Monthly Archives: novembre 2010

L’envol de la pensée.

Écoute s’écouler l’eau
Le murmure du ruisseau
Frémissant dans les roseaux
Où s’abritent les oiseaux.

Regarde le pot de miel:
Il porte en lui le soleil,
Le bruissement de l’abeille,
La couleur dorée du ciel.

Mais,

Sur le bord de ma croisée
Une mésange a chanté
Puis elle s’est envolée
En emportant mes pensées…

Air-pur

La forge verte

 

Je garderai pour moi l’errance des bois

les billets doux de l’eau qu’on écaille sur l’évier

Comment me faire entendre alors que dans sa forge

le printemps en cadence emboutit ses bourgeons

Écoutez sous l’aubier le vacarme des sèves

A peine peut-on suivre la course des loirs

comme un lancé de dés au creux de nos gouttières

Je voulais vous parler de toutes ces lumières

sur les grains d’une treille épinglées par le jour

qui guide le soleil aveugle dans nos cours

vous dire le vertige de l’étoile qui boite

qu’un rêve à ras de terre a versé en chemin

Me reste à soulever la fonte de ces heures

à étayer de lampes la table où j’écris

poser sur un feuillet la romance des lauzes

chantant l’éternité en boucle à nos oreilles

Avez-vous vu la nuit debout sur une chouette

poussée par une main sur l’argile des toits

et toutes ces abeilles ardentes et muettes

qui butinent nos yeux quand elle ouvre ses bras

J’écrirai quelques mots sur cette ruche immense

Mais je vous laisse là car les lavandes ont froid

Le bleu de leurs longs doigts jamais ne me trompa

Amis qui jusqu’au bout lirez avec raison

qu’aurais-je donc perdu que je ne cherche pas

J’ai dessiné au bas de ce brouillon

un trou

Tirez-en

et bien à vous

le ver rampant des conclusions

Entre chien et loup

Entre chien et loup

.

Un décor au fusain

au noir envahissant

les ombres allongées

vont déjà disparaître

s’éclairent les fenêtres

.

Un soupir suspendu

à l’orée de la nuit

retenu dans le vide

entre jour de labeur

et repos mérité

.

Une angoisse fébrile

héritage ancestral

de peur inexpliquée,

de crainte fugitive

que l’on n’ose avouer

.

Cet instant funambule

où notre âme indécise

entre les ors du jour

et l’argent de la lune

ne sait où se poser

.

Ce moment incertain

où besoin de refuge

fait clore les volets,

je l’aime et je le crains…

Mystérieux crépuscule !

.

Frangine

La terre est carrée comme une banane.

La terre est carrée comme une banane.

.

Dans son miroir la vache rousse ne se trouve pas belle

Quelle bêtise d’user de faux cils

Quand on possède un regard de braise

Demandez aux taureaux ce qu’ils en pensent

S’ils pensent

Car rien ne confirme

La présence d’un cerveau entre leurs cornes

Rien non plus ne mûrit sous le front d’un toréador

Qu’un irrésistible besoin de gloire

La vache crache de dégoût

Puis monte au clocher

– Même des abattoirs on entendit sonner le tocsin

.

Retroussez vos manches et tordez l’arc-en-ciel

Il vous sera reconnaissant

Car ceux qui cherchent des trésors sous sa courbe

L’importunent comme des insectes

Parmi les nuages un sourire comparable au sien

Nous aide à vivre et à garder espoir

Lorsque nous dénombrons nos os le compte y est

L’azur et notre colonne vertébrale ne font qu’un

Quand nos toits tombent nos têtes roulent ailleurs

Vers des quilles insensibles aux chocs

.

Un seul bras sans montre, les trois autres sont à l’heure
L’histoire peut commencer à dérouler son long parchemin
Il est bleu cette fois mais rouge le plus souvent
Les sarcophages dorés posés au fond de l’eau pourraient en témoigner
S’ils ne passaient pas leur temps à séduire les belles pieuvres
Le navire échoué sur le même sable compte encore les minutes
Evadées dans l’eau trouble de la mer pourtant calme
Les faits se produisirent durant une nuit de pleine lune
Sous les rayons obliques d’un astre vénérable et ponctuel

.

Col cassé cou tordu
La belle rampe sous les feux
Des couleurs basiques dont elle ne fait rien
Que boire la source des palanquins sans larme
Tandis que les alarmes même s’éteignent
Et que s’étreignent les derniers amants
A moins qu’ils ne soient les premiers
Tant on ne sait plus le cours de l’histoire
Volent balles et ballons
Pour sonder tous les puits et leurs fonds
Déjà la sonde s’éloigne et le rein pleure
La musique comme une scie pour couper court
.

.   

Elisa-R, Tequila, Eclaircie et 4Z ont participé à la composition

de ce poème.

Réveil

Réveil

dans la douceur d’un rêve…

 .

Rythme de piétinements

craquement du bois mort

des odeurs surtout

celle de la pierre éclatée

de la glèbe humide

celle plus mouvante de l’amour

et puis ce goût d’un baiser de fruit

d’enfant          de femme peut-être…

..

Réveil un peu mou

dans le coton de l’aurore.

Le moindre bruit relie.

Quelques mesures de pluie

ou ce cri nu d’une gorge inconnue

tout est prétexte à la rêverie.

 ..

Lourdeur des membres.

On reste captif des lambeaux de nuit.

Il pleut.

.

Courte rupture d’avec le monde.

Révolte contre l’inachevé

d’hier et d’ailleurs

révolte contre le temps et ses corrosions

révolte contre les égarements de l’absente.

.

Un matin doux

où l’âme se repose encore

et tarde à s’attacher.

Dusha

Et demain ?

Je reporte ici un échange avec Air-Pur que je trouve intéressant et aimerai poursuivre avec qui voudra bien.

Air-pur a dit :
19 novembre 2010 à 8 h 37 min [éditer]

Si la porte pouvait s’ouvrir d’avantage, nous y gagnerions tous en « biodiversité poétique » et en vitalité. Ce site mérite de rebondir, se développer, prendre un second souffle: je redoute tant l’asphyxie!

Penché sur mon épaule, un marmouset m’a dit:
Si la lune est pleine, point ne faut la vider.
Il faut en refaire une, et lorsqu’elle a grandi,
Il faut recommencer sans jamais débander.

.

Éclaircie a dit :
19 novembre 2010 à 9 h 25 min [éditer]

Peux-tu préciser ta pensée Air-Pur, s’il te plait, tu redoutes que l’on s’asphyxie, dans l’état actuel du site ?
Une porte grande ouverte est un passage parfois dangereux. Le site a 3 mois et demi et est à mon sens dynamique, sans frôler l’excès de vitesse.
Il est donc intéressant d’avoir l’avis des nouveaux arrivants.
Rdv sur « avez-vous offert votre tribut » ou « la boite à malices » qui correspond peut-être mieux à ce débat.(ou ici, si tu préfères)

.

Air-pur a dit :
19 novembre 2010 à 14 h 11 min [éditer]

Je trouve simplement dommage, par exemple, que parmi les invités, si peu fassent le pas de nous rejoindre. J’ai déjà eu l’occasion de tenter l’expérience de m’inscrire sur d’autres sites et d’avoir fait marche arrière vu le peu de vitalité de ces sites. Comme en plus la qualité n’y était pas…
Ici en revanche, je lis de la belle poésie. J’aimerais nous sentir plus nombreux, tout en conservant ce bon niveau de qualité.

.

Éclaircie a dit :
20 novembre 2010 à 3 h 39 min [éditer]

Je crois Air-Pur, que ta dernière phrase résume tout. On ne peut pas facilement être nombreux et bons. Bons ? dans le sens, qualité d’écriture, mais aussi, d’écoute et de partage.
Puis nous sommes tout jeune, alors la croissance harmonieuse est à inventer. Je compte (aussi) sur toi, je te sens motivé pour garder le douillet des lieux même en poussant les murs.

C’était bien sur ce fil, où il fallait commencer, la porte ouverte est symbole. Cependant, ici, nous avons(surtout 4z et moi, sans doute plus libre de notre temps) pris nos aises poétiques, je vais donc ouvrir un autre fil…pour les visions d’avenir.

Grain de sel. Noëlopan

GRAIN DE SEL

.

O race ! Tu défais, au grand jour, ta cuirasse
Et perds les repères qu’ont tissé tous nos pères !
Bon nombre de penseurs aujourd’hui s’exaspèrent
En voyant le niveau de l’épaisse mélasse.

Bien sûr, chacun a voix au chapitre du Su
Et peut donc étaler sa douce confiture.
Mais pourquoi cuisiner ces plats et ces mixtures
Qui ne laissent à voir que peine et déçus.

Le passé nous servit d’innombrables arcanes
Où l’ésotérisme camouflait l’intention.
Aujourd’hui des pensums livrés sans punition
En spontanéité vomissent leurs chicanes.

Faut-il donc espérer puiser dans notre histoire
De bien meilleurs projets à défendre sans fard.
Est-il enfin venu ce temps de la fanfare
Où cessent les bretteurs d’aimer les champs de foire.

Le crapaud averti ne sait plus conseiller
Car sa bave crachée a dopé l’ingénue.
Etrangère au brocard, la belle, dans ses nues,
Ne sent que le parfum qui la tient éveillée.

Elle n’a pour seule foi que langage du cœur
Et fait de l’amitié son unique credo.
Trouvant l’Ataraxie dans cet Eldorado
Elle convie tous ses pairs à fuir les arnaqueurs.

Sa posture nouvelle est faite de parades
Qui telle un torero esquive les assauts.
Et sans être parjure elle surprend tous ces sots
Qui remettent du sel sur leurs fades charades.

.

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Noëlopan (avec son aimable autorisation)

Camarade Nollin

Camarade Nollin

A mes débuts d’artisane en couture d’ameublement j’ai été tentée par la réfection des sièges, mais le métier de tapissier traditionnel, où l’on utilise crin et ressorts,  est  difficile à maîtriser pour qui n’a pas suivi un véritable  apprentissage.

Depuis quelques années déjà, certains tapissiers employaient de la mousse synthétique. Je me suis formée à ce procédé, plus accessible aux néophytes. J’ai appris à tendre les sangles sous la ceinture et – dans l’euphorisant parfum de la colle néoprène – à superposer des mousses dont les densités différentes  permettent d’obtenir l’épaisseur, la fermeté ou la souplesse, et le galbe.

Tout en me servant de semences pour fixer la toile blanche, je n’ai jamais pu en remplir ma bouche et les cueillir une à une sur le bord de mes lèvres avec mon  ramponneau aimanté, comme une vraie professionnelle, mais  j’ai bien aimé poser la couverture,  c’est-à-dire tendre et clouter le tissu d’ornement, assise au ras du sol sur le petit tabouret. Chaque clou, à la tête arrondie vieil-or, est positionné dans le creux de la feuillure. Deux coups de marteau suffisent : un léger pour fixer la pointe, un autre, plus fort, pour l’enfoncer complètement. Au bord de chaque clou les poils du velours se hérissent, surpris par cette agression.

La sûreté des gestes s’acquiert peu à peu. Il faut un certain temps de pratique pour obtenir un alignement parfait, mais quel plaisir quand un siège maltraité, blessé, éreinté par une longue existence arrive entre vos mains, quel plaisir de le soigner, le panser, lui redonner l’éclat de sa jeunesse et le voir repartir, flambant neuf, pour une deuxième vie ! Mes restaurations étaient valables, puisque je les ai vendues et n’ai jamais reçu aucun reproche, mais j’ai abandonné assez vite cette spécialité à la gent masculine. C’est un travail fatigant, sale, et plutôt malsain. Avant de refaire, il faut défaire, faire sauter les clous, puis les semences, à l’aide du pied de biche et du maillet de bois. Ce dégarnissage vous fait disparaître dans un nuage de poussière séculaire, on peut contracter des maladies de peau ou respiratoires. On se blesse avec les semences rouillées, il ne faut pas négliger la vaccination contre le tétanos.

Cependant, ce travail ingrat – qui me laissait pantelante, les doigts meurtris par les dérapages d’un maillet vicieux – m’a souvent permis de rêver. On trouve de tout dans les fauteuils. Entre l’assise et le dossier, sur les côtés, le long des accotoirs des bergères, se glissent mille et une babioles : épingles à cheveux, piécettes, petits ciseaux à broderie, une pierre dessertie de son chaton de bague, deux ou trois perles fines échappées d’un collier rompu… Ces objets, pour moi, devenaient pièces à conviction, faisaient revivre des scènes. Je me surprenais à imaginer, en fondu enchaîné, des personnages d’une autre époque s’étant assis là. Je voyais l’évanescente jeune fille rêvant sur sa broderie au petit point ; j’entendais le rire pointu de la coquette tortillant nerveusement son collier devant un godelureau ; je devinais la panse repue du bourgeois laissant glisser de sa poche quelque monnaie en sortant sa montre gousset…

De ce court passage au tabouret je retiens un souvenir bouleversant qui mérite à lui seul d’avoir tenté l’expérience. Un couple  « vieille France »   entre dans l’atelier, la dame drapée de vison, le monsieur l’air austère et hautain. Un jeune homme les suit, portant un vieux Voltaire souillé, délabré, l’assise défoncée, la boiserie du dossier fendue en deux endroits. Je détecte sans peine le meuble « d’époque. » On me confirme qu’il n’a jamais été restauré.  J’hésite à le garder, tant la réparation me semble délicate, la solidité finale aléatoire. Sur un ton ampoulé Madame insiste, disant  ne pas vouloir l’utiliser pour s’asseoir : « Ce meuble de famille sera placé dans un angle de mon hall d’entrée.  Il ne servira  pas, mais  je veux qu’il soit beau. Il trônait au domaine de mes grands-parents; il doit continuer à décorer. »

Je me vois obligée d’accepter, après  avoir précisé quelles méthodes de travail j’allais employer. En ce qui concerne ce Voltaire, la découverte n’est pas un objet. Avec moult précautions, je dégarnis l’assise en totalité, je consolide les taquets dans chaque angle pour prévenir un écartèlement, je défais ensuite le dossier et termine par les accoudoirs.

A la fin du strip-tease, m’attend la surprise. Les manchettes du Voltaire sont assez grandes, rectangulaires. Sous le tissu et le crin, creusée à la pointe sèche dans le bois, se trouve une inscription : Nollin  1853  Vive la République.

Ainsi, cinq ans après la révolution de 1848 et la chute de Louis-Philippe, un artisan, un travailleur du peuple a voulu – à l’insu de son client aristocrate – graver là son opinion pour la postérité. Je lis, je relis ces mots, je les caresse de mes doigts et de mon regard  soudain embué, avec tendresse et respect.  Peut-être a-t-il essayé d’imaginer la personne qui, un jour, découvrirait sa forfaiture ? Il n’a jamais pu penser que ce serait une femme, portant pantalon !  C’est à moi, fille d’un ouvrier et d’une couturière, petite fille de tonnelier, moi qui ai choisi de travailler « de mes mains », qu’échoit ce face-à-face avec un compagnon du passé. Je suis l’élue du hasard. Emotion saisissante.

Me reviennent alors à l’esprit les mots de Georges Coulonges dont le roman  « Les sabots d’Angèle » se déroule à Paris, exactement à cette époque. Il nous fait vivre, au milieu du peuple, les dernières années de la royauté. Il nous décrit avec précision la vie des  petites gens, leur misère, leurs courageux efforts pour survivre. On voit des illettrés se mettre à apprendre leurs lettres, se réunir en cachette pour chanter des textes dits subversifs. Quand les roussins font irruption dans la salle, les chansonniers sont emprisonnés à Sainte-Pélagie. On voit peu à peu s’éveiller les consciences, s’affirmer le désir de justice. On sent monter la fièvre de ce peuple harassé, meurtri, affamé, et Georges Coulonges s’interroge : « Qui contiendra jamais la férocité amassée en silence par ceux qui, dès leur naissance, sentent levées contre eux toutes les férocités ? »

Je range le fauteuil dénudé contre le mur, je jette à la poubelle les vieux ressorts, le crin, à regret le tissu déchiqueté – «  on n’en fera plus jamais d’aussi beau » – et je me mets à balayer, sans cesser de m’adresser, en pensée, à mon camarade Nollin :

« Ton pied de nez n’est pas banal ! Tu as pensé que des générations de nantis allaient caresser de leurs doigts, sans le savoir, l’exclamation la plus provocante, la plus odieuse qui soit pour eux,  « Vive la République ! » Il y a de la délectation dans ton geste.  Dans les hôtels particuliers, dans les maisons de maîtres à venir, toujours ton cri du cœur  « Vive la République ! »  étouffé par le crin serait là, à l’insu de tous, traversant les décennies, pour arriver jusqu’à moi. Je vais m’offrir le plaisir d’aviser mes clients. Je te dois cette honnêteté. J’ai touché du doigt la preuve de ton existence. A présent, je t’imagine sans peine, dans ton échoppe du faubourg ! Tu graves avec application ta profession de foi, une lueur revancharde et jubilatoire illuminant ton visage… »

La journée est finie mais l’atelier revit. Des senteurs de crin et de toile de jute, réveillées par le balayage,  se donnent des airs de parfum de fenaison. Dans les rayons d’un soleil déclinant, des myriades de grains de poussières blondes, en suspension, dansent gaiement.

Avant de sortir et de fermer la porte, je regarde un instant le squelette du fauteuil, croyant sentir là, tout près, une présence invisible. Très vite, je me fustige sans ménagement : « Quelle idiote ! Et ça se dit cartésienne et rationaliste ! »

Frangine