Monthly Archives: octobre 2010

LA PETITE BETE QUI MONTRE

Que de petits soucis personnels avec la nouvelle heure et pourtant on n’en parle pas ; raison d’état oblige…

Ainsi, un jour, j’ai gagné une montre dans un concours organisé par une revue de jardinage. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’était pas un oignon, mais une montre bracelet avec un petit arbre vert sur un cadran à gros chiffres. C’était du meilleur effet, pas bien cher mais très pratique. En plus, le boîtier embouti et soudé comme une boîte de conserve était complètement étanche ; gros avantage au nord de la Loire où on a l’eau courante au robinet et au ciel.

Hélas, de piles en aiguilles, après un an de travail, la montre fut un peu fatiguée. Par attachement et par souci d’économie, je découpai la carapace de plastique à l’aide d’une lame à rasoir et changeai le cœur de mercure dans les entrailles électroniques de la machine. Je refermai ensuite le tout à l’aide d’une colle contact.
L’opération propre avait duré cinq minutes montre en main. Les à-côtés sales prirent plus de temps. Il fallut séparer mes doigts, arracher le bouchon du tube très attaché au bois du bureau et jeter, la mort dans la lame, le couperet du rasoir et le bracelet montre associés à jamais dans une union pourtant contre nature. Autant dire que les suites opératoires furent longues et coûteuses.

Comble de malchance, quelques jours après, on changea d’horaires pour prendre celui d’hiver et, après l’intervention si chère à ma bourse, il ne fut plus question de faire tourner les aiguilles à la main.

L’argent ne faisait pas la bonne heure…

Et ainsi, durant plusieurs mois, ma montre à l’arbre vert resta au temps des fleurs. Pourtant, je ne m’en séparai pas. Je la gardai, comme on garde un chien qui boîte, une servante aveugle, comme une contribution à l’éternité…

Et puis, le temps, c’est de l’argent…

J’acceptais même les frayeurs que me procurait la vue de ses aiguilles qui pointaient deux doigts fourbes sur un retard coupable dans mon emploi du temps et je m’obligeais à convertir mentalement les anciennes heures en nouveaux temps.

Comme on s’habitue à un volet qui grince, à un conjoint qui ronfle, je m’accoutumais à cette petite menteuse qui me tenait la main.

Mais quand revint le printemps, je jubilais car j’allais enfin récolter les fruits de ma patience. Ma montre était en avance sur son temps. Elle était encore à l’ancien régime et toutes les déclarations des hommes, toutes les révolutions de la terre n’avaient pu atteindre les privilèges de sa mécanique oscillatoire… J’allais baigner dans l’exactitude.

Hélas, c’était sans compter les habitudes de l’esprit. car, maintenant, je soustrayais machinalement une heure à l’horaire qu’elle me donnait !

Aujourd’hui, j’ose encore espérer que ma confiance lui reviendra avant le départ des hirondelles, à moins que son cœur électronique ne s’arrête avant et qu’elle ne perde son temps, à tout jamais…

Quartz de Glécy

A dess(e)in-Untell

Je trace une ligne

c’est périlleux délicat
car la nuit bouge
est partout chez elle
plus intense encore
posée sur une surface blanche
elle est dure et elle dure
elle fait bloc
pèse sur les contours
presse le halo de lueur
et veut se refermer
comme on garde un secret
comme si de rien n’était.

Il y a les couleurs aussi
d’où surgissent les paillettes
les ombres de l’abstraction
d’où part le chemin défriché
balisé des illusions
je me méfie des croyances
des histoires qu’inventent l’oeil.

Ah si je connaissais le Verbe taillé
duquel jaillit la lumière
si je découvrais le squelette
sur lequel s’appuie l’humanité!

Et qu’un ciel bleu sans nuages
jamais ne m’égare
il faut réduire l’espace
sinon à une tête d’épingle
du moins au cadran d’une fenêtre
qu’il s’y inscrive en heure donnée
ô qu’il touche quelque bord
lèche quelque rive
qu’il puisse être accroché aux murs
d’un musée d’un salon
tenir dans le fond d’une poche
sous le mouchoir.

.

Plus tard
je tracerai une courbe
pour me détendre
me reposer.

Untell

Entrez..la porte est ouverte !

De peur que le poids des mots- sur « bavardages, classé dans Bavardages » publié en août, je crois- ne fasse basculer ce superbe article ainsi que ces commentaires qui le sont encore plus, dans un fond de puits trop sombre pour y lire une seule lettre, je démarre celui-ci. Avec le préambule suivant :

« Incorrigible bavarde, de bonnes idées mais peut mieux faire » a toujours figuré dans tous mes cahiers d’écolière, et comme je n’ai pas repris la plume ou le crayon avant l’arrivée de mon clavier qui m’en a dispensée, cette remarque en rouge est toujours d’actualité, pardonnez moi donc mes « esbroufes » .

2.56h

Je reviens de mon bord de fenêtre pour saluer la lune.  Elle n’était pas là. Les arbres qui s’ennuyaient dans la nuit ont invité le vent fou à leur chatouiller les cimes, et avec lui est arrivée la cohorte de nuages, dont je ne distingue pas encore bien les teintes.

La lune lasse de leurs jeux enfantins se sera allongée sur le faîte de mon toit, d’où bien sûr je ne peux la voir sauf à entreprendre une escalade risquée et qui, sans témoins à cette heure creuse, risquerait de me laisser en fâcheuse posture.

à suivre….

Carrefour des illusions

 

La bataille faisait rage au rayon boutons du supermarché

Les adjuvants jalousaient tant les lieutenants

Qu’ils avaient décidé de leur pendre au nez

Leur teintant les moustaches de bleu à pois verts

Les caddies voyant l’horreur sont partis toutes roues dehors

(eh oui, pas les voiles, a-t-on déjà vu des voiles aux caddies ?

Oui, je sais que vous dites oui, les roues voilées)

Les chauffeurs ont fui de même les mains posées

Sur le désespoir de respirer

Les condiments se tordent et deviennent sédiments

Dans toutes les allées de ce cimetière

Un voile de brume a recouvert le pire

Et fièrement le capitaine a pu compter ses pertes

Il deviendra dès demain colonel.

Achetez mes belles tomates

Criait le forgeron pendant

Que la bouchère entreprenait

Des travaux de maçonnerie

Toussez ordonna le facteur

A son patient déconcerté

Qui réglait la circulation

Depuis sa chaire à l’Institut

Sa femme stripteaseuse en herbe

Trayait sans gants tout un troupeau

De chèvres qu’un ambassadeur

Menait paître dans une gare

Où des cheminots en soutane

Confessaient les sapeurs-pompiers

Quand ils déchargeaient leur navire

Apres un baiser fou

Les dents s’entremêlent

Et débutent un quadrille

Incisives et canines sont à la fête

Rien ne les arrête

Leur humour est pointu !

Mollassonnes sont les molaires

Qui décident de prendre l’air

En sautant de la bouche ventre à terre

Comme jadis leurs ainées

Pas si sages que ça

Et soudain de cette union

Une langue bifide surgit

Ne sachant quelle cavité rejoindre

La mienne ou la sienne?

La glotte se balance comme la cloche

De mon village

Et mes lèvres se referment  en avalant le vide

La séquestrée du lundi ne chantait que pour lui

Ogre obèse à l’œil unique et cynique

Qui rêvait à ses larmes  scalpels d’argent luisants

Il l’aimait comme on aime  l’adorait comme l’ombre

Survit au soleil des mois chauds de juillet

Et la belle dansait  flamme vive rose et brune

Sur les charbons ardents de cet homme ridicule

Qui croyait qu’un seul jour le ferait roi des ans

Des cochons des clochers des lunes rondes

Et de cette femme irréelle mais si belle qui dansait le lundi

Et tombait en fumée aux douze coups de l’ennui

Dans la salle aux secrets

Les miroirs harassés

Entretiennent  les reflets

Des mythes et des images

La brocante sidérale est ouverte

Au hasard des étals, on y voit

Les armures  bosselées

De la dernière défaite

Les cuirasses fendues

Des combattants déchus

Se vendent au poids du cuivre

Les sanglots se vendent en lingots

Les tréteaux sont fermés

Les tables démontées

La mort s’est bien vendue

Au cours des mercuriales

Les soleils étincellent

Sur les fronts des Titans

Les spectres des clairons

Annoncent l’apocalypse

Sur le sol, un heaume

Regarde fixement

Le chevalier qui part

En Tartarie

Ont participé :

4Z2A84

Eclaircie

Elisa-R

Heliomel

Tequila

La roue de l’infortune (jeux concours pour la toussaint)

J’ai entendu dire qu’on allait réformer les lois sur les enterrements…

Le monopole de la mort va peut-être changer de mains. On pourra mourir en privé, en petites pompes, en Fin…

Et puisqu’on est dans les réformes, je vous propose une innovation, un nouveau jeu pour la Toussaint : « Adopter un mort ». Quand vous irez au cimetière, choisissez une tombe au hasard et rendez une petite visite surprise au défunt. Aux morts cossus, bien entretenus, préférez les tombes herbeuses et désafectionnées (les traces de pas dans l’allée doivent être parallèles à la tombe et non pas perpendiculaires).

Il est inutile de rechercher dans l’annuaire des abonnés absents ou dans le service des sujets perdus. Si les descendants ne veulent pas aller sur la tombe parce qu’ils ont rompu avec leurs trépassés, ils n’ont aucune raison de ne pas vous laisser convoler en deuxième « nonoce ». S’ils ne peuvent pas aller au cimetière, (il y a des gens qui meurent au-dessus de leurs moyens et qui deviennent vite des êtres très chers après leur disparition), dans ce cas-là, vous tombez bien, ils vous seront grès de ce que vous faites.

J’imagine des objections sur votre honneur. Un mort c’est personnel, ça ne se prête pas… Mais est-ce que vous pensez au disparu en personne dans tout ça ? Parce que si vous êtes persuadé qu’il ne se rend compte de rien, cessez donc d’aller faire des simagrées dans les cimetières ! Mais s’il se rend compte de quelque chose, avec votre tendresse, même post-âme, imaginez comme il sera aux anges.

Alors, laissez-vous tenter, que diable, adoptez un mort !

Ça consomme encore moins qu’un Somalien et surtout…

C’est pour l’éternité.

Nécropole de Glécy

Abat-jour – Paul Geraldy (« Toi et Moi »)


Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ?
C’est que voici le grand moment,
l’heure des yeux et du sourire,
le soir, et que ce soir je t’aime infiniment !
Serre-moi contre toi. J’ai besoin de caresses.
Si tu savais tout ce qui monte en moi, ce soir,
d’ambition, d’orgueil, de désir, de tendresse, et de bonté !…
Mais non, tu ne peux pas savoir !…
Baisse un peu l’abat-jour, veux-tu ? Nous serons mieux.
C’est dans l’ombre que les coeurs causent,
et l’on voit beaucoup mieux les yeux
quand on voit un peu moins les choses.
Ce soir je t’aime trop pour te parler d’amour.
Serre-moi contre ta poitrine!
Je voudrais que ce soit mon tour d’être celui que l’on câline…
Baisse encore un peu l’abat-jour.
Là. Ne parlons plus. Soyons sages.
Et ne bougeons pas. C’est si bon
tes mains tièdes sur mon visage!…
Mais qu’est-ce encor ? Que nous veut-on ?
Ah! c’est le café qu’on apporte !
Eh bien, posez ça là, voyons !
Faites vite!… Et fermez la porte !
Qu’est-ce que je te disais donc ?
Nous prenons ce café… maintenant ? Tu préfères ?
C’est vrai : toi, tu l’aimes très chaud.
Veux-tu que je te serve? Attends! Laisse-moi faire.
Il est fort, aujourd’hui. Du sucre? Un seul morceau?
C’est assez? Veux-tu que je goûte?
Là! Voici votre tasse, amour…
Mais qu’il fait sombre. On n’y voit goutte.
Lève donc un peu l’abat-jour.

 

 

Paul Geraldy (« Toi et Moi »)
1885

 

 

Léo et Plume

Léo et Plume

Novembre au petit matin. Le ciel est descendu jusqu’au ras de la terre, nimber d’un voile ouaté tout objet. Les prés sont sous la couette, la nature encore sommeille, faisant la grasse matinée. Bientôt le soleil va pointer, percer la brume vagabonde, effilocher tout ce coton et peu à peu apparaîtront les toits humides, les maisons, les cheminées empanachées, puis, au loin, vers l’horizon, tout un monde de peupliers.

Le front collé au carreau, le visage blême, le regard morne et enfiévré, Léo, dix ans, guette l’arrivée de son astre sauveur. Il sait qu’aussitôt la terrasse ensoleillée on l’installera, emmitouflé, sur le transat où, pendant une heure ou deux, il respirera l’air frais. Là, ses lunettes noires gommeront au jour sa gaîté, mais la tristesse, il connaît ! Et la révolte aussi. Depuis plusieurs semaines, une leucémie – imaginée comme un vautour de grande envergure aux ailes déployées au-dessus de sa tête – l’oblige à rester enfermé dans cette chambre impersonnelle, à subir des soins éprouvants. Le sentiment de son impuissance lui est insupportable, et pourtant il supporte. On le voit malheureux, sauvage et muet. Il trouve ses ressources dans le silence et l’insociabilité.

Quelquefois, le soleil est si doux qu’il invite à la sieste. Aujourd’hui, un vent tiède assoupit Léo, fait frémir les feuilles jaunies, balaie la terrasse, et dépose une douce rémige contre sa joue. L’enfant s’en saisit, la passe plusieurs fois sur son front, doucement, ferme les yeux, puis sa respiration devient lente et profonde. Sa main retombe mollement sur sa poitrine, ses petits doigts serrés sur le précieux cadeau.

Et la plume chuchote : « Je suis venue te chercher pour une promenade. Monte sur mon dos. » Léo, le cœur battant, enfourche la rémige : « Oh, oui, Plume, envole-moi ! » Il s’installe confortablement, à plat ventre sur la penne solide, les jambes pendantes de chaque côté des barbes, les mains enfouies dans le petit duvet, à la base de la hampe creuse, et les voilà partis. Passée la première surprise, Léo s’adapte très vite à la légèreté de sa monture, à sa souple obéissance. Il la guide en serrant un peu ses genoux, une fois pour descendre, deux fois pour monter, en tirant légèrement sur le duvet avec la main gauche ou la droite pour tourner. Ils dépassent les peupliers, survolent un village, rasent les toits, puis suivent une longue rue. Léo remarque, fidèles à la tradition, une ménagère et son cabas, près d’une concierge accoudée sur son balai, faisant leur causette. Plus loin, quelques gamins, attroupés autour d’une fontaine, jouent à s’éclabousser. Un petit coup de genou et les voici en bas, si près qu’ils reçoivent une giclée. Léo rit aux éclats mais ne veut pas s’attarder. Il serre deux fois ses jambes et la plume remonte en flèche.

« Attention ! » Ils évitent de justesse une pie fonçant sur eux, l’air mauvais. Léo se fâche : « Non, mais ! Le ciel est à tout le monde… » Sous l’effet de l’émotion, ses genoux se sont serrés malgré lui. Ils redescendent brusquement, frôlant dangereusement la cime des arbres. L’enfant ressent alors comme un malaise. Ces turbulences lui soulèvent le cœur. Il caresse Plume, la tapote gentiment, comme le cavalier flatte l’encolure de son cheval pour le calmer, et ils continuent plus sereinement leur périple. Le feuillage, au soleil, miroite, marie les jaunes, les bruns, les verts, les roux ; de temps en temps la touche rouge d’un érable, et les platanes, au bord des routes, dessinant de sinueux rubans mordorés… Pour la première fois, dans sa courte vie confinée, l’occasion est donnée au gamin de connaître une réelle émotion artistique. Tant de beauté le bouleverse ; il réprime une vague envie de pleurer. Sur le flanc d’une montagne, un ruissellement argenté attire son regard. Au pied de la cascade, un plan d’eau lisse où boivent deux isards. Il faut monter en évitant la paroi rocheuse où d’audacieux caprins cherchent leur maigre nourriture. Deux coups de genoux et ils arrivent au-dessus des névés. Tout ce blanc l’éblouit. Il glisse un moment à l’horizontale, lève les yeux au ciel et souhaite aller plus haut : « Plus vite, Plume, Monte, monte encore, plus haut… »

Alors le ciel lui vient dessus comme une mer houleuse. Il se sent soudain envahi d’infini, triomphant, invincible, immense, sans corps, léger, léger et vif comme le vent. Sous ses pieds, les maisons, les voitures, deviennent plus petites et de plus en plus vite, au gré de l’accélération. Tout le paysage s’amenuise à une vitesse incroyable. Il vise habilement les trouées de ciel bleu, pour se faufiler entre les nuages qu’il n’ose traverser. « Plume, je veux voler sur le ciel renversé. » Pour qui n’a jamais pris l’avion, le spectacle est stupéfiant. Léo regarde sous lui cette mer immaculée, cristalline, finement, régulièrement moutonnée. Il pense aux îles flottantes de sa maman. Il plane au-dessus d’un gigantesque saladier rempli de blancs d’œufs en neige. Il ne souffre plus. Tout son être est serein. Il voudrait bien savourer longtemps cette béatitude, mais sa monture lui fait remarquer qu’à une telle altitude l’air est glacé. Sagement, il s’enfonce dans l’épaisseur des nuages et redescend lentement. Dès qu’il voit à nouveau la terre, avec ses routes, ses canaux, fins comme des fils de laine, les points roses des toits de tuile, les points bleus des piscines, il lui vient à l’esprit que Spidermann lui-même n’aurait jamais pu réaliser un tel exploit. Il sourit de plaisir.

Une voix familière, loin, très loin, brouillée par le bruit du vent sifflant à ses oreilles, semble dire : « Il sourit. » Une autre voix, plus nette, en écho lui répond : « Il sourit, c’est si rare… » Et la voix bien connue précise : « Il ne fait plus très chaud, il faut rentrer. » Le transat à roulettes s’ébranle, passe la baie vitrée et retrouve la chambre. Avant d’ouvrir les yeux, Léo ressent un poignant regret, vaste comme une nostalgie. Maman est là, comme chaque jour, lui caressant les cheveux. L’infirmière s’éclipse. Alors maman, l’air enjoué, s’adresse à son fiston : « Dis-moi, mon chéri, nous sommes fin novembre. Bientôt Noël. As-tu pensé à ton cadeau ? »

« Oh, oui ! Je voudrais une plume géante et légère, pour m’envoler avec elle et faire le tour du monde. »

Frangine

La nuit

La nuit

Douze coups au clocher, un vent léger se lève.
Ma fenêtre, squattée pour cause d’insomnie,
est cadre improvisé pour un tableau de rêve.
La lune débonnaire sourit, épanouie,
aux ombres des statues qui doucement s’allongent.
L’eau du bassin, joueuse, ondule en friselis,
taquinant le reflet du saule échevelé.

Comme tout paraît gai, si calme et accueillant !
Seul le rire du merle me manque à cet instant.
La grenouille s’est tue déjà, au crépuscule,
mais mille petits bruits, craquements minuscules,
me disent que la vie palpite en cet endroit.

Demain le grand soleil, l’habituel vacarme,
investiront les lieux, auront droit de cité.
Je fermerai les yeux, feindrai la cécité,
espérant, de la nuit, retrouver tous les charmes.

Frangine

Pour apprivoiser un arbre (vagabondages 9)

Pour apprivoiser un arbre,  il faut bien le choisir.
Prenez en un de taille moyenne, pour pouvoir le contenir tout entier dans votre regard,  sans être trop loin de lui. Pas trop vieux, car son cœur serait trop sec pour pouvoir s’ouvrir, pas trop jeune non plus car il aurait la tête trop folle et changerait d’attitude au moindre vent.
Ne le prenez pas dans une grande forêt, il susciterait trop de jalousie au près des autres, pas isolé car il serait soumis a trop de tentations, prenez le, dans un bosquet. Comme ça il ne s’ennuiera pas pendant vos absences, et plantez le dans votre affection.
Rendez lui visite de temps en temps, photographiez le au printemps, quand sa sève est pleine d’orgueil, ramassez quelques une de ses feuilles, en automne, au moment où elles sont les plus belles, pour qu’il soit fier.Et, attendez qu’il s’habitue à vous.

Au bout de quelques années, des liens indélébiles se créeront. N’attendez pas qu’il se manifeste ostensiblement. Il y a des secrets délicats qui s’effacent en pleine lumière…

Juste un conseil, soyez lui fidèle, sinon, il en prendra ombrage.

Dispute

Dispute

De la fenêtre de ma chambre je vois deux géants touffus, enivrés par l’autan noir. Dès que le vent mollit, les longs bras pointus s’alanguissent. C’est le temps des secrets et des chuchotements. Mais quand vient la rafale, la voix monte et se gonfle, les bras s’agitent en signes brusques, provocateurs. Les deux arbres, face à face, s’invectivent, s’affrontent, se répondent par de lugubres murmures accompagnés de courbettes profondes et menaçantes. Chaque brindille d’une même branche, suivant le mouvement, participe à l’acquiescement ou à la dénégation, car il y a beaucoup de « oui » et il y a beaucoup de « non » dans cette conversation.

Durant les instants d’accalmie les rameaux vibrent à l’horizontale en de légers frémissements. Il semble qu’un accord soit trouvé entre les belligérants mais c’est de courte durée. Les voici à nouveau subitement irrités, cimes échevelées, doigts levés au ciel puis rabattus vers le sol en de grands gestes impératifs et hurlements courroucés.

Les corps ploient du même côté, comme pour fuir, s’élancer à la poursuite l’un de l’autre… Les pieds, hélas, profondément enfouis, rendent la poursuite illusoire. De ces gestes et de ces bruits se dégage une telle violence, que je me dis : « la tempête fait rage. »

Mais non, mais non, ce n’est qu’une querelle de voisinage entre un Cèdre et un Epicéa !