Historique de la catégorie : Elisa-R

Humanoïde-Elisa-R

 

Je voudrais écrire sur vos mots
Traverser les pages de petits signes noirs
Que personne ne pourrait lire.

Je voudrais vider les lacs, écrire en bleu
Je voudrais jeter ce qui me pèse
Me libérer
De cette cage, bien trop petite
Qui m’emprisonne.

Je voudrais courir, des jours durant, jusqu’à l’océan
Et devant lui, ouvrir les bras et respirer.
Faire cesser ce martèlement, tic tac régulier
Devenu lanscinant.

Je voudrais vivre et desserrer ma machoire
Faire cesser l’angoisse
Qui grandit malgré le manque d’espace .

Je voudrais être humain .

Des siècles

Nous pourrions nous étonner, lever les yeux, pleurer un peu.
Nous pourrions tendre les bras, tomber à genoux, gémir.
.
Nous marchons.
.
De déserts en hécatombes. De tranchées en cimetières.
Le ventre rond. Le ventre mou. Le ventre vide.
Des siècles de poussières collés sous nos voûtes plantaires.
.
Et quand arrive la saison des hirondelles
Et quand survient celle de la chasse
Nous réchauffons le froid de nos âmes au corps brûlant du désir.
.
Alors le même rêve taraude nos nuits.
Le désastre sombre d’une terre morte, quelques humains secs aux yeux vitreux.
L’horizon sans couleur, à perte d’espoir.
.
Nous pourrions nous réveiller la révolte chevillée au coeur
Nous pourrions prendre les larmes, les déverser en flots de rancune.
.
Mais nous marchons.

Targus -une nouvelle d’Elisa-R

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L’eau a envahi les terres. Seuls quelques arbres émergent de la surface liquide, boueuse. Un homme, debout dans sa barque, rame. Ses efforts sont vains, il reste sur place.

– Voilà des semaines que tu erres derrière moi comme une ombre malfaisante. Ta puanteur est insupportable et tes râles déplaisants. Cherche toi quelqu’un d’autre, moi, je veux rester seul.

– Aucun son n’est sorti de ma gorge et je n’ai pas d’odeur…Interroge toi. Si ça ne vient pas de moi, puisque nous sommes deux…Tu vois ce que je veux dire ?

– Fiche moi la paix !

– As-tu remarqué mon arbre ? Il est enraciné là depuis des siècles, et moi avec lui. Comment pourrais-je errer derrière toi, je ne descends jamais de là. Mes jours et mes nuits sont semblables, depuis si longtemps…Parfois, je rêve, je me vois petit garçon sautant dans les flaques. Je vide mon regard et j’essaye d’imaginer la chaleur d’une mère qui me dirait, en me serrant contre elle : ne t’inquiète de rien ,mon petit, maman est là qui veille sur toi. Ferme les yeux et dors, tout va bien.
Mais je ne perçois pas grand chose, une vague sensation de douceur, peut-être…
Tout est humide depuis que l’eau a recouvert la plaine…Si j’avais encore des os…

– Tu me casses les pieds ! Si je devais choisir un compagnon de solitude, franchement, ce ne serait pas toi.

– Tu transpires ! Tes aisselles sont trempées…ou peut-être es-tu tombé dans l’eau ?

– Idiot ! Tu ne me quittes pas du regard, tu l’aurais vu ! J’en ai assez !

Il jette ses rames dans la barque et s’asseoit. L’autre, assis paisiblement sur une branche de saule, tout en haut de l’arbre, l’observe.

– Je m’appelle Targus, et toi ?

– Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Je n’ai pas de nom, je n’en ai plus. On m’appelle l’assassin.

– Dis-moi, l’assassin, où comptes-tu aller ? On ne voit aucune terre à des kilomètres.

– J’en trouverai une, n’importe laquelle. Et je tuerai, parce que je ne sais faire que cela et parce que c’est ce que l’on attend de moi.

– C’est ce que l’on attend de toi ? Tu en es certain ?

– Oui. On m’appelle l’assassin. Je n’ai plus de nom.

– Si tu veux, je te donne le mien.

– Le tien ? Il tourne son visage vers Targus. Pourquoi ferais-tu cela ?

– Pour que tu aies un nom et pour que les gens cessent de t’appeler l’assassin. Pour que tu ne sois plus obligé de tuer … Et puis, je ne connais personne d’autre que toi. Un nom ne sert à rien quand on est seul…

L’assassin reste silencieux un long moment. Il semble rêveur.

-Targus ! C’est un drôle de nom… C’est un beau nom !

– Tu le prends ?

– Non…

– Pourquoi ?

-… Je suis l’assassin, depuis si longtemps que je ne sais plus ce que j’étais avant.

– Tu as été un enfant, abandonné par sa mère.

– Comment le sais-tu ? Je ne le sais pas moi-même !

– Si elle ne t’avait pas abandonné, tu porterais encore l’odeur de son parfum. Tu serais imprégné de sa douceur. Tu ne pourrais pas te servir de tes mains pour tuer.

– Toutes les mères ne sentent pas bon.

– Si !

– Tu dis n’importe quoi. J’ai vu des mères vêtues de haillons. Elles sentaient mauvais !

– Tu n’étais pas leur enfant. Si tu l’avais été, tu aurais su qu’elles sentaient bon et que nulle autre odeur n’était plus merveilleuse que la leur.

– Mais qui es-tu ?

– Je suis Targus. Sauf si tu prends mon nom. Alors, je ne serai plus personne.

– Tu es étrange. Maintenant que je te regarde, je vois que tu ne ressembles pas à un humain. Tu es… grotesque !

Il se lève et reprend ses rames. La barque reste toujours sur place, malgré ses efforts. Targus soupire et l’assassin , épuisé, décide de s’asseoir.

– Pfff ! C’est fatigant ! La nuit approche, je vais dormir là.

– Comme les autres nuits. Mais celle-ci est la dernière.

– Ah ? Comment le sais-tu ?

– Je le sais.

– Je ne me souviens pas des autres nuits… Je regardais droit devant…Comment le sais-tu ?

– Je suis las de tout savoir de toi. Je suis ici, j’attends.

– Je ne comprends rien.

-Tu ne cherches pas à comprendre.

– Tu t’appelles Targus. Je suis l’assassin. Tu vis sur un arbre et moi sur ma barque. Ma mère m’a abandonné et… je ne me souviens pas de son parfum…

– Tu progresses.

– Est-ce moi qui porte cette odeur de charogne ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Ce sont les souvenirs qui pourrissent dans ta mémoire.

– Ca ne se peut pas !

– Si, tu vois ! Ce ne sont pas de beaux souvenirs. Pas ceux du dessus. Il te faudra épeler le nom de chacune de tes victimes pour arriver aux bons souvenirs, ceux qui ont une odeur de mère.

– Elle m’a abandonné.

– Tu peux la retrouver.

– Je… je ne connais pas le nom de mes victimes. J’ai tué au hasard. Je n’ai jamais entendu leur nom.

-Ce n’était pas nécessaire. Tu as pris leur vie et leur nom s’est gravé dans ta mémoire. Ils sont tous là, pourrissant d’oubli, dans ton cerveau. Les gémissements que tu entends viennent de là, aussi.

– Ainsi, je suis l’assassin, encombré de ses victimes. La mort m’entoure, m’alourdit. Elle me couvre d’odeurs…Si elles n’étaient pas putrides, ce pourrait être une mère…

– Une mère sent bon.

– Je vis dans cette odeur depuis toutes ces années…Peut-être est-ce une bonne odeur pour moi ? Tu ne le sais pas toi, tu n’es pas son enfant. Il sourit, regarde ses mains, renifle son bras. Maman !

– Cherche encore, tu t’égares.

– Qu’en sais-tu ?

– Je sais tout de toi. Tu n’es pas le fils de la mort. Tu es né un quinze avril de l’an mille. Ta mère était cuisinière. Elle t’a abandonné.

– Pourquoi ? Pourquoi m’a -t-elle abandonné ?

– Oh, l’histoire n’est pas originale. Tu es un enfant douloureux, l’enfant d’un viol. C’est tout.

– Mais, j’étais son enfant. Elle ne devait pas m’abandonner ! M’a -t-elle aimé au moins ?

– Non.

– Alors…

– Alors ?

– Alors, tout est comme cela devait être et je repartirai demain.

– Non.

– Pourquoi ?

– Ton errance est terminée. Cette nuit, tu sauras.

– Quoi ?

– Tout.

-…Targus…

– Oui ?

– J’ai froid.

– Tu as peur. Tu n’as pas froid.

– Qui es-tu ?

– Commence à épeler, la nuit est là.

– Je ne me souviens pas… Je n’ai jamais su…Ou alors…

– Oui ?

– Il y avait un « p »…

– C’est bien.

– Ou un « d »…

– Continues.

– D’abord, un « p », puis un « i », un « e », …, un « r », non, deux, et un « e ».

– Voilà, tu as ouvert la liste. Laisse la se dérouler.

Toute une partie de la nuit, il épelle des noms, des prénoms. Ceux-ci semblent surgir de sa bouche malgré lui. Après la dernière lettre du dernier prénom, il ferme les yeux et respire profondément.

– Tu sens cette odeur ?

– Oui.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Elle.

– Elle ! Tu veux dire…

– Oui.

– Elle est merveilleuse. Quelle douceur !

– Regarde moi.

Il le regarde.

– Que vois-tu ?

– Je me vois.

– Comment t’appelles-tu ?

– Je m’appelle…Targus.

– Qui es-tu ?

– Je fus un enfant, puis un assassin, à présent, je suis mort.

– Regarde moi.

– Je te regarde.

– Que vois-tu ?

– Je vois un arbre, au milieu de l’eau… C’est le tombeau de Targus, dit l’assassin.

avec ou sans son aimable autorisation -clin d’oeil….

Du fond de l’eau

Feuilles au fond de l’eau parcourues de notes sombres
Recouvertes de mousse, d’algues vertes et douces
Déposées pour l’oubli, destinées au silence
Remontent du bleu nuit d’un passé assoupi.

Les gouttes huileuses glissent sans rien effacer
Quelques traces humides, peut-être, modifient certains mots
Leur offrant, longtemps après, la fraîcheur de l’instant .

Rien ne bouge sur les berges que les frères animaux
Aux humains gémellaires le lieu reste interdit
Et les sons de la gorge sont ceux des gorges d’ici .

Le soleil et la pluie donnent à l’endroit
La protection des brumes et des zones trop humides
Qui repoussent les bottes et les fusils
Qui gomment de la mémoire les souvenirs fantômes .

L’homme étrange

Un trou noir au fond du regard .
Aveuglant.
L’homme, indéchiffrable, tourne le corps
A la place de la tête.
.
Le trou noir me dérange.
Ce singulier cyclope me voit, lui.
Son visage se tord en tableau coloré
Je reste paralysée sur mon siège.
.
Le monde bruyant s’éloigne
Je deviens sourde.
Et l’homme me questionne, encore
Sa voix me parvient en onde torturée.
.
Je m’ennuie.
D’un claquement sec de la bouche
Je prends congé .
L’homme étrange s’efface derrière la cloison.

Le chien

Pas de pièces à visiter cette nuit. Les autres fois, j’avais découvert une pièce cachée. Cette nuit, j’ai suivi mon chien dans le jardin. Un beau jardin ! Quelqu’un a dû s’en occuper durant l’hiver : son côté sauvage semblait très travaillé.
.
La promenade m’a profondément détendue. Mon chien, presque paralysé la veille encore, était très en forme et je l’ai laissé profiter de l’endroit. Je suis rentrée en attendant qu’il souhaite revenir. A l’intérieur, j’ai réalisé qu’une fenêtre était encore protégée par de vieux volets métalliques. J’ai décidé de les ouvrir.
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Des toiles d’araignées et la difficulté pour les manipuler, m’ont fait comprendre que ces volets n’avaient pas été touchés depuis de nombreuses années. J’ai tout de suite senti que quelque chose d’étrange se produisait : la fenêtre s’ouvrait, non seulement sur le merveilleux jardin, mais aussi sur d’autres fenêtres, percées dans d’anciennes maisons du XIXème siècle, parfaitement entretenues. De l’autre côté de ces fenêtres, quelqu’un pouvait voir tout ce qui se passait chez moi.
.

Un peu destabilisée, je suis restée là, debout. Immobile.
.

Tout à coup, j’ai vu revenir mon chien. Il a gravi facilement les six marches, lui qui tient à peine debout depuis un an. Un autre chien, vieux et doux, était couché à ses côtés. J’ai pris conscience qu’il y avait des invités dans la même pièce. J’ignore qui, des gens que je sentais sans danger pour moi.
.
Soudain, j’ai compris, simultanément, que j’avais ouvert toutes les portes et toutes les fenêtres, et qu’un troisième chien, énorme et féroce, se dirigeait vers la maison : il y avait un passage dans le mur d’enceinte !
.

J’ai fermé tout ce que j’avais ouvert, sauf la porte-fenêtre par laquelle j’ai hissé à l’intérieur les deux vieux chiens. Puis, l’animal féroce et moi, nous sommes jetés presqu’au même moment, sur la porte. Lui, pour me sauter à la gorge, moi, pour l’en empêcher en fermant celle-ci.
Je ne sais pas comment, j’ai été plus rapide que lui. Il a eu l’air furieux et il s’est évaporé.
.

Evaporé !
.

Quel genre de fenêtre avais-je ouverte ?
Le rêve s’estompe ensuite dans ma mémoire. J’ai revu, à plusieurs reprises, cette apparition. A la mer, en ville.
Je sais qu’il me cherche, moi et qu’il me faut rester sur mes gardes, en permanence.
.
Je sais aussi que j’ai peu de chance de lui échapper…

Au bout de l’avenue

La nuit s’est posée au bout de l’avenue
Comme ce bel échassier tout à l’heure sur la neige

Dans la chaleur de ma voiture, je la vois qui m’attend
Opaque, blanchâtre, fantastique
A quelques mètres.

Les lambeaux de paysage succèdent aux lambeaux de paysage
Ils s’offrent par petits bouts, pudiques
Et l’on voit ce que l’on ne voyait pas
L’élégance discrète d’un arbre
La délicatesse d’une courbe.

Brutalement, le jour laisse place à l’épais brouillard.
Et j’entre dans cette nuit
Comme on entrerait dans une bouche.

Derrière moi, tout a disparu
N’a jamais existé.
La route semble une impasse
Donnant sur un immense mur.

Je ne compte plus le nombre d’yeux
Nécessaires pour tout voir.
J’avance au centre du néant

J’en fais partie.

Mémoires

Il fait chaud
La femme marmonne des souvenirs
Le père est parti
Quel père ?
Un jeune homme de quinze ans
Beau
Comme aucune photo ne peut le montrer
Est allé dans un jardin
Un autre jardin
Les corps se disloquent
Ou les mots peut-être

Les souvenirs s’entrechoquent
La guerre
Les bombes
Les repas
La belle-fille
Le petit fils
La maison de campagne

Les mains se tordent, se fanent, s’agrippent
L’une à l’autre
Il est revenu hier
Il doit avoir cent ans
Il a cherché le fils
D’un autre lit
Il fait chaud
C’est dimanche aujourd’hui
Veille de mercredi

Je suis bien. Assise près d’elle qui apprivoise ma peur et la fait sortir de ma gorge. Les mots sortent, de la sienne, en rafales mesurées et en partie inaudibles. Il fait chaud. Je suis bien. Je vais de sa cuisine à ce jardin, sans bouger de mon siège confortable. Je vois la maison de campagne et l’évier, simple et blanc, qui a fait renoncer à l’héritage. Elle me regarde mais qui voit-elle ? Elle ne me répond pas, je pense que mes paroles ne parviennent pas jusqu’à elle. Elles doivent se perdre dans le flot de mots qui flotte, comme la fumée bleue, au dessus de nos têtes. Je la laisse avec Louis. Je reviendrai plus tard.
Plus loin, il y a cette petite femme dans les bras de son fauteuil. Il l’enlace pour qu’elle ne glisse pas. Elle a un vieux visage qui ressemble à tous les autres vieux visages. Elle ne dit rien. On dirait qu’elle est triste. Soudain, elle me voit et un merveilleux sourire lui redonne une identité. Ce sourire me rend heureuse, je ne sais pas pourquoi. Je ne cherche pas à le savoir, je prends, je donne. Elle commence plusieurs phrases. S’arrête avant la fin. J’aime assez ce genre de conversation mais je ne sais que répondre. Comment lui offrir quelque chose d’aussi chaud que son sourire ? Je lui dis que le goûter arrive, qu’elle va être servie dans une quinzaine de secondes. Je la vouvoie, évidemment. Son visage se fige de nouveau dans la vieillesse.
– C’est moi ! C’est moi !
Je ne sais plus ce qu’il faut penser. Elle est désespérée de n’être pas reconnue, par moi. Mais qui est ce moi. Le sien, le mien…Suis-je ce qu’elle fut ? Est-elle ce que je serai ?
Elle m’accueille dans sa vie, passée. Elle héberge ma mémoire transie. Comble mes vides avec les siens. L’oubli perd de son importance. Il y a une autre vie, plus intérieure, qui repousse sur les détritus d’alzheimer.
Avant de partir, je rejoins la maman de Louis, qui a refusé l’héritage. Elle évoque, encore une fois, le beau jeune homme.
– Il était beau ! Comment peut-on être aussi beau à quinze ans !
Elle raconte le départ à la guerre et je tremble à l’idée que sa jeunesse et sa beauté aient pu être détruites par cette guerre.
– Il est parti dans un autre jardin que le mien. Comment peut-on être aussi beau à quinze ans ?
Je lui dis, sans trop espérer une réponse, qu’il aurait été agréable de le voir en photo.
– Je dois en avoir, à la maison. Il y a des cartons pleins de photos.
La sensation est étrange. Elle m’entend, donc. J’ai aimé l’écouter et j’ai l’impression, tout à coup, que le plaisir a été partagé.

Je n’ai entendu que des femmes. Pourtant, cet après-midi là, j’ai marché tranquillement, à l’ombre d’une belle allée de tilleuls, au bras de mon père.

Alerte grise

Le jour s’assoupit
Fatigué des longues pluies
Ses couleurs coulent en flot torrentiel
Sous les coques des maisons dérivant sans attache.

L’eau s’infiltre
Jusqu’aux baignoires blanches.
Les planchers de boue retiennent les pieds
Des humains détrempés aux démarches pénibles.

L’air doux
Quelque chose approche
Tapi sous les feuilles vidées de leur sève
Dissimulé par la brume squelettique.

Le néon palpite.
Les animaux s’agitent dans leur sommeil.
Une porte laisse grincer sa serrure rouillée.
Les paupières du jour tamisent l’automne d’un gris famélique.

Larmes

 

La place était remplie. Pas un seul espace vide ne subsistait. Les toiles rayées et colorées des devantures de magasins égayaient les dizaines de petites balles rondes posées sur les corps des spectateurs. C’étaient leurs têtes mais l’homme debout sur l’estrade n’avait vu, pendant de longues minutes, que des petites balles rondes et noires. Ce n’est qu’au moment où elles avaient pivoté vers lui, sourire aux lèvres, que Noé-Louis S. avait reconnu l’évidence : il s’agissait des têtes des villageois.
Ils étaient venus pour lui car ce jour allait être celui de sa mort. Il était, en quelques sortes, le clou du spectacle. Le mois dernier, lui-même avait joint sa tête à celles des autres. Et il avait montré les dents, lui aussi, pour exprimer sa joie. Cela faisait partie des consignes, strictes, données par le pouvoir. Il s’était efforcé de retenir ses larmes lorsque le corps du condamné avait été séparé de l’objet du délit : la tête- décidément, tout tournait autour de la même chose, toujours-mais il n’avait pas pu. L’émotion était trop forte : il s’agissait quand même de son jeune frère !
Les gardes l’avaient saisi immédiatement, comme s’ils n’avaient attendu que cela.

Le mois avait été bien long.
La cellule était petite et les promenades assez terribles puisqu’elles s’étaient toujours terminées par la salle des questions. Il avait tout avoué, dès la première aiguille enfoncée sous les ongles.
Tout.
Cela n’avait pas été difficile, il avait suffit de répéter ce qui lui était reproché. En ôtant le point d’interrogation final.

Découvrir la souffrance fut d’abord terrible. Physique. Insupportable. Puis, son corps avait distillé, dans tout l’organisme, le doux poison qui enlève la conscience. Ensuite, il n’avait plus parlé. Ni crié. Ni gémi. Seules ses larmes avaient continué de couler en flot ténu mais continu.

L’oeil qui restait à peu près valide lui permettait aujourd’hui de regarder ceux qui étaient venus pour lui.
Au premier rang, il y avait ses parents, et sa jeune soeur.
Ou peut-être sa femme, un frère et son enfant.
Ou  seulement des voisins. Il ne le savait plus très bien. Les larmes brouillaient parfois ce qu’il lui restait de vision.
Il n’avait presque pas peur : le plus dur était passé. Son cerveau était enveloppé d’une torpeur bienfaisante.

Son ultime crainte était que les personnes du premier rang ne puissent retenir leurs larmes.