Monthly Archives: octobre 2011

Prendre corps de Ghérasim Luca

.
.
Je te narine je te chevelure
je te hanche
tu me hantes
je te poitrine je buste ta poitrine puis te visage
je te corsage
tu m’odeur tu me vertige
tu glisses
je te cuisse je te caresse
je te frissonne tu m’enjambes
tu m’insupportable
je t’amazone
je te gorge je te ventre
je te jupe
je te jarretelle je te bas je te Bach
oui je te Bach pour clavecin sein et flûte

je te tremblante
tu me séduis tu m’absorbes
je te dispute
je te risque je te grimpe
tu me frôles
je te nage
mais toi tu me tourbillonnes
tu m’effleures tu me cernes
tu me chair cuir peau et morsure
tu me slip noir
tu me ballerines rouges
et quand tu ne haut-talon pas mes sens
tu les crocodiles
tu les phoques tu les fascines
tu me couvres
je te découvre je t’invente
parfois tu te livres

tu me lèvres humides
je te délivre je te délire
tu me délires et passionnes
je t’épaule je te vertèbre je te cheville
je te cils et pupilles
et si je n’omoplate pas avant mes poumons
même à distance tu m’aisselles
je te respire
jour et nuit je te respire
je te bouche
je te palais je te dents je te griffe
je te vulve je te paupières

je te haleine je t’aine

je te sang je te cou
je te mollets je te certitude
je te joues et te veines

je te mains
je te sueur
je te langue
je te nuque
je te navigue
je t’ombre je te corps et te fantôme
je te rétine dans mon souffle
tu t’iris

je t’écris
tu me penses
.
.

Fatale ivresse

 

 

 

 

 

– Alban, je voudrais, je voudrais…

 

–Comme tout le monde, Agathe. Tous veulent l’aimer, peu la connaissent. La mer, c’est le poumon de la Terre, et le mouvement des marées, sa respiration. On peut l’aimer la nuit, l’écouter sans la voir, la deviner, imaginer l’eau sombre des abysses, ou la contempler le jour  planant de marais en estrans, de canaux en chenaux.

 

Certains l’aiment agitée, agressant les rochers, d’autres la préfèrent calme, déversant des rouleaux paisibles sur une plage vêtue de sable ou de galets. Nager en elle, admirer ses couleurs et ses formes, c’est pénétrer ses secrets intimes.

 

Prends cette bouteille et n’oublie pas de consulter ta montre, tu as une heure, pas davantage…

 

Dix minutes.

 

—Emprunte la longue route en pente qui plonge vers la mer. Elle est bordée par les dernières feuilles des marronniers malades. Plonge vers Alcatraz, tu trouveras la voie marine aux réverbères étranges, tu verras les chevelures des varechs qui dessinent comme des roses des sables sur les bancs luisants de marée basse.

 

Vingt minutes.

 

—Esquive les hauts fonds, là se trouvent les rabat-joie, les chacals, les charlatans de chagrins, les camelots de pacotilles, les trafiquants de tracas, les maquilleurs d’arcs-en-ciel en coraux multicolores. Ils te feront des sourires hypocrites et des promesses glauques, passe ton chemin.

 

 

Trente minutes.

 

—Au dessus de toi, la mer rugit, le vent siffle dans les hautbois des navires, les haubans du pont rouge gémissent. Continue, pénètre vers le sud et le calme. Là où tout n’est que flux, palmes et sérénité.

 

Quarante minutes.

 

—Et puis la lumière devient pauvre. Des fleurs éplorées posées sur des rochers baroques ondulent faiblement. Contre des devantures d’opérette, sur des étals de pacotille, des boutiquiers blêmes aux rires feutrés proposent de sanglantes astéries, des gorgones mystérieuses font la cour à des éponges époumonées.

 

Cinquante minutes.

 

—Près de la grotte aux murènes, tu rencontreras le marchand de pleurs au long manteau d’algues noires.  Ne t’arrête surtout pas. Vois les débris d’amphores qui gisent aux côtés des entrailles des  galéasses piégées. Le marchand de pleurs est cher.

 

Soixante  minutes.

 

—C’est l’heure où les poissons deviennent immobiles. Tu t’enfonces toujours plus loin, jusqu’au carrefour du mont des plaisirs, la pierre est lisse et licencieuse, si agréable au toucher. Un navire posé sur le flanc frémit au bord du gouffre, prêt pour son dernier voyage. Les hublots sont parés de cette nitescence qui n’appartient qu’aux moribonds. Reviens.

 

Soixante dix minutes.

 

Alban et Agathe se fréquentent depuis plusieurs siècles. Ils se promènent désormais selon un rituel bien établi.

 

Alban vient vers 29 heures, souffle dans sa conque et Agathe descend de son abri, belle comme une améthyste dans sa robe de six pieds.

 

Ils se rendent au café  » À l’horloge chienne de vie  » le rendez-vous des amoureux, pour prendre une anisette fumante. Ils s’installent toujours au même endroit, au fond de la salle à gauche.

 

 

Alban, les fesses posées sur le bord de la banquette en moleskine rouge admire Agathe assise sur un tripode, les coudes sur le guéridon galipoté. Agathe aime prendre la salière et verser lentement le sel qui forme de gros bouillons verts en glougloutant dans leurs tasses d’électrum.

 

Le garçon fait à la craie des bâtons sur les ardoises de leurs vies.

 

Puis c’est l’heure de la promenade dans les jardins de potassium où les bosquets de titane le disputent aux ruisseaux froufroutants d’alcali.

 

Leur amitié ne fait pas illusion très longtemps et se mue insensiblement en sentiments sensuels de plus en plus intenses.

 

Alban ne tient plus et prie Agathe de  l’accompagner chez lui. Elle accepte.

 

Quand Agathe ôte son chapeau, Alban aperçoit le plus beau des vagins qui lui ait jamais été donné de contempler. Avant même qu’il n’avale le gingembre indispensable, les phéromones d’Agathe l’assaillent et sa langue sort doucement de son oreille gauche.

 

Quatre-vingt  minutes.

 

Les pieuvres entament leur festin. Elles ont posé leurs mains gloutonnes sur le corps inanimé. L’étalonneur de sablier s’en est allé.

Piège à mouches s’envole au vent

 

Il marcherait sur l’allée de gravier clair

Il lèverait le bras

Il pousserait la grille grise lourde et grinçante

Puis il entrerait s’assiérait sur le divan

Ouvrirait un grand cahier à spirale

Le poserait sur ses genoux

Et lirait l’histoire de ceux qui vivent là

Ecrirait alors le volet que l’on pousse

La fumée de la cheminée qui caresse la lune

Le toit qui attend le chat

Mais il n’y a rien que le vent ou un songe

Et les yeux se referment et rejoignent l’étang

 

Lorsque nous regardons le ciel il s’éloigne

Nos yeux s’en détournent

Ils se posent alors sur nos chaussures bien cirées

Des miroirs dans lesquels se reflètent les nuages

Nuages de toutes formes de toutes conditions

Aujourd’hui légers tenus à distance par la lumière

Notre esprit ne sert à rien

Qu’à nous projeter dans des ornières

Ces pièges tendus très haut

Sur la voie lactée en ébullition

Quand nous croyons y être pris ils disparaissent

Mais l’empreinte de leurs dents ne s’efface pas

D’un coup de chiffon

Comme du tableau noir le nom de l’amour

 

 

Les mouches aux longues jambes

 

Sortent des armoires

 

Celles qui balancent leurs feuilles rousses

 

D’un côté ou de l’autre

 

Hésitantes

 

Elles choisissent les songes

 

Rêvent d’une place au soleil

 

Finissent par remettre la décision

 

A d’autres jours

 

Moins gris

 

Moins gais

 

Plus courts

 

Enfouies les pailles de l’été

Les jaunes se font or brun

Enfuies les fleurs d’automne

Mortes au champ d’honneur

.

 

L’haleine de la terre retournée

Fait trembler les peupliers

Mosaïques, bandes dessinées

Dérivent les pages de la campagne

.

 Si le labour était un violoncelle

La charrue d’octobre serait son  archet

Comme la terre retournée chanterait

Droite sur ses sillons fumants

.

 

Le concerto s’achève

Le flûté du vent sur la plaine

Les brumes wagnériennes

Voilent le soleil cuivré

.

 

 

 

 

 

 

Rebords

.
.
.
C’est si petit chez eux
que la vie reste dans les chaussures,

posée sur le rebord.

C’est si petit chez eux
qu’on y dort pas ensemble,
pas côte à côte.

C’est si petit chez eux
qu’on n’y va pas, ou le plus tard possible
après les derniers déraillements du bar,
les pièces, l’arabe du coin
et les chambrées en boîtes dégluties sur le seuil.

C’est si petit chez eux
que tout se touche : le corps, le lit, l’armoire
la valise du retour dessus et le plafond.
La valise et la fenêtre,
le réchaud sur le tabouret,
le tabouret, le lit,
le lit et le feu qui,

en une flamme, consume
le sommeil loué à prix d’or.

C’est si petit chez eux
que la vie reste dans les chaussures
posées sur le rebord où,
à la limite, à la limaille,

des cartons dorment, avec chien, avec puces,
sous le pont,
dans la pisse des piles.

C’est si petit chez eux,
qu’ensemble dorment bêtes et hommes,
posés sur le rebord en cendre
du sang et lumière.
.
.
.

…de Jules Supervielle (1884-1960)

« Et les objets se mirent à sourire… »
.
Et les objets…

Et les objets se mirent à sourire,

L’armoire à glace avait un air très entendu,

Et le fauteuil feignait d’en savoir long

Sur nos quatre saisons et sur la sienne seule

(Elle ignore le gel et les ardeurs solaires).

.
Le robinet riait dans sa barbe bruyante,

La corbeille à papiers lisait des bouts de lettres

Dès qu’on avait le dos tourné

Et j’étais un objet méditant parmi d’autres

(Oubliant que naguère encor j’étais un homme).
.
Jules Supervielle « Les Amis Inconnus » (1934)
.

Dyspnée

.

Mes montagnes et leur au-delà m’étouffent

Je cherche à respirer l’insipide

Des fleurs perdues de réputation

L’air quand il manque

Des haleines fades d’origine inconnue

A reprendre souffle puis à disparaître

Comme Virginia Woolf

Parce que le monde est trop beau trop riche

Parce que ni le cœur ni l’esprit

Ne sont en mesure d’accueillir

Un tel bonheur : vivre

.4Z2A84


 

Un poème de Patrice de La Tour du Pin (1911-1975)

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,

Déserts, gonflés de pluie et silencieux;

Longtemps avait soufflé ce vent du Nord où passent

Les Enfants Sauvages, fuyant vers d’autres cieux,

Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace
.

J’avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,

Lorsqu’ils avaient baissé pour chercher les ravines

Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis;

Et cet appel inconsolé de sauvagine

Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.
.

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,

A l’aube, je gagnai la lisière des bois;

Par une bonne lune de brouillard et d’ambre

Je relevai la trace, incertaine parfois,

Sur le bord du layon, d’un enfant de Septembre.
.

Le pas étaient légers et tendres, mais brouillés,

Ils se croisaient d’abord au milieu des ornières

Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé

De boire, pour reprendre ses jeux solitaires

Très tard, après le long crépuscule mouillé.
.

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres

Où son pied ne marquait qu’à peine sur le sol;

Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être

A l’aube, pour chercher ses compagnons de vol,

En tremblant de la peur qu’ils aient pu disparaître.
.

Il va certainement venir dans ces parages

A la demi-clarté qui monte à l’orient,

Avec les grandes bandes d’oiseaux de passage,

Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent

L’heure d’abandonner le calme des gagnages.
.

Le jour glacial s’était levé sur les marais;

Je restais accroupi dans l’attente illusoire,

Regardant défiler la faune qui rentrait

Dans l’ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire

Et le corbeaux criards, aux cimes des forêts.
.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,

Moi-même, par le coeur, la fièvre et l’esprit,

Et la brûlante volupté de tous mes membres,

Et le désir que j’ai de courir dans la nuit

Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.
.

Il va certainement me traiter comme un frère,

Peut-être me donner un nom parmi les siens;

Mes yeux le combleraient d’amicales lumières

S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain

Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.
.

Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,

Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,

Jusqu’à ce qu’il s’arrête en plein ciel, épuisé,

Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,

Et les yeux résignés à mourir, abaissés.
.

Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,

Je le caresserai sur la pente des ailes,

Et je ramènerai son petit corps, parmi

Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,

Réchauffé tout le temps par mon sourire ami…
.

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses

Et le vent commençait à remonter au Nord,

Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,

Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,

Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !
.

Et je me suis dit : Ce n’est pas dans ces pauvres landes

Que les enfants de Septembre vont s’arrêter;

Un seul qui se serait écarté de sa bande

Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité

De ces marais déserts et privés de légende ?
.

.
Patrice de la Tour du Pin

DES VOIX TOUJOURS NEUVES

Sur l’arbre de vie
Entre terre et nuages
Chaque branche porte une âme
Chaque feuille d’or une abeille
.

C’est le règne des racines
Qui rythme la création
Des aigles aux cimes
Chassent les orages
.

Pilier de miséricorde
Réceptacle des vents
Nul autre que lui
N’aperçoit l’invisible
.

Sa sève bouillonnante
C’est le sang de la terre
Les saisons sont ses voiles
Et les pluies ses envies
.
Des soleils impassibles

Reposant sur l’eau calme

Interrogent les roses

Amies proches des vents

Quelqu’un parle d’oeufs durs

De clochards et de Dieu

De valises sur les planches

Dans l’église du phare

On célèbre le départ

De la nuit

Pour d’autres rivages

Les livres se referment

Les rêves peuvent venir

Toujours prêts à guider

Nos vies somnambules
.
Les méninges sur un manège
Les têtes s’en vont en voyage
Le sofa bleu voudrait des bras
Ceux de la mer loin des marées
Pour enlacer même le vide
Et sous tous les lits les ruisseaux
Espèrent atteindre les torrents
Où ils chevaucheront les roches
Les lisseront en fiers galets
Mais déjà le matin frissonne
Les fenêtres soupirent et s’ouvrent
Au coin d’un mur l’araignée bâille
.
Aime écrire pour ne rien dire
Que l’oiseau la lune le vent
La rivière l’arbre l’aurore
Le soleil l’herbe le poisson
Le nuage la pluie le ciel
Aime écrire pour ne rien dire
Que l’essentiel
.
.
A l’œuvre : Eclaircie, Elisa R, Héliomel et 4Z.

UN POEME DE LEON-GABRIEL GROS

« Pommes mordues.
.
Quand nous mordions à belles dents les pommes
Ah ! belle dans les nuages de guingois,
L’horizon basculait entre tes cils et l’herbe
Comme une pyramide de fruits.
.
Que ne demeure-t-il en suspens ce miracle,
Perpétué dans la parole seulement,
Ce moment entre tous élu
Où les branchages pressentirent
Le vent qui scellerait leur âge.
.
De l’acide et verte jeunesse
Tous les fruits se sont tavelés,
Dans leur douceâtre pourriture
Seule évoque une tache rousse
L’éclat des étoiles gaulées.
.
A belles dents, mais combien durent-elles ?
A belles dents mais qui grincent déjà,
Le suc des fruits amertume devient,
Toute beauté dans la gorge te reste
Et, lente autour de ta gorge s’enlace
Cette douceur de vivre qui t’étrangle. »
.
Léon-Gabriel Gros (1905-1985) (« Elégies augurales » 1954).

Elle

La porte s’ouvre et se referme
Sans que quiconque ne passe
Juste un peu d’air ou quelque chat ou bien
Un ou deux moutons qui ne parvenaient à dormir
Le sucre cherche le café
Ne trouve qu’un mot plié en quatre
Absent pour la journée
Au travers d’une tête translucide
Posée sur un guéridon
On voit trois poissons
Se lisser les écailles et jouer au ballon
Puis le parquet grince
L’horloge réveillée défroisse ses aiguilles
Et relance son balancier
.
Sur le boulevard des brumes
Les échoppes s’entrouvrent
La sueur de la nuit dégouline
Goutte sur les ombrelles
.
Un client sur le pavé mouillé
Tourne en ronds de jambes
Les yeux moins grands que le ventre
C’est combien avec la chambre
.
Heureusement que les hommes
Parlent avec leurs mains
Elle ne comprend pas tout
Elle qui vient des bords du Dniepr
.
Bottes de skaï mini maxi
Ses yeux regardent sans les voir
Les néons pour gogos
La place Blanche est triste
.
Sous les herbes folles
Quelques brins de raison
Vacillent
La mémoire lierre
S’agrippe aux vieux murs
Se faufile
Pour survivre
Déjà, le vent d’automne
Modifie les couleurs
Souffle sur les forces

Bientôt l’hiver
Couvrira de son haleine
Le rouge
Et les derniers espoirs
.
Fait-elle croire aux yeux des hommes
Que le jour ne l’a pas conquise
Chacun couve le souvenir
De sa résignation à l’aube
De son lent repli
Face au propriétaire du ciel
Car certains matins le soleil y occupe toute la place
Nul ne prétend le regarder en face
On se tourne alors vers la terre et la terre dit non
La nuit ne se cache pas dans mon sein
Elle a besoin de draps propres
De draps frais
Pour que ses plaies se cicatrisent
Pour que ses fontaines tarissent
.

Ont participé : Héliomel, Eclaircie, 4Z et moi-même.