l’astre et de sa chevelure

Dans laquelle j’enfouissais mes rêves avant dormir

Les oiseaux éloignés n’ont pas besoin du fil

Sur lequel nous courions applaudissant le chant

Le toit ne couvre plus qu’un silence figé

L’escalier s’est perdu à chercher la lumière

Dans le puits l’eau stagnante appelle le torrent

Qui brisera la pierre et lui rendra l’élan

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Zébrure

UN POEME D’ECLAIRCIE (M.C.B.) :
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L’absence grandit
On voudrait la fuir
Elle nous happe pourtant
Se moque des mains nues
Gercées calleuses
Qui ne savent plus porter la couleur
Au creux du lit des rivières

La surface du lac absorbe la lumière
Sans la réfléchir
Comme l’arbre enfouit la sève
A la rude saison

Les lettres lointaines
S’estompent
Se dissolvent
Dans la poussière du chemin

Le rouge-gorge frappe au carreau
Sans réponse

L’océan retient ses vagues
Comme on étouffe le cri
Quand rien ne lui répond

La ruelle se referme en impasse
Tandis que le halo
Du moindre réverbère se perd
Dans des rues plus vivantes
Là les murs n’affichent pas le blanc
Masquant l’escalier
D’où la musique pourrait s’élever
Dans un sursaut d’éclair
Zébrant le vide
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Eclaircie

Un poème de Yanette Delétang-Tardif

« Stances de l’hiver consolable » (Extrait).
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« Hiver ! inspire un chant que mon ardeur déroute
Jusqu’à ce coupe-feu où n’entre nulle route
Qui ne revienne à soi et ne se frappe au cœur.
Les bois, les faux labours, les humbles paysages
N’auront pétrifié sous nos pas leurs présages
Sans glacer loin d’ici l’objet de leur stupeur.
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Campagne mise à nu et triste vol des feuilles
Voici ton œuvre, hiver, et rien que tu ne veuilles ;
Faisant loi, durcissant les flaques du miroir
A ces marches de flanc que la nature invente :
Avancer non rebelle et sans cesse changeante
Ne pas rendre à l’automne un seul or à surseoir.
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Sous le vent du grand Nord et les moires éteintes
La poigne des titans cuirasse son étreinte
Et guide dans le gel les rafales du Temps ;
Flots figés, jeux de roc, interminable suite
Qui du fond d’un sérac, ici se précipite
Mais la reine des nuits nous sourit lentement.
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Et nous, d’aimer ce signe étroitement gardé
Dans l’héroïque larme et dans la volupté
De tel été trop beau pour la métamorphose
Nous sauvons du silence un monument d’azur
D’où reviendront nos voix pour le calme futur
D’habiter enlacés l’abîme d’une rose.
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C’est un clair changement que le secret du givre
Et célébré dès lors dans la faveur de vivre
Si les lits des forêts et les étangs des chambres
Viennent à rebroder d’insinueuse nuit
Le nom mystérieux que ce couple poursuit
Jusqu’aux crêtes durcies des chemins de décembre. »
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Yanette Delétang-Tardif – « Les Emblèmes » Ed. Subervie 1957

Autopsychographie [Fernando Pessoa]

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Le poète sait l’art de feindre.
Il feint si complètement
Qu’il finit par feindre ce qu’est douleur
La douleur qu’il sent vraiment.

Et ceux qui lisent ce qu’il a écrit,
Dans la douleur lue sentent bien,
Non les deux qu’il a connues,
Mais celle qu’ils ne connaissent pas.

Et ainsi, sur ses rails
Tourne en rond, à entretenir la raison,
Ce petit train mécanique
Qui s’appelle cœur.
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Comment-Josy01

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Comment exprimer
la beauté?
celle qui n’a pas de courbes
ni de couleur
ni de paradis..

Comment exprimer
l’étreinte d’une aile
qui se pose sur le coeur
comme un doux nuage..

Comment écrire des mots
sur l’indicible
qui te broie..

des brasiers qui t’habitent
comme des brulûres d’étoiles..

Comme des parfums
qui titubent sur les plis
de soi(e)
et t’emportent
derrière la plus belle colline…

Comment la plus fine branche
du nid
d’indolence et de tendresses
se penche caline
sur tes espoirs..

sous ta plume d’oiseau.

Comment sous les splendides mousses
vient l’été
et l’intérieur d’un soupir?

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