Historique du mois : janvier 2011

Jacques Izoard

Ou le plancher de brou de noix
disant cris assourdis
sous le gel, sous les mots.
Et les pieds le caressent.
Et jurons et crachats
font notre bonheur

Nous décrochons les mâchoires
des fauves, des déments, des reptiles.
Et nous amassons les échos.
Nous rôdons à la fumée..
Sans cesse tâtonnant, saisissant
à bras-le-corps les astres.

Jacques Izoard, Tout mot tu, tout est dit, suivi de Traquenards, corps perdus, Le Taillis pré, 2004, p. 49

Dans la tête, mille petites têtes
ont des regards partout,
font l’obscurité, la clarté.
Nous pénétrons dans chacune d’elles.
Se morcèlent nos cerveaux.
Nous atteignons le bleu.

Dans le caillou, le poing gelé.
Mais un cœur bat quand même
qui ne fait que répéter
soubresauts et coups sourds.
D’autres poings dans le poing
sont des pierres à la volée.

Jacques Izoard, Thorax, Phi éd. 2008, p. 31.

(poèmes relevés sur le site Poezibao, dans « anthologie permanente »)

Jacques Delmotte dit Jacques Izoard, né le 29 mai 1936 à Liège dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite et est décédé le 19 juillet 2008, était un poète et essayiste belge. Ce fervent animateur de la poésie en Wallonie, surtout à Liège, est lui-même considéré comme un important poète de langue française d’aujourd’hui, à la renommée internationale. (wikipédia)

La lueur

Mon enfant s’est perdu
Dans les rues de la vie
Sans me dire au revoir,
Sans s’en apercevoir.
Et il erre à l’envi,
Et me cherche, éperdu.

Parfois je crois l’entendre
Au fond de ma mémoire
Moi qui voudrais encore
Le voir rire et éclore
Comme lueur d’espoir
A force de l’attendre.

Un jour, est-ce demain?,
Nous nous retrouverons,
Nous serons fous de joie.
Nous ouvrirons la voie
Que nous emprunterons
En nous tenant la main.

L’automobiliste dans le labyrinthe

L’automobiliste dans le labyrinthe

.

Il roulait sur la nationale engourdie

Sans  précaution particulière, dans le silence

Les platanes formaient une cathédrale

Dont le chœur sans cesse s’enfuyait

Au bal des heures fantomatiques

La nuit puissante battait son plein

Il lui semblait que des lumières grelottaient

Qu’elles lui offraient des formes aguichantes

Au loin la ligne droite s’estompait, sournoise

Il suffisait de ne pas tourner le volant

Pour savoir enfin si les bas-côtés de la route

Feraient des passeports douillets pour l’éternité

Il hésita, mais sa main semblait indépendante

Il voulut s’arrêter, ses pieds ne lui appartenaient plus

Il crut entendre un fracas métallique

Le train entrait en gare

On trouve

Dans mon cerveau en hibernation

Une pendule fidèle qui scande les secondes

Sans cependant réveiller l’objet

Un feu perpétuel pour qu’il ne gèle pas

Un œil toujours ouvert sur les faits et gestes de la lune

Impatiente de reprendre la conversation

Mais qui pourrait se révéler infidèle

Quelques araignées qui adorent le silence

Et l’absence de mouvements brusques

Dommageables pour leurs toiles

Un réseau de fils enchevêtrés jetés là par hasard

Ou par le vent en fin de course essoufflé par l’effort

Tout un orchestre sans instrument de musique

Ainsi qu’un plan illisible pour sortir d’un labyrinthe

De couleurs criardes et hostiles

Dont on cherche encore l’architecte

Et la sortie

Derrière les volets clos d’une mine à l’air jovial
Se dandinent un hamster et une étrange écrevisse
La maison n’a ni cuisine ni salon ni aucun mur
On y entre en grimpant aux arbres
Les matins où la lune œil de cyclope
Cherche en vain la fenêtre de la chambre
Pour nous souffler les songes qui donnent aux jours
Cette impression de rêve éveillé

J’erre en une ville

Qui ne fut jamais bâtie

Et de ce fait ne dressa jamais ses minarets

Face à la mer évaporée

Dont je retroussais les vagues

Une à une sans scrupules

Toutes s’anéantissant

Et moi qui suis moins qu’une ombre

Je disparaissais avec elles

Comme j’étais venu

Aussi nu

Qu’un ver

Quand ce ver ignoré de tous fut aboli

.

.

Ce poème a été composé par

Elisa-R, Eclaircie, Héliomel et votre serviteur

.

Les couleurs sont « bio »

On doit aux sphères la musique

Le Baiser de Cristal

cristal seul 1

Le sommeil arrivait en vagues lentes dans son corps, ensablant ses défenses. Lentement j’avançais une main vers son ventre. Elle bougea à peine. J’arrêtai, entre une hanche et la poitrine, dans cette lande douce où les doigts peuvent être tendres. J’approchai mon visage et posai mes lèvres sur son dos. Je jouais les baisers ; elle sourit.
Elle ne dormait donc pas. Elle s’était réfugiée derrière la frontière de sa peau. Alors que j’ouvris les lèvres, son corps frémit. J’avançais lentement vers son ventre ; elle posa les mains sur mes cheveux.
Que voulait-elle dire ?
Si je continuais le mouvement, je risquais de la refermer et de fissurer cet instant fragile où sa peau parlait en parfum. Il me faudrait attendre un autre soir où mon amour et mon orgueil ne l’auraient pas encore fait fuir.
Je fis glisser mon visage entre ses jambes. Elle m’arrêta violemment. J’étais prêt à rebondir sur l’affront et à replonger dans cette jalousie acide qui me rongeait la tendresse. Je la regardais et lui dis doucement : “N’aie pas peur, c’est de toi dont j’ai envie, pas de moi. Je ne te volerai rien.”
Quelques secondes s’infiltrèrent entre nous, longues et brûlantes. J’avançais, forçant lentement sa résistance.
Non je ne me mentais pas, ce n’était pas de moi dont j’avais envie mais d’elle seule et elle ne pouvait pas ne pas le sentir.
Je progressais dans la broussaille de ma peur et ma langue arriva au but. Elle aurait pu m’arracher d’elle, avant que ma soif n’arrive à son puits et que je n’y détrempe mes certitudes.
Tout à coup, quelque chose changea dans le combat. C’était comme une virginité qui casse, comme un aveu d’amour, peut-être juste pour elle-même, un aveu qui venait de ma bouche.
Mais moi, j’étais en elle de toute ma foi et tout mon désir. Je la buvais comme une source; même si c’était à cœur défendant, son corps était présent sous mes lèvres, un présent qu’elle se faisait à elle. Je bougeais légèrement ses jambes, elle continua le mouvement pour être accessible. Elle se donnait dans ma bouche comme un fruit mûr, à fleur de sève. Elle était consentante, j’en avais la preuve; elle prêtait son émoi à mon jeu.
Je n’osais y croire, j’avais le goût de l’amour sur la langue, ruisselant comme une cascade de souvenirs. Je la mangeais avec la faim d’une envie et la soif d’une rencontre. Je ne pouvais m’empêcher de mêler mes larmes à l’eau de son corps. J’avais peur qu’une de ces deux vagues n’empêche l’autre d’accéder à la grève de la réalité. Que pouvait-il être plus fort et plus touchant que l’envie que j’avais d’elle soudé à la peur de la perdre?
Et puis le pli se fit. Je n’eus plus peur d’être rejeté, j’avais le besoin d’aller au fond d’elle même, au devant de son désir. Et vint le moment où son corps se cambra, où je devais devenir elle, pour l’emporter sur ma langue la conduire dans son plaisir et la faire vibrer jusqu’à la fêlure du présent qui répandrait le bien être. Pouvais-je mouiller les yeux plus fort que son ventre pour m’excuser du plaisir que je recevais, à lui en donner ?
La délivrance venait en elle et je regrettais qu’elle vint si vite, de peur de n’être plus rien qu’un outil de sensation, qu’une excuse, qu’un défaut dont on se sert ; un ingrédient sans importance, pour un moment de bien-être du présent et qu’on rejette dans un avenir caduc et désormais inutile.
Je sentais la vague prête à déferler sur mes lèvres. J’étais entre sable et peau, juste un instant de son voyage, une halte où elle s’était retrouvée et où je l’avais aidée à oublier l’autre sur lequel elle avait rebondi.
Il fallait que je m’en aille, que je fasse marche arrière, que je fasse un détour, que je regarde ailleurs dans la nuit, que je reparte dans ma tête pour la laisser dormir, au chaud, dans son ventre.
J’avais encore son suc sur la langue, une sensation d’ivresse qui me prouvait que le rêve s’était produit.
Je venais de revivre un moment perdu à jamais de mon passé… Un de ces moments où le temps s’arrête, où la vie saute des crans de la réalité. Je quittais son ventre, comme on ôte ses lèvres d’un Graâl, la passion accomplie, comme on laisse le calice d’une fleur offerte au soleil.
Mon corps avait tenu ses promesses, je n’avais eu envie que d’elle, et je l’avais retrouvée, dans un repli du hasard, dans un cahot du temps. Juste parce que j’avais su la prendre comme une femme entière sans chercher à pénétrer ses secrets, juste à l’écoute de ses silences.
Elle se retourna, le visage contre le mur. Je m’approchais d’elle et lui murmurai, pardon… merci…
Et les mots que je ne pouvais taire se ruèrent d’eux-mêmes, comme une vague qui retournait vers la mer.
Il ne resterait bientôt, sur le drap, qu’un pli de plaisir qui froisserait à peine l’avenir.

J’étais heureux de l’avoir rencontrée encore, dans un détour de l’impossible, mais avec une peur agrafée au fond du ventre, celle d’avoir respiré une fois de trop le parfum de l’interdit.


vagabondages (safari)

Pour partir en brousse sans quitter la maison, c’est très simple.
Il suffit d’avoir une énorme envie de savane. Quand vous l’avez, vous vous asseyez dans un fauteuil ample et chaleureux, (évitez les chaises de cuisine froides et rigides qui vous embarqueraient dans les pays nordiques).

A côté de vous, vous placez une plante grasse, sur la table vous posez un plateau de fruits en prenant soin de disposer les bananes au dessus, ouvrez un catalogue de vente par correspondance à la page des tenues d’été, calez un disque de musique ensoleillée sur la chaîne et vous êtes prêt pour le safari.

Ne pensez plus à rien, soyez aussi vierge que la forêt et attendez que l’Afrique vienne vous chercher.
Un grand coup d’oeil sur les sahariennes du catalogue, vous respirez les bananes à plein nez, vous fermez les yeux, votre mémoire, vous serrez très fort les poings et votre imagination …Et c’est parti.…

D’un seul coup, le soleil entrera et éclaboussera la plante devenue palmeraie, les tam-tams rouleront chez les voisins, vos enfants seront de charmants petits singes joueurs…
Oh, j’oubliais un conseil important, avant de partir, fermez bien la porte pour ne pas laisser entrer le chat…

Sur le boulevard.

Sur le boulevard, en rangs serrés
Les automobiles
Défilent
Et griffent la nuit
De leurs phares blancs.

Tu t’en vas.

Dans le flot des autos en partance.
Les lumières rouges lacèrent
Mon cœur
Et je saigne…

Bien alignées,
Bien rangées,
Elles s’endorment
Tandis que dans ma ruelle
Dans ma nuit cruelle
Je garde les yeux ouverts,
Aveugles.

La frite

 

Qui se fane plus vite

Le papillon ou la carte postale

On s’étonne de l’intervention de l’averse

Dans un hall de gare où sont entreposées des cornues géantes

Interrogée ma tante répond que non

Sur son épaule le perroquet fait écho

Et moi je me tourne les pouces

Songeant à mon avenir en sous-sol

Il est vrai que je me répands comme une odeur de friture

Ou de graillon que dis-je je suis une frite

Je suis un morceau de pomme de terre plongé dans l’huile bouillante

Et je n’échangerais pas ma place contre la vôtre

Aboyeurs vantant des attractions médiocres

Devant une porte battante mécanique jamais essoufflée

Ni contre tout l’or introuvable

Longtemps j’ai cru devoir à mon seul parfum ma gloire

Mais je sais aujourd’hui que ma chair n’est pas étrangère

A l’apparition de la salive

Sous le palais d’un affamé

On lirait dans les étoiles sa destinée

Si les étoiles ne s’éteignaient pas sans crier gare

On propose aux cieux une ampoule pour vaincre la nuit

100 watts contre cette incommensurable aveugle

Car en heurtant les astres elle dérange

Et le bruit des chocs réveille les voisins

Les voisins qui sont toujours à l’affût

D’une catastrophe hors de chez eux

Je les ai vus courir le long de leurs propres yeux

Ils rattrapaient leur regard le dépassaient l’humiliaient

Ou bien ils s’injectaient dans les veines le produit de leur imagination

Afin d’avoir les idées moins claires

Ils se dépensaient beaucoup pour acquérir le titre de poète maudit

Plusieurs y laissèrent leur fortune

Plusieurs leur vie mais elle coûte moins

Et je les regardais serrée contre mes sœurs

Dans notre cornet

Et l’on nous versait dessus après le sel du vinaigre

Je les regardais l’avouerai-je avec envie

Mais la moutarde me les cacha

Il y avait aussi une saucisse

Et la bière dégoulinait

Pareille à cette chute

Le niagara dont j’écoutais s’effondrer les masses d’eau

Seuls les siècles font un tel vacarme

Quand ils défilent sur la toile tendue du ciel

Comme des comédiens oscillant

Entre le souci de quitter la scène

Et le regret d’entendre les applaudissements faiblir

–  Sur la carte postale

S’immobilise épinglé le papillon

Permanence

 

Indifférent

le fleuve submerge

les humeurs humaines

leurs espoirs leur sueur.

C’est un pays de rocs

et de schistes

un pays d’ombres bleues

où le vent délire.

Un pays au cœur

si vieux

qu’il a oublié le bercement

de la mer reculée.

C’est un pays pudique

taiseux de naissance

saturé d’éclats de fer et de scories

un pays de plaies et de bosses

de larmes et de rires.

Un pays de rêves rougis.

Indifférent

le fleuve serpente

et ravage les rêves.

Ses eaux musardent

ou se pressent

loin des heures naufragées…

C’est un pays au cœur tendre

celé

qui ne s’offre qu’au marcheur entêté.

Vaisseau fantôme

Lorsque l’envie de s’ancrer

Ne rencontre que banc de sable

Donnant illusion d’être stable

Il reste à dériver encore

Il reste à divaguer toujours

La brume masquant le port

La houle entrainant la vague

.

Depuis des lustres le navire

A la limite de l’avarie

Vaisseau fantôme

Voyage inutile

Attend l’écueil

Qui le stoppera dans sa course

.

Du ventre de sa coque

S’étaleront sur les rochers

Tous les possibles oubliés

Toutes les teintes des voiles

.

Les éléments l’engloutiront

Dans son destin couleur marine

Papier de soi ( PQ =publicité qualifiée)

Si je vous dis que ça sert à se sécher les mains, à se moucher le nez, à nettoyer un pare-brise, à s’essuyer la bouche après manger, les yeux quand on est triste et qu’on l’utilise même dans les cabinets. Qu’est-ce que c’est ?

Eh bien, il peut s’agir du papier hygiénique, de l’essuie-tout ou de mouchoir. Ne confondez surtout pas ! C’est fait de la même matière, ça a presque la même forme, la même épaisseur, parfois la même couleur et les tailles sont voisines. La seule chose qui change vraiment, c’est l’endroit où on l’utilise et de là :  le nom.

Car bien que le rôle de ces papiers soit le même pour tous, on nous a bien fait sentir qu’il fallait en utiliser un de type différent pour chaque endroit du corps.

L’époque est à la nature et ses besoins tiennent le haut du pavé ; après les chiens, les hommes, apprenons-nous le caniveau !

Pour vendre une multitude de produits, on fait la promotion de certains besoins. Ainsi ce qu’on cachait discrètement il y a quelques années s’affiche en plein vent. Publicité oblige !

Les fibres et les broyeurs ont fait de ces fonctions obligatoires, des préoccupations naturelles. Et puis quoi ! Qu’est-ce que c’est que ces gens qui se torcheraient le nez au P.Q. Le papier toilette, même neuf, c’est déjà sale…

Les multinationales exportent, bien sûr, ces morales bêtes et l’instituteur,  qui veut prêcher plus haut que son culte, les transforme en nobles idées. En fait , il se fait piagé.  Vive les serviettes en papier, les mouchoirs, les essuie-tout et les essuie-reins…

Une chose pour chaque chose, c’est le principe de la cellulose !

Et puis quoi, le but des publicitaires n’est-il pas d’éponger le liquide des clients !

Sapaulin de Glécy