Monthly Archives: décembre 2010

Vagabondages. (les oiseaux)

Pour passer un moment calme et studieux sans se fatiguer, c’est simple. Il suffit d’ouvrir le grand livre du ciel.
Vous cherchez la page blanche d’un nuage et vous lisez l’histoire des oiseaux.
Il ne faut pas faire d’effort de compréhension, juste un effort d’attention. Au début, on n’entre pas dans les paraphes des hirondelles qui brouillonnent dans les nuées. Il y a trop de sillages qui s’entremêlent pour notre vie habituée au sillon de la journée, et puis, petit à petit, vous vous familiariserez au stylet qui trace les phases de leur voyage. Quand votre œil sera habitué, vous comprendrez la métaphore fragile de l’alouette, vous entrerez de plein pieds dans la saga de la grive en quête d’aventure, dans le roman noir du merle, qui persiffle ses héros, votre âme survolera la tragédie humaine, vous toucherez l’éternel et les droits de hauteur, jusqu’à ce que le hibou mette ses points de suspensions au chapitre du jour et qu’il faille refermer la couverture noire de la nuit.
Et là, il vous faudra attendre le matin, que la lumière soit, pour commencer une autre histoire.

Paul de Glécy

Sommets

Derrière la porte du grenier

Se trouvait un poème

 A demi caché replié sur lui-même

 Mais je le reconnus

Je l’avais abandonné inachevé dix ans plus tôt

 Pour me consacrer à l’étude du néant

Allons lui dis-je où en sommes-nous

 Te faut-il une rime une mesure Non

Pourquoi es-tu resté là à m’attendre

Quoique déplumées tes ailes ne manquent pas de force

 Elles t’auraient porté ailleurs

Il se taisait

Je le relus plusieurs fois

Peut-être avions-nous lui et moi – lui ou moi –

Définitivement perdu

…la foi.

Le ciel s’est posé sur le faîte du toit

 Comme un œil au sommet d’un crâne

 Fermé on croit que la maison dort

Pourtant tous les murs transpirent

Et se dessine sur les cloisons

 L’histoire de cette bâtisse

 Qui voulait être ronde comme le bocal du poisson

 Où la sirène fiévreuse viendrait se rafraîchir

 Attendant que ses cheveux lissent ses écailles

Et que l’océan tapi sous un bureau de bois clair

Libère le marin de son ancre pesante et amoureuse

L’œil s’entrouvre alors et seul l’iris

A ces reflets du feu vivant dans les cristaux enfouis

Sous les fondations des villes surgies comme flèches

 Ou flammèches embrasées puis figées par le gel

 De nouvelles pages se dessinaient

 Tout en haut des collines et au fond des prunelles

 Un buisson de couleurs embrasé par le soir

Un clocher accueillant en écharpe de maisons

Une route inconnue traversée de zébrures

Les animaux de l’hiver se posèrent sur la tranche

 Du beau livre enluminé

 Que des mains invisibles ouvriraient devant l’âtre

Le bar était tout vert

 J’ai repris du pollen sur le zinc, la télé affirmait que le fils de ma concierge refusait de devenir président, il préférait l’hydraule à l’harmonica et puis les seins de Vénus étaient si doux…

 Coincé entre un gratteur d’illusions et un humeur de havane, je n’ai pas vu arriver Mardisky. S’appuyant sur Décembrepardi, il jouait les impotents.

On a bu jusqu’au dernier centime. Après le verre ultime, une impérieuse nécessité m’a porté vers les toilettes, la porte franchie, je me suis aperçu qu’elles donnaient sur une dune ardente et les pieds me brûlaient tant que j’ai plongé vers d’autres cieux anisés et d’autres bars fiévreux où des millions de bicyclettes chantaient sous la pluie.

Ont participé, dans un ordre un tantinet bousculé par la neige : Eclaircie, Héliomel, 4Z et moi-même.

Voyage

C’est toujours portée par les autres, que votre tête est la plus belle. Détachez-la délicatement, et quelque soit le jour et le temps, lancez-la au hasard.
Vous la verrez rebondir sur le toit d’une grande bâtisse, sur le goûter d’un gamin gourmand, sur le museau d’un chien -frais le museau, le chien est en bonne santé- sur le dos d’une licorne et parfois se poser un instant sur la patte d’une abeille ou d’une araignée.
Elle deviendra dentelle ou miel, haleine chaude du sommeil tranquille, galop au cœur des bois nus, corne en spirale enroulée sur les livres, mur solide pour accueillir le lierre, aile translucide capturant l’éclat de l’eau, de la lune, du pain croustillant et tiède, débarrassée de tous les cris et manques, des vrombissements des avions et des engrenages hachant les chairs.
Surgissant de l’océan où elle se sera longuement baignée, dansant avec tous les poissons et les marées, les vagues et les algues et quelque nageur intrépide, elle embrassera le soleil qui marquera la taie de l’oreiller où elle viendra se coucher pour vous attendre, vous entendre et vous dire…

R.A.S.

Sous un porche entrouvert, un homme, une femme. Enlacés. Plus loin, au café, un homme seul affalé au le comptoir. Au feu rouge, une femme rajuste son foulard de soie. Sur la place, un gamin court en riant après les pigeons. Une vieille dame promène un vieux chien. A moins que ce soit l’inverse. Le vent agite doucement les feuilles des platanes et fait danser le soleil sur le trottoir. Un taxi engueule un cycliste. A moins que…
La sirène d’une ambulance s’arrête au carrefour. Comme toujours, des badauds sont là.
Doucement, le jour décline, comme un autre jour.
R.A.S.

Air-pur

Reflets

Les doigts un peu gourds
l’esprit qui épouse le ralenti de l’hiver
les lettres dansent toujours
dans tous vos champs fertiles

Mais comment dire les yeux assoiffés de tout voir
la main qui rêve de retenir le vent
l’éclair ne dure que pour cingler la cime
les branches calcinées tentent de revivre
dans la rivière des nuits
se fond la lune
sous l’asphalte trainent les cris
l’écho voyage en attente de la paroi lisse
verticale et brillante sous l’impact

Que serions nous sans ces signes
des appareils digestifs mordant la poussière
mais l’eau est là pour laver le miroir
et les reflets vivent et s’envolent.
11.01.2010

Femme dans la Nuit, par André Breton

Un poème en prose d’André Breton (1896-1966).

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« Femme dans la nuit.

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A dix heures du soir toutes les femmes en une courent au rendez-vous en rase campagne, sur mer, dans les villes. C’est elle qui fait la vole des cartons de la fête et des tamis de rosée dans les bois. Par-dessus les toits la reine des cormorans, le point de guêpe au niveau du sablier, fait tinter de son bec le sac des présages fermé giclant entre les promesses. «  Mir Bernat, dit Sifre adossé au rempart de Carcassonne, d’une dame j’ai la moitié, mais je n’ai pas bien pu décider s’il me vaut mieux le bas ou le haut. » Rien ne résonne encore plus loin dans les folies, les gares, les hôtels. Une vie protoplasmique profuse se taille dans la Voie lactée, à hauteur de soupir, une amande qui germe. Du ciel de la journée reste un nid d’accenteur. »

André Breton « Constellations » Sur des planches du peintre Miro. 1958.

Perspectives

 

Un poème en prose, par Eclaircie.

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Les immeubles se cachent derrière leurs façades austères et leurs volets fermés. Dans la rue la lumière court de réverbère en réverbère à la recherche d’un papier froissé par le froid, replié sur son silence, n’osant laisser glisser les lettres jusqu’au canal rejoignant le fleuve, loin, là-bas où le chant des vagues se mêle à celui du vent appelant l’eau à toujours s’enfouir pour resurgir plus forte frappant le rocher sourd.
Tandis qu’une main fraîche soulage la moiteur d’un front fiévreux, l’arbre referme ses branches nues protégeant le hibou qui passera le jour prostré, les yeux fermés, l’aile blessée mais vivant.

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Eclaircie.

Les yeux dans l’aquarium en escalier

Mes cils s’entrechoquent au bal des paupières

Des sources naissent pour pleurer

Elles se couchent à tes pieds

Mais l’escalier descend

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Les bouches du métro ont rétréci

Juste un petit mètre carré

Avec une échelle de meunier

Pas facile avec la neige

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Mon plomb dans l’aile me gêne

Je tourne en rond point

Que fout mon ange jardin

Encore en R.T.T. comme hier

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Je craque mon dernier sourire

Mais tu t’en branles bas de soie

Comme de ma dernière chemise

À carreaux rayés de solitude

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Sur l’autel du petit déjeuner

Les tartines agacent les oreilles des tasses

Qui rêvent de se briser pour devenir

Les perles enfouies dans les écrins

Des femmes peureuses de perdre leurs bijoux

Elles mangent à peine une miette de conversation

Et resserrent leur corset pour se pâmer au dessert

Du prochain dîner qu’elles offrent

Pour le départ des chérubins allongés dans les sous-tasses

Lassés de regarder le ciel et de ne voir que l’auréole brune

Des buveurs malhabiles qui les assomment

De leur discours et des cendres de leur cigare

.

Une langue de bœuf posée sur la tête

Laissait glisser de longues voyelles à travers son anneau

La voisine se mit à crier : c’est automatique

Elle n’avait rien compris

Du haut de ses sabots de paille

Elle se persuadait de voir la mer les dauphins les étoiles

Seule la langue de bœuf savait ce qu’il y avait à voir

Au dessus des vitres lisses du grand aquarium

Une simple tour Eiffel en pur métal doré

Le tout posé sur un meuble en merisier massif

Juste en dessous des rêves les plus fous

.

On chercherait sur un visage

En vain les yeux  Ces yeux voyagent

Loin des arcades sourcilières

Sur un mur où grimpe le lierre

Puis sur des vitres fréquentées

Par des insectes domestiques

Qui s’y disputent tout l’été

Quoique tous soient apolitiques

Plus haut les yeux le long du toit

Se heurtent au chat de gouttière

D’un coup vif de patte il les broie

Comme il fait des coléoptères

Qui dans ses quartiers s’aventurent

Il expédie  C’est sa nature

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par ordre alphabétique : Éclaircie, Élisa-R, Héliomel, 4Z2A84

Élévation

Quand l’être dépouillé de ses vicissitudes
Délaisse ses noirceurs sous l’arbre séculaire
Tel une statue insuffle la quiétude
Incise le chaos et ses intercalaires

Il est de tous les temps et de toutes saisons
De chaque particule il en perçoit l’essence
L’abîme est à ses pieds, le monde en flottaison
Il vibre intensément de joie et d’innocence

Dans le vide apparent d’un matin sans soleil
Paupières closes, l’être inspire et expire
Il quitte le sommeil et aspire à l’éveil
L’instant est son enclos, ailleurs est son empire

Corsaire

Fleurs de chien,

Le champ est là bourré

D’orties jusqu’à la meule

L’épouvantail apeuré

Aboie fort mais seul

Les sombres ailes décoiffées

Repassent au fil de raie

Leur vol noir étouffé

Sans arrêt

Au loin Quichotte mouline

Le ciel brisé sans bruit

Sancho pansu rumine

A crédit.

Dulcinée douce de larmes

Avalées pour un rien

S’est flétrie sans drame

En mortelle fleur de chien…