Monthly Archives: février 2011

La femme fatale.

Je l’ai croisée, un jour, au détour d’une rue.

Elle avait fière allure dans son manteau noir
longues bottes de cuir silhouette élancée
chapeau à larges bords je la voyais de dos
quelques mèches d’argent tombaient sur ses épaules
le soleil du couchant jouait dans cette soie.

Lorsque je fus près d’elle et me sentant venir
elle fit demi-tour et je poussai un cri.

Son visage était blême un sourire mauvais
ou plutôt un rictus découvrait ses dents jaunes
son haleine fétide évoquait un charnier
et le son de sa voix était rauque et glaçant.

C’est alors que je vis, cachée sous son manteau,
La forme d’une faux.

Je l’ai croisée un jour
Mais ce fut le dernier.

l’infidele

L’INFIDELE
.
Ô! Vous, très cher amant promettez-moi d’avance
Que vous m’arracherez le plus doux des soupirs
Même si notre amour n’aura pas d’avenir
Je me contenterai d’une simple présence.
.
Mon corps est tout entier offert à vos caresses
Il les réclame fort dès que la nuit revient
Il ouvre le chemin, la porte d’un festin,
Une grotte sucrée avide de tendresse.
.
Je veux sentir courir vos doigts sur ma poitrine
Vous la verrez gonfler sous les coups du désir
Envoûtée par vos mains, esclave du plaisir,
Je serai pour vous seul l’amoureuse divine.
.

Malgré les cheveux gris ornant ma chevelure
J’aime encore trembler sous les feux des frissons
Quand le duel des corps dans un même unisson
S’en va pour une nuit dans la même aventure.
.
Ô! Vous, mon cher amant, sortez de vos coulisses
Venez donc vous vautrer dans mes draps de satin
Venez me chahuter jusqu’au prochain matin
Venez faire couler un fleuve entre mes cuisses.
.
Voilà, mon cher ami, le destin est ainsi
Pour un soir seulement je serai ta princesse
Nous vivrons ces instants sans aucune promesse
Je ne peux pas aimer un homme à l’infini…
.

jc blondel

le vieux maitre

LE VIEUX MAITRE

.

En Afrique là-bas où s’installe l’hiver

Aux pieds des minarets il scrute le désert

Assis dans son fauteuil tout son esprit voyage

Racontant ses émois sur le blanc d’une page.

En Afrique là-bas où s’installe l’hiver

Aux pieds des minarets il scrute le désert

Le vieux maitre notait des mots, des paroles

Qu’il s’en ira conter aux enfants des écoles.

Le souffle de l’Atlas sifflera son refrain

Sur le sable chauffé de son palais d’Airain.

Assis dans son fauteuil tout son esprit voyage

Racontant ses émois sur le blanc d’une page.

.

Il écoute les cris de son vieil océan

Qui cogne sur le port à la force du vent

En rapportant parfois les morceaux de l’histoire

D’un ami disparu dormant dans mémoire.

Il écoute les cris de son vieil océan

Qui cogne sur le port à la force du vent.

Il laisse à son crayon le choix de l’écriture

Pour transmettre aux lecteurs ces goûts pour l’aventure.

Sur la toile, présent dès le petit matin

Il s’en vient partager ses rêves d’écrivain,

En rapportant parfois les morceaux de l’histoire

D’un ami disparu dormant dans sa mémoire.

.

jc blondel

TROIS POEMES D’YVAN GOLL

Trois poèmes d’Yvan Goll (1891-1950) :

.

.

« Les amants de la solitude

.

Combien dans les chambres nocturnes

Ecartent de leurs mains fragiles

Les draps de plomb

.

L’œil de la pendule est aveugle

La solitude

S’est pendue à l’espagnolette

Et le volet

Bat comme l’aile d’un ange blessé

.

Ceux qui ne dorment pas attendent

Ils attendent le vent

Ils attendent la fin du monde

.

Ah voici l’aube aux couleurs de framboise :

La vie reprend le goût âcre du sang »

.

.

.

.

« Le cultivateur

.

J’ai planté des comètes

Et semé la graine d’étoiles

Dans les champs vierges

.

J’ai bâti ma maison d’aérolithes

Et regardé par la lucarne

Tourner le monde autour de moi

.

J’ai bu le vin tonique de midi

Et rôti sur les branches du bouleau

Les fines alouettes

Assaisonnées aux cœurs d’œillets

Les prairies rendaient l’âme

Les pivoines pâmées éparpillaient leur sang

La rose des vents s’effeuillait

Les truites roses captivées se suicidaient

.

J’ai longtemps attendu le plus grand jour

Où la moisson des astres

M’élèverait au rang des dieux

.

Mais déjà durcissent mes mains

Mes yeux se vident

Mes dents pourrissent

La terre tourne en moulant sa poussière »

.

.

.

.

« Fenêtre dans la nuit

.

Dernier regard

Eclos au-dessus de la ville

Si loin si proche

Es-tu l’étoile la plus grande

Ou la chambre la plus petite

Qui veille sur la terre ?

.

Es-tu un monde en feu

Aux fleuves révoltés

Aux montagnes qui brûlent

Dès le début des siècles ?

.

Es-tu la mansarde exiguë

Dont l’unique ampoule illumine

La pâle tête qui se penche

Craintive sur la page blanche ?

.

Astre cosmique

Réduit humain

Le passant de la route vous salue »

.

.

.

Yvan Goll (1891-1950)

(« Métro de la Mort » – 1936).

Aglaé parle.

 

Aglaé parle.  

.

    Aglaé en avait un peu marre de raconter des épisodes de son passé comme si elle avait déjà atteint cet âge où l’on semble vivre davantage dans ses souvenirs que dans le présent, d’autant plus que rien d’exceptionnel ni qu’il faille absolument ressusciter en l’évoquant ne lui paraissait avoir marqué son enfance et sa jeunesse, au contraire, les embûches ne parsemaient pas son existence, tout au plus quelques petites contrariétés comme en subit la plupart des habitants de notre beau pays, auraient émergé du cours lisse et quasi monotone de cette existence, mais valaient-elles la peine d’être seulement mentionnées ? Aussi Aglaé, poussée à parler, mentait-elle, racontant souvent l’enfance ou l’adolescence d’une autre. Elle avait deviné qu’on ne cherchait pas tellement à savoir quelle fillette elle avait été, ou quelle éducation elle avait reçue, ou de qui elle tenait ces yeux étranges et rêveurs, ce sourire parfois niais, comment s’était insinué en elle ce goût pour la contemplation des nuages et de tout ce qui aux yeux de la majorité des hommes passe pour inutile ; non, c’était pour le son de sa voix, sa lenteur, sa langueur ; c’était pour sa présence – car il émanait d’elle une chaleur comme d’un chauffage électrique (n’en concluez pas qu’on la préférait l’hiver), pour la savoir à proximité parlant pour ne rien dire ou laissant ses improvisations couler d’elle comme un liquide, que mademoiselle Burnoux hier, et madame Lacaze aujourd’hui insistaient afin qu’elle leur parlât de son passé – ou de toute autre chose, l’essentiel étant pour elles de l’écouter, de boire ses paroles, chaque mot, chaque silence entre les mots, sans trop s’occuper de savoir si ce débit avait ou non du sens.

    – Je vécus des jours heureux à R., commença-t-elle. Il y avait peu d’automobiles et les premiers voisins étaient à une heure de marche. La vigne, le blé, le maïs mûrissaient lentement, consciencieusement. Une de mes tâches préférées était de m’occuper des légumes réunis dans un jardin potager situé derrière la maison et que des haies touffues protégeaient de la volaille et des autres animaux. Non loin une colline boisée s’élevait doucement ; à ses pieds une petite vallée au fond de laquelle serpentait une rivière offrait rafraîchissement et nourriture à nos quelques vaches. Les premières lueurs de l’aube ne manquaient pas de jeter un trouble dans l’eau de cette rivière murmurante, mais c’était au-dessus de la colline qu’apparaissaient les rayons de soleil annonçant le jour. Parfois, pour les surprendre, il m’arrivait de m’obliger à me coucher tôt, et surtout à ne pas lire trop avant dans la nuit, afin d’être sûre de m’éveiller avant le coq dont le chant n’avait d’ailleurs sur moi aucune influence lorsque je manquais de sommeil. Voir naître le jour me semblait bien plus important que d’assister à une représentation dans une salle de spectacle. Pourtant, à l’époque, mon oncle ne m’avait pas accompagnée plus d’une douzaine de fois au cinéma, et encore moins au théâtre, et, à ces occasions, je ne manifestais pas un enthousiasme tel qu’il aurait pu, sans toutefois se communiquer à lui car c’était un homme fier de son indépendance et entretenant sa solitude, le pousser à nous y conduire plus souvent par amour pour moi, car il restait attentif à mes souhaits, s’arrangeant presque toujours pour que je ne manque jamais de rien, de l’essentiel mais aussi du superflu. Aujourd’hui, je trouve un peu étrange qu’une gamine tenue éloignée des villes comme je l’étais ait pu réagir de cette façon et éprouver de tels sentiments

    Nous avions deux chiens. Celui dont la fonction était de garder les vaches qui heureusement se gardaient toutes seules étant par nature très affectueux, je l’amenais dans mes promenades et nos souvenirs touchant à ses journées de marche ponctuée de moments passés à nous rouler dans l’herbe haute devraient correspondre si nous pouvions les confronter. D’ailleurs il me suivait partout où que j’aille, toujours gai et d’accord avec moi sur le choix de l’itinéraire. L’autre chien nous faisait un peu peur ; il accompagnait mon oncle à la chasse et ne se privait pas d’aboyer ni même de mordre, quoique je ne me souvienne pas qu’il s’en soit pris à nous, alors que mon fidèle compagnon gardait toujours le silence et venait me lécher la main de sa langue râpeuse quand il me trouvait chagrine à cause d’un mauvais temps qui nous interdisait de mettre le nez dehors.

    Sur la colline, les arbres et tout ce qui vit dans leur ombre m’attiraient. Tous les bruits que l’on entend dans les bois captivaient mon attention. Je restais des heures à écouter chanter ou crier des oiseaux et, quand ils se taisaient, je prêtais l’oreille à des craquements produits par d’autre bêtes souvent furtives, qui gîtaient là et que ma présence sur leur territoire inquiétait peut-être, et à la rumeur du vent lorsqu’il se divise pour s’engouffrer dans l’épaisseur des feuillages. Le bois n’était pas assez étendu pour que nous risquions de nous y perdre à tout jamais, aussi nous y égarions-nous par plaisir, sachant bien qu’au bout d’une heure au maximum nous nous retrouverions à l’orée et, de là, qu’il ne nous resterait qu’à le contourner dans un sens ou dans l’autre pour apercevoir les toits et la cour de la ferme. Dans ces moments-là, il ne me vint jamais à l’esprit l’idée que je pourrais compter sur mon compagnon à quatre pattes. Il n’avait pas plus que moi, semble-t-il, le sens de l’orientation.

    – Où avez-vous encore été traîner ? demandait mon oncle pendant que je faisais réchauffer la soupe. 

    C’était une question, pas un reproche. Mon oncle parlait peu. Dans une conversation, il se limitait à l’essentiel. Certains jours, il ne disait pas dix mots. Des soirs, son regard sans profondeur se fixait sur le bout de ses bottes et il ne tardait pas à s’endormir. J’expédiais notre petite vaisselle et montais dans ma chambre située à l’étage. Si j’avais décidé de lire, et cela arrivait le plus souvent, je me déshabillais en vitesse, enfilais ma chemise de nuit, me glissais sous mes draps et, ma lampe allumée, mon livre ouvert, oubliant tout le reste, je partais à l’aventure. Il n’était pas rare qu’il soit plus de minuit lorsque je commençais à bâiller. Alors, je posais le volume, d’où dépassait la pointe de l’onglet chargé de garder ma page, sur l’étagère, coupais l’électricité et m’endormais immédiatement. Dans mes rêves, il m’arrivait de me voir au bord de la rivière ou sur la colline avec le chien. Il m’arrivait aussi, mais rarement, de faire des cauchemars : par exemple, des milliers d’insectes noirs grimpaient à toute vitesse le long de mes jambes, les faisant disparaître sous leur multitude ; cela venait évidemment du fait qu’au cours de la journée une fourmilière s’était trouvée sur notre chemin, et que je l’avais examinée un peu trop longtemps, fascinée, la dérangeant même un tantinet avec un minuscule bâton. Je portais toujours la même robe, une robe rouge comme aujourd’hui, que je lavais une fois par semaine et qui séchait en une nuit suspendue à un fil au fond de l’étable.

    A cause de la couleur de son poil, j’avais baptisé le chien Nocturne. Je ne manquais pas de lui raconter mes rêves et insistais sur sa présence en presque tous – je trouvais émouvant ce détail – pour lui faire comprendre qu’il était pour moi bien plus qu’un simple animal de compagnie, mais par là je me contentais de formuler ce qu’il savait déjà, n’ayant aucun doute sur la valeur de notre amitié.

    Un jour, nous nous dirigions vers la rivière quand une averse subite nous obligea à rebrousser chemin. J’avais bien remarqué un amoncellement de nuages dont la couleur grise ne présageait rien de bon, mais je n’aurais jamais soupçonné qu’il exécuterait ses mauvaises intentions en si peu de temps. Mon oncle avait bien dû nous prévenir la veille car il versait dans les prévisions météorologiques et s’en sortait plutôt bien, mais je ne m’en souvenais pas. Comme nous rentrions trempés, je fis du feu dans la cheminée et, craignant un rhume, me préparai une boisson chaude. La pluie tambourinait contre une partie du toit qui était en tôle et cela, joint au fait que mes sandales s’étaient déchirées, m’exaspérait. Dans une autre pièce de la maison, le bruit aurait été moins sensible, mais je ne voulais pas pour le moment me priver du feu réconfortant dont Nocturne profitait aussi ; néanmoins je l’enveloppai dans la couverture avec laquelle je m’étais moi-même séchée puis que j’avais exposée aux flammes, mais il ne s’y trouva pas à l’aise et l’écarta dès que je lui tournai le dos. Il préféra le morceau de pain que je lui offris faute de mieux. Des aboiements féroces précédèrent l’arrivée de mon oncle.

    J’ai dit que nos plus proches voisins se trouvaient à une heure de distance. Pour se rendre au village, à la petite ville conviendrait mieux, il fallait compter le double en marchant d’un pas moyen. Mon oncle en revenait. Prudent et sans nul doute plus soucieux que moi du temps comme vous le savez, il portait un imperméable à capuche sur lequel l’eau glacée avait dû courir dans des rigoles formées par les plis. Oté ce vêtement, on se retrouvait aussi sec que si l’averse n’avait été qu’une illusion. J’en possédais un à côté du sien qu’il venait d’accrocher derrière la porte. Mais, voyant notre état, il ne fit aucune de ces réflexions désagréables que ne manquent pas d’adresser à des jeunes parfois un peu inconséquents leurs aînés sous prétexte qu’ils ont agi avec plus de sagesse.

    – C’est la fin, dit-il.

    Je constatai au silence relatif qui lui succédait qu’effectivement la pluie ne battait plus nos vieux murs. Et, en esprit, je me transportai sur le colline près des arbres qu’un aussi violent orage épouvantait sûrement et qui, à cette heure, se serraient sans doute encore les uns contre les autres pour lutter contre l’humidité ; puis vers la rivière, laquelle avait grossi et que je ne plaignais pas, mais les saules qui la bordaient avaient-ils été d’un grand secours pour nos vaches ?

    – Ne t’en fais pas pour les vaches, me rassura mon oncle comme s’il devinait ma pensée.

    Lui aussi but du lait chaud et, à son visage, je notai qu’il semblait ravi de trouver du feu. Aussi ne tarda-t-il pas à s’installer devant la cheminée, son chien irascible près de lui, tandis que Nocturne et moi, tout à fait remis de nos émotions, nous dirigions vers ma chambre par l’escalier dont le bois craquait à chaque marche.

    Mon oncle ayant ramené du sucre, nous nous en gavâmes. Mais ce qui me faisait le plus plaisir étaient les livres que, sur mes prières, il avait acheté pour moi au marché à une femme qui vendait aussi du miel en pots et des boutons. L’action se situait dans le Grand Nord, là où seuls des individus au caractère bien trempé osaient s’aventurer. Il y avait notamment l’histoire d’un chien de traîneau pour laquelle je me passionnais au risque de rendre jaloux Nocturne dont l’oreille attentive remuait lorsqu’il m’arrivait de lire à haute voix, mais il ne m’en garda pas rancune et d’ailleurs je l’aimais trop pour lui préférer un personnage de fiction.

    Après avoir feuilleté ces livres et en avoir parcouru les premières pages, comme aux nuages gris et à l’orage succédait déjà un ciel paisible, je décidai de courir vers la rivière et de m’assurer de la bonne santé des vaches.

    Cependant madame Lacaze bâillait sans mettre la main devant la bouche ; on lui vit une dent en or.

    Aglaé s’interrompit :

    – Cela vous ennuie ? Nous pouvons en rester là de ma vie à R..

    – La faim me fait bâiller. Non, je vous en prie, poursuivez. Encore un moment. De votre voix suave.

    – Comme vous voudrez. Où en étais-je ? Ah, les vaches. Elles ne paraissaient pas avoir trop souffert des trombes qui s’étaient abattues sur le pays et ruminaient tranquillement à l’ombre des saules. Il est vrai que le soleil avait déjà repris sa place au-dessus de nos têtes, ainsi que la rivière son cours lent sur la pente qu’elle s’était creusée depuis longtemps vers je ne sais quelle autre pente peut-être plus sensible et où un moulin dont j’avais aperçu les ailes et le toit lors d’une promenade plus étirée l’utilisait à des fins mécaniques. Mes sandales déchirées laissant pénétrer la boue, je les ôtai pour me nettoyer les pieds dans l’eau filante et moins glacée que je ne le redoutais, d’un froid stimulant, caressante, sapide, agréable au toucher comme au goût. Le sucre nous avait donné soif, et nous étions enchantés de n’avoir qu’à nous baisser pour nous désaltérer, nous rafraîchir et reprendre des forces. Les vaches s’étaient écartées de nous et remises à brouter un peu plus loin. Ma préférée portait des lunettes, ayant une tache blanche autour de chaque œil, mais je me contentais de lui adresser des signes d’amitié car Nocturne, d’un tempérament jaloux comme je vous l’ai déjà laissé entendre, n’aurait pas apprécié que je m’approchasse d’elle pour lui prodiguer des caresses sur lesquelles il exerçait un monopole. Je regardai du côté de la colline. Il s’était formé comme un léger brouillard autour d’elle ; il me semblait voir flotter les arbres dans cette vapeur, que leur souffle et lui seul produisait cette espèce de buée et qu’il était arrêté par la frontière invisible mais bien réelle qui nous sépare du ciel comme par la vitre le mien quand il faisait très froid. Aussitôt je regrettai de n’être pas auprès d’eux pour poser ma joue contre leur écorce à travers laquelle je tâchais depuis toujours d’entendre battre un cœur. Même en courant nous ne pourrions peut-être pas les atteindre assez tôt pour les trouver perdus dans un songe aussi vaporeux que celui qui les enveloppait à cet instant précis. Il me faudra un fil très solide pour recoudre mes sandales pensais-je en glissant mes pieds redevenus blancs à l’intérieur. Tant de travaux pénibles m’attendaient dans le potager dont je ne m’étais pas occupé depuis longtemps malgré mes promesses, que je marchais avec indolence vers la maison d’où la fumée s’expulsait comme d’une pipe. Je comptais assez sur mon oncle pour les mener à bien s’il s’apercevait dans quel état étaient nos plantes. Dès que j’eus poussé la porte du jardin je l’aperçus courbé au-dessus d’une salade. Lui-même m’aperçut et le regard que nous échangeâmes fut bref. Il vaut mieux le laisser seul entre les salades et les citrouilles me dis-je, l’averse n’a pas dû arranger les choses.

    Entre temps le feu s’était éteint tout seul dans la cheminée, si bien que la fumée que j’avais vu de loin en sortir représentait sans doute un effort ultime pour retarder son extinction. Le feu vit et meurt, pensai-je. Dans ma chambre je réparai comme je pus mes pauvres sandales tout en fredonnant l’air qui me vint à voix basse de peur d’irriter mon oncle dont j’entendais les outils essayer de réparer les dégâts causés par l’orage dans le potager. Cependant je me piquai plusieurs fois au doigt car mon dé restait introuvable dans la boîte où je serrais tout mon matériel. Comme s’il voulait les mémoriser pour s’en souvenir plus tard, quand mon absence le rendrait oisif et semblable à un veuf, Nocturne suivait tous mes mouvements sans jamais donner l’impression de porter sur eux un jugement de valeur, ce qui me permettait d’expédier ma couture comme ma vaisselle, c’est-à-dire sans attention et sans soin. Ainsi je saurais à qui m’en prendre si les plaies de mes sandales se rouvraient !

    Je n’avais rien retenu de ce que maman n’avait pas dû manquer de me dire au sujet de mon oncle. Savoir que c’était un brave homme me suffisait, et il l’était assurément puisqu’elle m’avait un jour confié à lui et depuis ce jour semblait m’avoir oubliée à R.. Aucune mère n’est assez distraite, ou irréfléchie, pour ne pas se souvenir du nom et de l’adresse du parent qu’elle a, dans un moment de grande confusion à n’en pas douter, voire de détresse, chargé de veiller sur son enfant pendant son absence, surtout si elle conserve des doutes sur sa moralité, la moralité de ce parent, ou si le moindre soupçon d’avarice ou d’ivrognerie l’entache. Si elle ne venait pas me rechercher, c’est parce que….parce que….c’est surtout parce que mon oncle pouvait à lui seul sans se gêner subvenir à mes besoins et me donner l’éducation nécessaire à mon entrée dans le monde, lorsque j’aurais atteint l’âge de minauder en public.

    Le lendemain, je me levai tôt et, notre petit déjeuner avalé, nous courûmes vers les arbres. En surface la terre n’était plus humide, les filets d’eau ayant disparu à l’intérieur de son insatiable gosier ; comme un beau sourire, elle exhibait ses cailloux propres dont plusieurs roulaient sous nos pieds à cause de la raideur de la pente. Des papillons silencieux, d’étranges libellules, des coccinelles au vol maladroit et d’autres insectes plus lourds et bourdonnants décrivaient dans l’espace des figures compliquées dont la géométrie ne rend pas compte. De peu de force mais régulier, le vent nous apportait l’odeur des massifs d’herbe de la vallée dont chaque pas nous éloignait davantage. Bientôt ce parfum fut remplacé par ceux qu’exhalaient les arbres, leurs feuilles mortes, les champignons et la mousse, car aux flancs de la colline se substituait rapidement le petit bois. Ce mélange entrant dans mes solides petits poumons m’étourdissait presque, mais je reprenais vite le dessus et mon assurance, et respirer en me disant : – « Je respire », signifiait pour moi redoubler de vigueur. Dans l’écorce de bien des troncs, en l’entamant à l’aide du petit canif que je n’oubliais pas d’emporter que nos excursions soient brèves ou longues, j’avais souvent tracé les lettres de mon prénom.

    – Aglaé, intervint madame Lacaze.

    – Aglaé oui, et celles de Nocturne. Ainsi nous disposions de quelques repères pour savoir quels chemins nous avions déjà empruntés, quelles directions nous avaient fait prendre ma volonté, le caprice du chien ou le hasard.

    Allongée sur de vieux sacs à blé que mon oncle m’avait donnés pour épargner ma robe, je plongeais mon regard vers le ciel qui m’apparaissait par plusieurs trouées dans le plafond formé par la voûte des arbres. Vu sous cet angle, il prenait de la profondeur, les perspectives    

que j’y découvrais me donnaient le vertige, et ma première impression était toujours de sonder un gouffre lumineux dans lequel le moindre faux mouvement risquait de me faire basculer. Persuadée qu’alors ma chute serait éternelle, et attribuant au mot éternité des pouvoirs dignes de ceux d’une formule magique, je fermais parfois les yeux en le prononçant et, dans la nuit produite par mes paupières, closes, croyais fermement tomber, tomber sans fin, aspirée par le disque fort du soleil. Aussi, lorsque je rouvrais les yeux, mon étonnement était-il grand de me retrouver sous la garde de Nocturne dans une clairière paisible où se préparait peut-être à chanter un grand artiste, l’oiseau dont l’ombre avait glissé sur mon visage pendant que je tombais dans l’abîme des cieux. Le rossignol ?

    – Voilà qui aurait plu à feu mon époux, la coupa madame Lacaze, lui qui aimait tellement, tellement les petits zzzzoiseaux. Mais cela suffit. Je vous remercie, ma chère. Croyez-moi : j’ai aimé à la folie votre petit récit. Il est temps maintenant d’aller manger. Nous avons faim toutes les deux.

    Elle se disait aussi qu’en cette nouvelle Aglaé Stawicz se trouvait peut-être une arme contre laquelle de Bratz ne serait pas de force à lutter. S’illusionnait-elle en la croyant capable de tout chambouler, de chasser Dieu et de rendre à la Mère son dû ?

Les tablettes du mammouth bleu

.

Qu’y aura t-il d’autre au fond des fumées bleues ?

Des corvées d’un autre temps partagées en riant

Des soirées à s’évader en rêve la main dans celle des autres

Des saveurs de cendre conservées sous la langue

Le temps peut bien filer la montre en son gousset

Son tic tac nous berce et cadence nos pas

Et puis les fumées bleues des nuits improvisées

Nous ouvrent en grand leurs bras tendres et chaleureux

 .

La vie aura eu ce goût particulier des amandes  pilées

Cette odeur salée sucrée des placards oubliés

Le mariage  des coquillettes et des coquilles

La danse des bâtons racornis des vanilles

Râpeuse comme ma joue

De la noix de cajou

Des sachets desséchés

Des épices réprimées

.

Des dangers périssables

Des safrans  véritables

Des confits d’oie, des confitures

Des conflits durs, déconfitures

Hêtre en placard, être en prison

Une précision, un presse citron

Un malin,  des amulettes

Un moulin, des allumettes

 .

Et sur la dernière  étagère

Entre chimère et gruyère

Un cercle rouge sur le vichy

Du temps perdu qui fuit

 .

.

Les nuages se vautrent dans les toiles bleues du ciel

Impudiques ils s’embrassent à pleine bouche

Dévoilant les contours de leurs corps éphémères

Pour l’instant d’après se repousser violemment

Echevelés disloqués le blanc narguant le gris

Puis réchauffés par un soleil voyeur

Ils se regonflent et jettent sur les champs nus

Des ombres d’hommes grotesques

D’animal fabuleux et terrible

Jusqu’à l’instant de frôler la rivière

Où ils versent une larme amère

Au souvenir de leur enfance paisible

Entre des rives aimantes berceau de leurs babils

Avant qu’on ne les expulse aspirés par le vent

.

Tu es la route où l’écolier refait le monde

A sa façon sans demander aux maîtres leur avis

Il sait de quoi il parle que le soleil réponde

Ou non à ses questions spontanées sur la vie

Il n’y a déjà plus de modèle à rien

L’imagination passe avec succès tous les caps

Sautées les haies ne sont plus un obstacle

Ni l’horizon qui recule une proie insaisissable

Ni le nuage un projet dont la réalisation avorte

Sa famille oubliée ne lui tend plus les bras

Qui l’accueille aujourd’hui ? Une vague

Qui l’étreint l’enveloppe ? Une vague

.

Participation :

Elisa, Héliomel, 4Z, Eclaircie

MESDAMES MES POULES

Elles étaient deux. Une noire, dans une robe pied de poule, sombre et brillante et une autre dans un tailleur pourpre emplumé sous les manches.
L’œil clair, la patte élancée; deux vraies demoiselles.

Il fallait les voir déambuler, dans le gazon, la tête haute, le poitrail arrogant, le bec délicat cherchant des pierres brillantes dans le hasard des chemins. Dédaigneuses comme des adolescentes trop bien soignées, elles étaient persuadées que les grains de blé poussaient naturellement dans le creux de mes mains.
Par moments, elles venaient me faire des œillades, comme deux religieuses devant l’hôtel, pour être plus près de leur seigneur. Et là devant la gentillesse de mes deux graçouillettes, mon cœur se mouillait, ma main s’ouvrait et distribuait sans compter, ces germes de pain qui auraient nourri bien des vies hors de ce jardin.
Il fallait voir les deux princesses qui se chiffonnaient pour piquer le cadeau de sa voisine, le croupion à l’air, décroisant les pilons, ignorant l’homme cultivé et raffiné qui auraient préféré le sourire d’en face, même édenté, à ce frou-frou de fesses emplumées.

Et ces deux pécores couraient par monts, par veaux et même par moutons, guettant les troupeaux d’abeilles comme deux chiennes énervées…
Ce qui est incroyable, c’est que ces deux jeunes écervelées, qu’on pouvait penser ouvertes aux rencontres, revenaient tous les soirs avant qu’il ne tombe dans la nuit.. Elles rentraient sagement dans leur composteur en plastique, poulailler rustique dans le plus pur style Formule 1.
Et moi j’allais jalousement refermer la porte de ce gynécée, en embrassant mes protégées, à pleines plumes, toutes les deux serrées l’une contre l’autre dans mes bras…
Elles allaient se coucher, ignorant tout des soirées gallinacéennes, lieux de rencontre du monde de la nuit avec ces jeunes coqs aux becs longs et ces vieilles cocottes aux plumes grises.
Elles dormaient blotties au chaud et au tendre dans une nuit poussinées de poulettes douillettes.

Un matin, à l’heure du cocoricoré,  je fus même grand père d’une future « hommelette »… Mes deux poulettes m’avaient fait naître un œuf sur le plat en pleine montagne, même pas étonnées devant ce miracle de la féminité, pas inquiètes du tout d’avoir donné naissance à cet œuf sans la moindre collaboration masculine…
J’en étais fier, car, finalement, c’est moi qui avait mis les petites graines dans leur gamelle en faïence.

Évidement tout n’était pas rose…
Un vieil homme et deux jeunes poulettes, un jour, ça pose des problèmes.
A la fin des vacances, il fallait penser à repartir au travail…
Comment ne pas prévoir les remarques acerbes des voisins de palier sur la présence de mes deux petites amies partageant le même appartement, au cinquième étage d’un immeuble dans la métropole suburbaine…
La différence d’âge, de sexe, et même de race… Vous connaissez la jalousie étroite des solitaires et des blasés de la ville….
J’aurais dû les laisser dans une famille d’accueil, en leur faisant croire que c’était le moment de « leurs » vacances, en priant que les hôtes ne feraient pas le réveillon de Noël chez eux…
Comme on isole deux jeunes péronnelles dans un couvent pour couver sans enfants…

Et puis ce fut le drame…..La faute, je ne suis pas rentré la nuit.
Je les laissées seules pour accompagner une oie blanche de « pas sage »….
Leur chambre est restée ouverte à tous vents. Quand je rentrai, l’aube s’était installée, et personnes ne frappait à ma porte.

Quand j’allais voir mes jeunettes, je ne trouvais que des sous-vêtements déchirés de plumes rougies. Je n’étais pas là pour entendre leurs cris ensanglantés. Il y avait encore des traces de lutte partout. Un sadique à longue queue était passé par là ; un voleur en série, un violeur de bonheur, un assassin récidiviste, un renard sans remords.

Aujourd’hui, le soleil a séché les tâches de sang et le vent a disséminé le restes des plumes arrachées… Mais le temps ne m’a pas fait oublié les deux petites poulettes qui pétassaient dans mes fougères…

Colette de GlécY

PHOTO-CHOC

Joseph était photographe.

Au début, comme tout le monde, il avait fixé les moments jugés importants de sa vie de famille, puis, petit à petit, il s’était intéressé aux éléments extérieurs du décor.
Chemin faisant, il avait appris à maîtriser la technique et il était parvenu à photographier une réalité qu’il remodelait suivant ses états d’âme.
Fort des compliments de son entourage, il avait fini par abandonner son métier et il s’était lancé à corps perdu dans sa nouvelle passion. Il avait vendu quelques clichés et arrivait à en vivre, fortement aidé par le salaire de sa femme.
Dans le petit village d’Ardèche où le couple et le bébé passaient les vacances, Joseph essayait de moissonner les images qu’il exploiterait pendant l’hiver.
Les premiers jours, il avait photographié ça et là, tout ce qui dépassait du quotidien, mais son œil s’était vite habitué au relief extérieur et il ne trouvait plus grand-chose à mettre devant l’appareil. Il ne lui restait bien souvent que des images intérieures, faites de désir ou d’aversion, qu’il tentait d’accrocher à la réalité, en recherchant de plus en plus loin, des supports propices.
Un matin, il partit de bonne heure emmenant avec lui tous ses objectifs, comme un chasseur emporte différentes sortes de cartouches, ignorant quel gibier il va rencontrer.
Tandis qu’il gravissait un sentier étroit et rocailleux, il était réceptif à tout ce qui parvenait à ses sens à l’affût.
Léché par les premiers rayons du soleil, il eut l’impression qu’une femme l’avait précédé, laissant derrière elle, un sillage musqué. Elle avait dû courir car le parfum était humide et tenace, et des lambeaux de dentelle restaient accrochés aux ronces, là-haut, à la cime des montagnes. C’était la nuit qui venait de fuir et il assistait au réveil de la terre. Il sortit son appareil de la sacoche pour saisir ce moment, mais ne trouva rien qui le satisfît.
C’était un instant de vie délicat, avec un goût d’éternité; une image qui ne se laisse pas figer dans la gélatine des photographes. . .
Il se remit en marche, heureux de constater qu’il était perméable aux choses qui l’entouraient.
Le sentier qu’il avait emprunté s’arrêtait bientôt devant une chapelle de pierres sèches, bâtie sur une petite butte. C’était une sorte d’ermitage dans lequel des fidèles devaient venir prier le jour de la fête du saint patron du village.
Se félicitant d’avoir pris ce chemin, il gravit quelques marches et se retrouva sur un perron de granit.
Dans une niche, au-dessus du portail, une statue de pierre moussue dédiait l’édifice à Saint-Régis. Il prit le Saint homme en photo en se disant qu’il lui devait bien cela.
La porte en châtaignier était hérissée sur toute sa hauteur d’une double rangée de clous, forgés à la main, formant une grande croix de fer. Il avait déjà vu cela sur le portail de l’église de la commune. C’était une coutume ancienne qui alliait la décoration à la protection; les pointes acérées dissuadaient les rôdeurs qui auraient pensé forcer 1’entrée.
Joseph poussa prudemment la porte qui bougea en grinçant mais ne s’ouvrit pas. Une serrure ancienne la tenait fermée.
Il regarda par une fente du bois. Il ne vit tout d’abord qu’un petit autel de marbre orné de deux chandeliers de cuivre. Puis, ses yeux s’habituant, il remarqua des bancs, et, sur les côtés, deux grands tableaux,
A gauche, il discernait la vierge gisant par terre, abîmée dans la souffrance sous le Christ cloué sur la croix. A droite, elle allaitait son fils sur ses genoux.
Joseph ne savait pas pourquoi, mais il sentait qu’il y avait une photo à faire dans cet édifice. Il passa délicatement un bras par la fente de la porte et essaya de débloquer la serrure. Des morceaux de rouille tombèrent, il s’arrêta.
Il aurait suffi d’un coup d’épaule, mais, la présence des clous rouillés l’en empêchait. Il recula de quelques pas et regarda l’ensemble; les planches étant rongées par le temps aux extrémités, il n’y avait qu’à lever la porte vers le haut pour la faire sortir de ses gonds.
Ayant trouvé le moyen d’entrer, Joseph s’assit sur les marches et réfléchit.
Depuis longtemps, il archivait dans sa mémoire, toutes les photos qu’il souhaitait faire. Parmi elles, il y avait l’image d’une jeune fille nue, à genoux, les cheveux dénoués sur les épaules, priant devant un autel noyé dans une pénombre romantique.
Il avait ici tous les atouts nécessaires pour réussir. Il bénéficiait du bâtiment, du cadre, et surtout de l’isolement qui lui permettrait de travailler tranquillement.
Quand il faisait des photos de nu, ses clichés étaient empreints de tendresse et de charme, mais les gens bien pensants avaient le temps de s’indigner avant de pouvoir constater, sur le papier, la preuve de ses bonnes intentions.
Pendant qu’il cherchait vainement le modèle qu’il pourrait employer, le souvenir du tableau de la vierge lui revint en mémoire et le déclic se fit.
La vierge allaitant l’enfant Jésus…
Il hésita un moment pour dissimuler son matériel photographique dans les genêts, mais le ciel s’étant soudain émaillé de quelques nuages, il préféra l’emmener avec lui. Il redescendit prestement le sentier. II était sûr d’avoir « l’idée »…

Vers cinq heures, le ciel était couvert, une lumière irisée flattait la montagne. Le temps qui n’était pas propice aux excursions le mettait à l’abri de la visite d’éventuels promeneurs.
Pendant qu’il gravissait le sentier de l’ermitage, son fils sur les bras, Joseph expliquait à sa femme ce qu’il voulait faire passer dans son image.
Elle, flattée de pouvoir aider son mari dans son travail, éprouvait un réel plaisir à être ainsi mise en scène. Elle connaissait ses photos et savait son affection. Elle lui faisait confiance, sachant qu’il ne déclencherait pas son appareil sans qu’elle ne soit à son avantage.
Quand ils furent devant la chapelle, il se rendit compte qu’il avait omis sincèrement de lui dire que la porte était fermée. Comme il la sentait réticente alors qu’il soulevait les planches en faisant levier avec une branche, il trouva un argument convaincant. Si le portail était forcé facilement par lui, il aurait pu l’être aussi aisément par des voleurs à la recherche d’objets anciens. Il rendait ainsi service au bon St Régis en malmenant quelque peu son huis. Les autorités locales, échaudées à bon compte, auraient à cœur de remplacer le système de fermeture défaillant par un autre plus efficace, et les richesses du culte se retrouveraient à l’abri.
La porte sortit de ses gonds et la gâche rouillée de la serrure roula sur les dalles.
Joseph fit passer sa femme et son fils dans la chapelle.
Comme il ne parvint pas à remettre la porte sur ses gonds, il la coucha sur le côté et la rentra dans la salle. Là, il la prit précautionneusement par les pointes et l’appuya contre le chambranle du portail.
Le village était trop loin, en bas dans la vallée, pour que quelqu’un puisse remarquer que la croix de clous était tournée vers 1’intérieur.

Tout était en ordre, il pouvait être entièrement à son art.
Tandis que Joseph embrassait tendrement son fils, sa femme se dévêtit.
Quand elle fut nue, elle dénoua ses cheveux qui déferlèrent en vagues lourdes jusqu’au creux de ses reins.
Joseph sentit son cœur se serrer; jamais il ne l’avait vue aussi belle qu’aujourd’hui, dans cet écrin de pierre.
La lumière, venant du ciel bas, filtrée par les vitraux, courait sur les veines de sa peau et sur celles du marbre de l’autel.
Sa femme avait les yeux de la Vierge, son fils avait les mains du Christ.
Dans leur nudité, ils renaissaient tous deux pour lui. Il allait peindre l’amour, Dieu était avec lui.
Il fit asseoir son épouse sur un banc, sous le tableau de la vierge allaitant. Il mit son fils sur ses genoux et l’enfant posa de lui-même sa tête sur le sein de sa mère.
Il prit alors son appareil photo, y fixa le flash et recula pour avoir une vue d’ensemble. Dehors, un grondement de tonnerre roulait dans le lointain et Joseph, tremblant, sentait monter en lui, avec la tension de l’orage, une force créatrice décuplée.
Derrière l’autel, la statue de Saint Régis semblait sourire comme si 1’évangélisateur donnait son assentiment pour la communion proche.
Joseph se plaça sous le cadre de la vierge martyre, effondrée sous son fils cloué sur la croix. Là, l’œil rivé à l’appareil photo, il cadra la scène.
A l’ombre de la croix de clous, sa femme, dans sa nudité virginale, était devenue la Vierge du tableau.

Quand il appuya sur le bouton du déclencheur, il ne sut si c’était le flash ou la foudre qui avait fait jaillir l’éclair aveuglant.
Dans le grondement terrible qui suivit, il se rendit compte que la porte avait basculé. Il se précipita pour la redresser.
Quand elle fut droite, il recula en titubant, ivre d’effroi…
Son fils était cloué sur la croix. La mère gisait effondrée sur les dalles.

Dehors, l’orage avait cessé.

Paul de Glécy La Lisière Mauve