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Un automne de Delphes à Tivoli

Un automne de Delphes à Tivoli

18 novembre 2011 à 15:52

 

L’aurige aux yeux d’émail vers la Pythie s’incline

Vois, lui soupire-t-il, l’astre du jour décline

Il est temps d’allumer ce feu qui nous éclaire

Car de tout temps, il n’est d’oracle sans lumière

 

Tourbillonnant dans l’air comme des sortilèges

Les nuages et le froid  unissent leurs arpèges

Poussant les branches nues vers de pesants sommeils

Ils masquent les cyprès, éteignent les vermeils

 

Dans l’azur triomphant les parfums   de fruit mur

Sont enfin vendangés  par le vent qui murmure

La feuille nonchalante  glisse sur le ruisseau

Capricorne épuisé laisse place à Verseau

 

Le marbre des statues des jardins opulents

S’efface de l’euripe aux reflets indolents

Il est des belvédères aux arcs incertains

Qui s’enferment le soir  dans leurs silences hautains

Fatale ivresse

 

 

 

 

 

– Alban, je voudrais, je voudrais…

 

–Comme tout le monde, Agathe. Tous veulent l’aimer, peu la connaissent. La mer, c’est le poumon de la Terre, et le mouvement des marées, sa respiration. On peut l’aimer la nuit, l’écouter sans la voir, la deviner, imaginer l’eau sombre des abysses, ou la contempler le jour  planant de marais en estrans, de canaux en chenaux.

 

Certains l’aiment agitée, agressant les rochers, d’autres la préfèrent calme, déversant des rouleaux paisibles sur une plage vêtue de sable ou de galets. Nager en elle, admirer ses couleurs et ses formes, c’est pénétrer ses secrets intimes.

 

Prends cette bouteille et n’oublie pas de consulter ta montre, tu as une heure, pas davantage…

 

Dix minutes.

 

—Emprunte la longue route en pente qui plonge vers la mer. Elle est bordée par les dernières feuilles des marronniers malades. Plonge vers Alcatraz, tu trouveras la voie marine aux réverbères étranges, tu verras les chevelures des varechs qui dessinent comme des roses des sables sur les bancs luisants de marée basse.

 

Vingt minutes.

 

—Esquive les hauts fonds, là se trouvent les rabat-joie, les chacals, les charlatans de chagrins, les camelots de pacotilles, les trafiquants de tracas, les maquilleurs d’arcs-en-ciel en coraux multicolores. Ils te feront des sourires hypocrites et des promesses glauques, passe ton chemin.

 

 

Trente minutes.

 

—Au dessus de toi, la mer rugit, le vent siffle dans les hautbois des navires, les haubans du pont rouge gémissent. Continue, pénètre vers le sud et le calme. Là où tout n’est que flux, palmes et sérénité.

 

Quarante minutes.

 

—Et puis la lumière devient pauvre. Des fleurs éplorées posées sur des rochers baroques ondulent faiblement. Contre des devantures d’opérette, sur des étals de pacotille, des boutiquiers blêmes aux rires feutrés proposent de sanglantes astéries, des gorgones mystérieuses font la cour à des éponges époumonées.

 

Cinquante minutes.

 

—Près de la grotte aux murènes, tu rencontreras le marchand de pleurs au long manteau d’algues noires.  Ne t’arrête surtout pas. Vois les débris d’amphores qui gisent aux côtés des entrailles des  galéasses piégées. Le marchand de pleurs est cher.

 

Soixante  minutes.

 

—C’est l’heure où les poissons deviennent immobiles. Tu t’enfonces toujours plus loin, jusqu’au carrefour du mont des plaisirs, la pierre est lisse et licencieuse, si agréable au toucher. Un navire posé sur le flanc frémit au bord du gouffre, prêt pour son dernier voyage. Les hublots sont parés de cette nitescence qui n’appartient qu’aux moribonds. Reviens.

 

Soixante dix minutes.

 

Alban et Agathe se fréquentent depuis plusieurs siècles. Ils se promènent désormais selon un rituel bien établi.

 

Alban vient vers 29 heures, souffle dans sa conque et Agathe descend de son abri, belle comme une améthyste dans sa robe de six pieds.

 

Ils se rendent au café  » À l’horloge chienne de vie  » le rendez-vous des amoureux, pour prendre une anisette fumante. Ils s’installent toujours au même endroit, au fond de la salle à gauche.

 

 

Alban, les fesses posées sur le bord de la banquette en moleskine rouge admire Agathe assise sur un tripode, les coudes sur le guéridon galipoté. Agathe aime prendre la salière et verser lentement le sel qui forme de gros bouillons verts en glougloutant dans leurs tasses d’électrum.

 

Le garçon fait à la craie des bâtons sur les ardoises de leurs vies.

 

Puis c’est l’heure de la promenade dans les jardins de potassium où les bosquets de titane le disputent aux ruisseaux froufroutants d’alcali.

 

Leur amitié ne fait pas illusion très longtemps et se mue insensiblement en sentiments sensuels de plus en plus intenses.

 

Alban ne tient plus et prie Agathe de  l’accompagner chez lui. Elle accepte.

 

Quand Agathe ôte son chapeau, Alban aperçoit le plus beau des vagins qui lui ait jamais été donné de contempler. Avant même qu’il n’avale le gingembre indispensable, les phéromones d’Agathe l’assaillent et sa langue sort doucement de son oreille gauche.

 

Quatre-vingt  minutes.

 

Les pieuvres entament leur festin. Elles ont posé leurs mains gloutonnes sur le corps inanimé. L’étalonneur de sablier s’en est allé.

La séparation

La séparation

Natalie ne pouvait détacher son regard

De ce grand lit troublant  défait par le hasard

D’une rencontre au bal du quatorze juillet

Il chancelait dans l’air comme une odeur d’œillet

.

L’aube avait su fixer l’empreinte de son corps

Déposée sur le drap où l’on voyait encor

Des ravins qui tombaient jusque sur le parquet

Là où ses vêtements faisaient comme un bouquet

.

Pensait-il qu’elle allait le prier de rester

Elle faillit lui parler  mais elle sut résister

Comme elle avait aimé sa façon d’enfiler

Sa chemise rayée avant de s’exiler

.

Affaibli par le jour, un néon qui grésille

Dans l’escalier  grinçant, une voix s’égosille

Il était plus parti qu’elle ne l’avait chassé

D’un revers de la main elle lissa le passé

La salle aux secrets

Au cocher assoupi je préfère

Le  marin qui renifle les étoiles

Car les draps de ses rêves

Sont ses plus belles voiles

.

La vague  murmure

À l’oreille de ses anneaux

Il accoste à Grenade

Dans les jardins de jade

.

De sa blanche dentelle

La  sierra Nevada

Ecoute les rumeurs

De la salle aux secrets

 .

En longeant le bassin

Où dort le flot si pur

Il voit les bleus cyprès

Comme  des phares éteints

 .

L’eau captée est immobile

Il neige sur Grenade

Coquelicot

 

Du haut de la falaise

Etendus sur les blés flamboyants

Ils regardent le ciel et l’océan

Adosser leurs outremers

.

Leurs vêtements épars

Forment des îles accordéon

Des dentelles de sable blanc

De l’eau vive s’évade

.

Le vent joue avec les mouettes

Et les cheveux de Marie

 Je vois l’ardoise des nuages

Dans le vert de ses yeux

.

J’écoute le roulement obsédant

Des galets de marée basse

Et les gémissements capiteux

Du cœur de Marie

.

Tout à la fois pesant et délicieux,

Le silence s’est s’installé

La plage en contrebas

S’est endormie sur ses draps de varech

.

Dans la forêt d’épis

Où les ombres s’allongent

Coquelicot anéanti

Marie s’est assoupie

corsaire

A l’odeur de ta pluie

J’ai l’azur en couleur

Aux frissons de la neige

Mon soleil est pamoison

 .

A l’orage mes colères

A la foudre nos folies

A l ‘éclair nos lumières

Au tonnerre, nos envies

Les embellies soudaines

Annoncent des merveilles

Les éclaircies fugaces

Ereintent nos draps lassés

Sur l’étal des nuages

Le rose de tes lèvres

Effleure les alizées

Tout là-haut, dans le ciel

Le fanal s’effaçait

Comme un soleil déchu, le fanal s’effaçait

Laissant la place aux ombres que la mer enlaçait

J’ai vu le grand navire essuyer l’océan

Les abîmes s’ouvraient accueillant ce géant

.

J’ai survécu pourtant couché sur une planche

Buvant de l’eau  salée pour que ma soif s’étanche

Je  respirai les îles avant que de les voir

Car les arbres mouillés formaient un encensoir

Des volutes de thym, effluves de garrigue

Prophétisaient la côte formant comme une ligue

Où mes sens apaisés semblaient trouver secours

Je me sentis léger oublieux du parcours

 .

La forme tourmentée d’une calanque voisine

Forteresse élancée de couleur  grenadine

Rappelait par son port l’éclat de ce château

Qui vit partir un jour mon séduisant bateau

 .

L’écume servait de lit au rocher silencieux

Qui brillait calme et pur sur le flot harmonieux

Comme l’horizon mourait, le sable m’accueillit

Et je sus que j’avais découvert mon pays

Quand il aura grandi…

Veiller l’enfant qui dort tout  au bout de la nuit

Ecouter son sommeil sans faire le moindre bruit

Et l’aurore venue penchée sur son éveil

Admirer son regard briller tel un soleil

.

Un enfant qui s’éveille, promesse de bon mot

Il court dans le jardin, tombe dans le préau

Il a besoin de soins et se tourne  vers vous

Sa mère bien-aimée  tendant ses bras si doux

.

Il a croisé ses mains autour de votre cou

Vous avez caressé ce cheveu un peu fou

Il a tout oublié, ne songe qu’à ses jeux

Il vous faut profiter de ces moments heureux

.

C’est vous qui rêverez, quand il aura grandi

Au souvenir lointain de cet élan brandi

Qui le faisait presser sa tête vagabonde

Avant de s’en aller pour découvrir le monde

Le jour avait trainé

Le jour avait trainé comme traine la vie

Sur les sentiers battus de l’aube au désespoir

De la fleur  de juillet à la feuille pâlie

Vaste mélancolie déversée sur un soir

 .

Les brumes étaient ruinées et la mer apaisée

L’horizon rougeoyait et le vent braconnait

Fruit blanchissant la lune au firmament rêvait

Une barque cherchait la passe malaisée

 .

De son pinceau de craie le phare frôlait la mer

Il glissait ardemment sur  des courbes divines

Décorée de couleurs chryséléphantines

La volupté des hommes partait pour l’univers

Il pleuvait des soleils sur les ventres des femmes

Offrandes dénudées couchées sur des autels

La nuit s’enveloppait dans de vastes pastels

Et saupoudrait de l’or sur les reflets des flammes

.

 

Les lavandières

Entre nuages et rivière, des  mains expertes

Brassent sans trêve vêtements inertes

Chemises gonflées de désespoir

Délacées l’espace d’un soir

Austères lingères du tissu détendu

Hautaines mégères du fruit défendu

Elles regardent  passer sans la voir

L’eau porteuse des secrets du lavoir

Un bouton qui cède, une impression d’éternité

Elles imaginent des bruissements de satin,

Des dentelles froissées  jusqu’au petit matin

Bonheur déshabillé jubilation fébrilité

Torsades dans des paniers d’osier

Tornades pour leurs sens éveillés

Sur la margelle du temps de l’ennui

Sombrent leurs rêves évanouis