Monthly Archives: avril 2011

Un poème de René Guy Cadou

 René-Guy CADOU (1920-1951), Hélène ou le règne végétal, 1945.

Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps

Je t’attendais et tous les quais toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais

Tu ne remuais encore que par quelques paupières
Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou

Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m’éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d’astres qui se levaient

Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau
Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères
Où nous allions tous deux enlacés par les rues.


La salle aux secrets

Au cocher assoupi je préfère

Le  marin qui renifle les étoiles

Car les draps de ses rêves

Sont ses plus belles voiles

.

La vague  murmure

À l’oreille de ses anneaux

Il accoste à Grenade

Dans les jardins de jade

.

De sa blanche dentelle

La  sierra Nevada

Ecoute les rumeurs

De la salle aux secrets

 .

En longeant le bassin

Où dort le flot si pur

Il voit les bleus cyprès

Comme  des phares éteints

 .

L’eau captée est immobile

Il neige sur Grenade

Aluminium

Dans un grand vase presque clos
Des poissons ayant renié leurs nageoires
Ou peut-être oublié un jour de pluie leurs branchies
Courent en rond
Sans se cogner jamais aux parois lisses
Ni à leur voisin plongé dans un bain
De pensées aux racines aériennes
Une table ou un monde sous le vase
Agité de frissonnements comme un tremble
Lorsque seul il sent le vent
Et que ses feuilles sont des écailles
La table tourne un ange passe la conversation reprend
A couteaux tirés d’une musette aux mailles serrées
Les sirènes se recoiffent et plongent dans le silence
.
Un cheveu sans tête a perdu le nord
Aux objets trouvés pas de commentaire
Quand je lui ordonne de se taire
Mon chien mord
On manque de volontaires
Pour la mort
Mais pour…l’amour ?
On refuse du monde
On fait la queue pour une blonde
Aux seins trop lourds
C’est sur ma queue que vous marchez
Mon chien le leur fait remarquer
A tous ces cons
Ils opinent du chef : OK
Et s’éloignent – à reculons
.
L’épouvantail à moteur chemisé
Regarde sans le voir
Le pot de chambre à air de mourir
Le casque à pointe ne vaut plus un clou
.
Ils ont tous un petit trou d’où s’échappe
Des mollettes, des écrous, des idylles
Ils tournent sur le manège avide
Leurs sensations s étouffent
.
Les déchets trient
Les conserves pleurent
Un gilet pare balles
S’est assis sur le canapé boiteux
.
Une chair de poule mouillée
Traverse le jardin sur autoroute
L’herbe pousse au péage
On sent comme un air de liberté
.
La table ronde distribue les saisons
Aux convives fatigués revenus de la ville
Les odeurs douces de lilas et de terre
Ont fourni le courage nécessaire au voyage
Tout est là à présent du pinceau aux roulettes
Dentelées qui découpent les sourires
En tranches fines et si régulières
La nuit vient sans un bruit sur les lèvres
Minces ou rondes enfin closes
Les étoiles se reposent tendrement installées
Au fond des larges bols de porcelaine
.

Mise en bocal réalisée par Eclaircie, Héliomel, 4Z et moi-même.

Philippe de Boissy-extraits de « Jubilations du désert »

.

Je vis ce qui me fuit

Vol d’oiseaux

galops de petits chats

et manquements de vie

qui font des trous de rien

dans l’ombre

où je tiens debout

autour de l’absence d’air

qui m’inonde

~~~

.

Bonheur

du désert

sans bonnes paroles

De l’insecte invisible

entre deux secondes

De tout le corps

en équilibre

entre deux moments

que l’on ne voit pas

~~~

.

Tous aussi vieux

les uns que les autres

avec un pied en réparation

un souffle en bandoulière

un vertèbre évanouie

avons-nous ri de notre mort !

Assis face au fleuve

nous n’en finissons plus d’être ravis

parce que nous étions

nous aussi

en avril !

.

Philippe de Boissy

Jubilations du désert-© EDITIONS DU JASMIN-2003

Une douzaine de vermisseaux… (comptine)

.
.
.
Quand c’est printemps dans ma ville
On sort les cages à zoziaux
Pour qu’ils bronzent et/ou babillent
Un peu tout d’même à leurs barreaux

On r’connait les serins de Madame Tartampion
Les perruches ébouriffées de Trucmuche
Et le gris perroquet gras du Gabon
Qu’on entend jusqu’à Ménilmuche

Et même que s’il fait un peu frais
Pour qu’ils ne s’enrouent pas tra-la-la
On leur tricote des écharpes et des bonnets
Très indigestes pour les chats

Na !
.
.
.

Aujourd’hui j’ai cent ans-4Z2A84

.

Aujourd’hui j’ai cent ans
Qu’ai-je fait de ma vie
Nuages dès mon réveil je vous contemplais
Du regard j’accompagnais vos déplacements
Dans mon quartier de ciel
Ma quiétude approuvait vos lenteurs
Comme mon impatience les effets d’un souffle
Imprévisible et parfois violent venu d’ailleurs
Et j’espérais vaguement vous suivre au-delà de l’horizon
Où je soupçonnais des voies infinies
Des allées taillées dans le bleu
Des lacs sur lesquels glissent décors et leurres
Et des coupoles pour vous recevoir
Mais j’avais aussi à m’entretenir avec le fleuve
Nous parlions une langue qui tenait du bruit des eaux
De leur vacarme quand la pente s’accentue
Et des sons renvoyés par une suite d’échos
Le long d’une vallée profonde
L’eau se laissait caresser le soir
Quand le soleil ne cherchait plus à la transpercer
Pour trouver de l’or au fond de son lit
Ainsi j’aurai passé cent ans de mon existence
Entre des nuages et un fleuve
La moitié de ma vie leur appartient
Mon nouveau siècle aussi je le crains ou je le souhaite
Car rien n’égale en richesse les nuées et l’eau

.

Aux talons de l’espace des rêves

.
Le vide-cerveau prévu dans trois cent
Cinquante quatre semaines et quelques hivers
S’affiche sur les toiles de la nuit
Tout se peaufine minutieusement
Les transmetteurs réceptionnent
Les récepteurs transmettent
Les colis et les malles les soute
Et les bagages à main
Se poussent du pied afin de parvenir
Au bas de l’échelle qui devrait les conduire
Au nirvana tandis que les fourmis
Se partageront les restes sous le soleil écrasant

Le crépuscule des cieux
Efface les erreurs boréales
Vous donnez ce que vous voulez
Un trou de serrure

Une roue à aubes
Pour gravir les collines
En collet monté
Pour poser des lapins

Cette robe oubliée au fond d’un miroir
Ou ce nuage de laid resté sur le carreau
Pour deux rayons tachetés
Le troisième est ouvert

Vous donnez ce que vous pouvez
Au décrochez-moi ça
On ne demande pas la lune
Juste un peu de rêve

La fenêtre regarde et n’en croit pas ses yeux
Dans la maison chaises et table se disputent
Chacune cherche un pied pour lui faire du mal
Avec l’un de ses propres pieds – il en résulte
Une série de bruits secs et d’éclats de voix
Car le bois ne restant pas de bois vocifère
Contre son ennemi lui-même en l’occurrence
Et la fenêtre songe en les voyant se battre
A se séparer d’eux le plus discrètement
Possible et pour ce faire elle sort de son cadre
Avec douceur comme un serpent change de peau
Puis libre enfin se fond dans l’air et dans l’espace
Où vous la chercheriez en vain pour lui promettre
Que votre table et vos chaises s’adouciront

Les gazelles des villes marchent au bras des soirs
Elles dérangent les dormeurs des salons d’herbes folles
Et ces soirs lumineux prédisposent à l’ennui
Pour qui oublie les pas du tango argentin
Les talons aiguisés tapent et claquent sur le sol
Recouvert de lierre sous la peau du bitume
Loin de là l’eau s’endort engourdie de chaleur
Elles rient du soleil étranger solitaire et pensif

.

Par

Elisa, Héliomel, 4Z2A84 et moi, rassemblés pour l’occasion autour d’une table sage

VAGABONDAGES (je l’ai « crue si fort »)

Quelques fois, on aimerait bien sourire à quelqu’un dans la lande d’un après midi un peu trop calme.

Il suffit d’ouvrir les volets et de chercher un ami dans le jardin.

Au début on ne voit que des passants arrêtés dans les parterres de fleurs. Mais c’est normal, les plantes se connaissent trop pour se sourire continuellement.

Alors, laissez  errer votre regard aux hasards des couleurs, ne cherchez pas la complicité avec les roses ou le rire d’un  oiseau, attendez que la nature vienne à vous.

Au bout de quelques instants, vous vous habituerez à la place des choses, aux lumières des  instants. Et vous verrez comme les fleurs deviennent des amies. A un moment, vous serez attiré imperceptiblement par l’une d’elles, sans le vouloir, par la corolle d’une rose qui danse dans le chant du merle,  par l’oriflamme d’une autre qui claque dans le vent, par l’éclat de rire des myosotis qui se poussent dans les couloirs du potager.
Alors prenez la fleur toute entière dans votre regard, caressez la des yeux, et laissez fleurir votre sourire.

Quand vous la verrez rougir légèrement, sur la pointe d’un pétale, vous ne serez plus jamais seul.

©VAGABONDAGES Paul de Glécy

Les hurlements de la bête. suite. MJM

Pour retrouver les premiers épisodes:

http://www.poesie-fertile.fr/?p=2474

.

Je croyais encore être dans un rêve. Un cauchemar, plutôt.
Mais non. La pierre froide sous mon dos me donnait à penser que tout cela était bien réel. Je fermai les yeux et repassai les derniers événements qui m’étaient arrivés en mémoire. Aucun de ces derniers ne pouvaient avoir une telle suite logique. Je tentai de me calmer, en pensant à des choses agréables, mais rien n’y fit.
Je rouvris les yeux et regardai l’homme qui m’avait adressé la parole. L’homme! D’homme, il n’avait que l’apparence. Je sentais autre chose, une présence, une volonté, à la limite de l’humain.
Il s’adressa à nouveau à moi:
-Je vois de l’inquiétude dans tes yeux, je peux même la lire dans ton âme. Sache qu’ici, tu n’es pas en danger. Mais il y a tellement de choses que tu dois savoir.., puis, se tournant vers l’autre homme à ses côtés, Chef, il y a des mots que même toi ne peux entendre, laisse-nous seuls. Nous attendons ce moment depuis si longtemps que nous ne pouvons pas nous permettre de manquer encore une fois ce rendez-vous avec le destin. Ne crains point pour ton fils, il ne court aucun danger. Laisse-nous, maintenant.
Ton fils?
De qui parlait-il donc? J’étais seul, à part cette assemblée sinistre et l’homme que mon interlocuteur avait appelé ‘chef’.
Chef de quoi, d’abord?
Tout s’embrouillait.
Je ne savais pas où j’étais ni qui étaient ces gens, ni ce que je faisais là. Ma tête était sur le point d’exploser.
L’homme appelé chef, me regarda, son visage se crispa, je sentais sa réticence aux injonctions qu’il venait d’entendre, suppliant par son regard celui qui lui avait parlé.
Mais l’autre était inflexible.
– Tu sais qu’il doit en être ainsi, lui dit-il. Nous devons agir avant que l’ouverture ne se referme.
Semblant vaincu par cette affirmation, le ‘chef’ se tourna de nouveau vers moi:
– Ne crains rien, fils, le Sorcier sait ce qu’il fait. Laisse-toi guider par ses paroles. Je reviendrai te voir dès que possible.
A ces mots, j’entendis une voix dans ma tête, comme un murmure, un chuchotement, dont j’ignorais l’origine.
Il tourna les talons et sortit de mon champ de vue. Je suppose qu’il sortit aussi de la grotte.

Le silence était pesant.
J’étais un peu plus calme, à présent, et pris le temps d’observer ce qui m’entourait.
La grotte était vraiment immense, et sa conformation me rappelait vaguement quelque-chose.
Je remarquai alors la présence de nombreuses personnes aux traits scarifiés comme celui que le ‘chef’ avait nommé ‘sorcier’.
Bien que l’inquiétude pouvait se lire sur leur visage, je ne pus y déceler aucune haine, ni colère.
L’assemblée était réunie autour de moi. Il y avait autant d’hommes que de femmes, habillés tous de la même manière.
Le plafond était sombre et parsemé de petites lueurs très vives.
Je tournai alors la tête pour essayer de me voir, moi.
J’avais les pieds chaussés de grossières sandales. Mes jambes étaient nues, et il semblait que le haut de mon corps fut vêtu d’une sorte de vêtement en peau de bête.
La perplexité revint à la charge dans mon esprit. De même que la petite voix qui n’avait cessé jusque-là de chuchoter.

Le sorcier choisit alors cet instant pour m’adresser la parole.
– Tu as eu le loisir de nous observer, et d’observer tout ce qui t’entoure. Il est juste, à présent, que tu comprennes pourquoi
tu es là. Je demande à l’assemblée ce qu’il convient de faire.

Une des personnes, la plus âgée de toutes, semblait-il, se leva.
– Nous avons beaucoup parlé entre nous, les signes sont trop forts. Le doute n’est plus permis. Au nom de l’assemblée, en tant que doyenne, je demande la fusion des esprits.
– Qu’il en soit ainsi, répondit le sorcier.
Puis se tournant vers moi:
– Ne crains point, tu vas enfin devenir toi, ce que tu aurais toujours dû être.
Je n’y comprenais rien, rien de rien. L’angoisse me saisit de nouveau et je pus articuler enfin quelques mots:
– Qui êtes-vous? Qu’allez-vous me faire? C’est un cauchemar! Je veux me réveiller!
– Devant les humains, nous usons de potions. Mais maintenant, je n’en ai plus besoin. A ce moment, ta vie n’est pas en danger.
Rassure-toi.

Sans que je m’y attende, il posa ses deux mains sur mon front et je perdis la vue. Dans le même temps, les chuchotements se firent de plus en plus forts. Une explosion se produisit dans ma tête. Et je sombrai dans le noir.
Lorsque je me réveillai, j’étais dans la chambre d’hôtel, allongé là même où j’avais chu.
Mais ma mémoire n’était plus la même.

.

MJM, avec son aimable autorisation