Category Archives: Frangine

Entre chien et loup

Entre chien et loup

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Un décor au fusain

au noir envahissant

les ombres allongées

vont déjà disparaître

s’éclairent les fenêtres

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Un soupir suspendu

à l’orée de la nuit

retenu dans le vide

entre jour de labeur

et repos mérité

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Une angoisse fébrile

héritage ancestral

de peur inexpliquée,

de crainte fugitive

que l’on n’ose avouer

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Cet instant funambule

où notre âme indécise

entre les ors du jour

et l’argent de la lune

ne sait où se poser

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Ce moment incertain

où besoin de refuge

fait clore les volets,

je l’aime et je le crains…

Mystérieux crépuscule !

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Frangine

Camarade Nollin

Camarade Nollin

A mes débuts d’artisane en couture d’ameublement j’ai été tentée par la réfection des sièges, mais le métier de tapissier traditionnel, où l’on utilise crin et ressorts,  est  difficile à maîtriser pour qui n’a pas suivi un véritable  apprentissage.

Depuis quelques années déjà, certains tapissiers employaient de la mousse synthétique. Je me suis formée à ce procédé, plus accessible aux néophytes. J’ai appris à tendre les sangles sous la ceinture et – dans l’euphorisant parfum de la colle néoprène – à superposer des mousses dont les densités différentes  permettent d’obtenir l’épaisseur, la fermeté ou la souplesse, et le galbe.

Tout en me servant de semences pour fixer la toile blanche, je n’ai jamais pu en remplir ma bouche et les cueillir une à une sur le bord de mes lèvres avec mon  ramponneau aimanté, comme une vraie professionnelle, mais  j’ai bien aimé poser la couverture,  c’est-à-dire tendre et clouter le tissu d’ornement, assise au ras du sol sur le petit tabouret. Chaque clou, à la tête arrondie vieil-or, est positionné dans le creux de la feuillure. Deux coups de marteau suffisent : un léger pour fixer la pointe, un autre, plus fort, pour l’enfoncer complètement. Au bord de chaque clou les poils du velours se hérissent, surpris par cette agression.

La sûreté des gestes s’acquiert peu à peu. Il faut un certain temps de pratique pour obtenir un alignement parfait, mais quel plaisir quand un siège maltraité, blessé, éreinté par une longue existence arrive entre vos mains, quel plaisir de le soigner, le panser, lui redonner l’éclat de sa jeunesse et le voir repartir, flambant neuf, pour une deuxième vie ! Mes restaurations étaient valables, puisque je les ai vendues et n’ai jamais reçu aucun reproche, mais j’ai abandonné assez vite cette spécialité à la gent masculine. C’est un travail fatigant, sale, et plutôt malsain. Avant de refaire, il faut défaire, faire sauter les clous, puis les semences, à l’aide du pied de biche et du maillet de bois. Ce dégarnissage vous fait disparaître dans un nuage de poussière séculaire, on peut contracter des maladies de peau ou respiratoires. On se blesse avec les semences rouillées, il ne faut pas négliger la vaccination contre le tétanos.

Cependant, ce travail ingrat – qui me laissait pantelante, les doigts meurtris par les dérapages d’un maillet vicieux – m’a souvent permis de rêver. On trouve de tout dans les fauteuils. Entre l’assise et le dossier, sur les côtés, le long des accotoirs des bergères, se glissent mille et une babioles : épingles à cheveux, piécettes, petits ciseaux à broderie, une pierre dessertie de son chaton de bague, deux ou trois perles fines échappées d’un collier rompu… Ces objets, pour moi, devenaient pièces à conviction, faisaient revivre des scènes. Je me surprenais à imaginer, en fondu enchaîné, des personnages d’une autre époque s’étant assis là. Je voyais l’évanescente jeune fille rêvant sur sa broderie au petit point ; j’entendais le rire pointu de la coquette tortillant nerveusement son collier devant un godelureau ; je devinais la panse repue du bourgeois laissant glisser de sa poche quelque monnaie en sortant sa montre gousset…

De ce court passage au tabouret je retiens un souvenir bouleversant qui mérite à lui seul d’avoir tenté l’expérience. Un couple  « vieille France »   entre dans l’atelier, la dame drapée de vison, le monsieur l’air austère et hautain. Un jeune homme les suit, portant un vieux Voltaire souillé, délabré, l’assise défoncée, la boiserie du dossier fendue en deux endroits. Je détecte sans peine le meuble « d’époque. » On me confirme qu’il n’a jamais été restauré.  J’hésite à le garder, tant la réparation me semble délicate, la solidité finale aléatoire. Sur un ton ampoulé Madame insiste, disant  ne pas vouloir l’utiliser pour s’asseoir : « Ce meuble de famille sera placé dans un angle de mon hall d’entrée.  Il ne servira  pas, mais  je veux qu’il soit beau. Il trônait au domaine de mes grands-parents; il doit continuer à décorer. »

Je me vois obligée d’accepter, après  avoir précisé quelles méthodes de travail j’allais employer. En ce qui concerne ce Voltaire, la découverte n’est pas un objet. Avec moult précautions, je dégarnis l’assise en totalité, je consolide les taquets dans chaque angle pour prévenir un écartèlement, je défais ensuite le dossier et termine par les accoudoirs.

A la fin du strip-tease, m’attend la surprise. Les manchettes du Voltaire sont assez grandes, rectangulaires. Sous le tissu et le crin, creusée à la pointe sèche dans le bois, se trouve une inscription : Nollin  1853  Vive la République.

Ainsi, cinq ans après la révolution de 1848 et la chute de Louis-Philippe, un artisan, un travailleur du peuple a voulu – à l’insu de son client aristocrate – graver là son opinion pour la postérité. Je lis, je relis ces mots, je les caresse de mes doigts et de mon regard  soudain embué, avec tendresse et respect.  Peut-être a-t-il essayé d’imaginer la personne qui, un jour, découvrirait sa forfaiture ? Il n’a jamais pu penser que ce serait une femme, portant pantalon !  C’est à moi, fille d’un ouvrier et d’une couturière, petite fille de tonnelier, moi qui ai choisi de travailler « de mes mains », qu’échoit ce face-à-face avec un compagnon du passé. Je suis l’élue du hasard. Emotion saisissante.

Me reviennent alors à l’esprit les mots de Georges Coulonges dont le roman  « Les sabots d’Angèle » se déroule à Paris, exactement à cette époque. Il nous fait vivre, au milieu du peuple, les dernières années de la royauté. Il nous décrit avec précision la vie des  petites gens, leur misère, leurs courageux efforts pour survivre. On voit des illettrés se mettre à apprendre leurs lettres, se réunir en cachette pour chanter des textes dits subversifs. Quand les roussins font irruption dans la salle, les chansonniers sont emprisonnés à Sainte-Pélagie. On voit peu à peu s’éveiller les consciences, s’affirmer le désir de justice. On sent monter la fièvre de ce peuple harassé, meurtri, affamé, et Georges Coulonges s’interroge : « Qui contiendra jamais la férocité amassée en silence par ceux qui, dès leur naissance, sentent levées contre eux toutes les férocités ? »

Je range le fauteuil dénudé contre le mur, je jette à la poubelle les vieux ressorts, le crin, à regret le tissu déchiqueté – «  on n’en fera plus jamais d’aussi beau » – et je me mets à balayer, sans cesser de m’adresser, en pensée, à mon camarade Nollin :

« Ton pied de nez n’est pas banal ! Tu as pensé que des générations de nantis allaient caresser de leurs doigts, sans le savoir, l’exclamation la plus provocante, la plus odieuse qui soit pour eux,  « Vive la République ! » Il y a de la délectation dans ton geste.  Dans les hôtels particuliers, dans les maisons de maîtres à venir, toujours ton cri du cœur  « Vive la République ! »  étouffé par le crin serait là, à l’insu de tous, traversant les décennies, pour arriver jusqu’à moi. Je vais m’offrir le plaisir d’aviser mes clients. Je te dois cette honnêteté. J’ai touché du doigt la preuve de ton existence. A présent, je t’imagine sans peine, dans ton échoppe du faubourg ! Tu graves avec application ta profession de foi, une lueur revancharde et jubilatoire illuminant ton visage… »

La journée est finie mais l’atelier revit. Des senteurs de crin et de toile de jute, réveillées par le balayage,  se donnent des airs de parfum de fenaison. Dans les rayons d’un soleil déclinant, des myriades de grains de poussières blondes, en suspension, dansent gaiement.

Avant de sortir et de fermer la porte, je regarde un instant le squelette du fauteuil, croyant sentir là, tout près, une présence invisible. Très vite, je me fustige sans ménagement : « Quelle idiote ! Et ça se dit cartésienne et rationaliste ! »

Frangine

Dans mon jardin secret…à suivre.

Les amis, à l’instigation d’Eclaircie,  je vous propose une  » suite « .
Voici mon quatrain :
Dans mon jardin secret pousse une fleur sauvage,
Je protège sa vie contre tous les ravages,
Ni tonte ni bouquet. En toute loyauté
Je la laisse grandir, son nom est Liberté.

A chacun son quatrain, en alexandrins, commençant par :
« Dans mon jardin secret… »

Si le coeur vous en dit, révélez-nous ce que vous cachez dans votre jardin secret.

Mis bout à bout ces mini-poèmes pourraient en faire un long, collectif. A vos plumes !

Merci à toutes et tous. A +. Amitiés,

Frangine.

Ballade pour Thanatos

Ballade pour Thanatos

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Dans l’imagerie populaire

Une femme donne la vie.

Au grand jamais, même pour plaire,

Donner la mort ne la ravit.

Par ces phrases je te convie

A parler d’elle au masculin

Bousculons les mœurs à l’envie

Pourquoi La mort au féminin ?

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Ce sont les hommes qui guerroient.

Mise à part Jeanne la  Lorraine,

De tout temps les mâles  pourvoient

Aux hécatombes inhumaines.

– La faucheuse n’a pas de haine

Me diras-tu d’un ton certain.

– Si au hasard sa faux l’entraîne

Pourquoi La mort au féminin ?

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Si Brassens la disait Camarde,

Crâne sans nez aux grandes dents,

Elle a l’air plutôt rigolarde .

Je m’interroge cependant :

Asexué au demeurant

Ce squelette pauvre clampin

N’ayant jamais choisi son camp,

Pourquoi La mort au féminin ?

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Thanatos, Prince de la nuit

Voudrais-tu changer son destin

Et avec moi, dire aujourd’hui

Pourquoi La mort au féminin ?

Frangine

Villanelle

Villanelle

Quitte vite ta venelle

Car je t’emmène danser.

Chausse tes sabots ma belle

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Mets ton châle de dentelle

Et veux-tu bien te presser !

Quitte vite ta venelle.

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Sur un air de ritournelle

Nous allons tourbillonner.

Chausse tes sabots ma belle

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Un refrain de pastourelle

Va suffire à nous charmer !

Quitte vite ta venelle.

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Branle coupé, tarentelle

Vont bientôt nous entraîner.

Chausse tes sabots ma belle

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Ta splendeur est irréelle

Et venu le temps d’aimer !

Quitte vite ta venelle

Chausse tes sabots ma belle.

Frangine

Pantoum estival

J’adore les matins d’été

Le bleu du ciel sans un nuage

Le parfum d’une rose thé

Mon soudain désir de voyage.

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Le bleu du ciel sans un nuage

Dunes et sentiers sablonneux

Mon soudain désir de voyage

La promesse de jours heureux.

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Dunes et sentiers sablonneux

Doux pastel des roses trémières

La promesse de jours heureux

Voiles blanches, vagues côtières.

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Doux pastel des roses trémières

Tous les ors du soleil levant

Voiles blanches, vagues côtières

Partir au loin… et droit devant !

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Tous les ors du soleil levant

Ma maison aux volets pervenche

Partir au loin et droit devant

Chacun des jours sera dimanche.

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Ma maison aux volets pervenche

M’attendra bien en vérité,

Chacun des jours sera dimanche,

J’adore les matins d’été.

Frangine

Le petit braconnier

Le petit braconnier

Il faisait un froid de canard par ce clair matin d’hiver, et les galoches de Cédric claquaient sur la terre dure.Il marchait d’un pas décidé, les mains dans les poches, le visage rougi – seule tache claire en haut de sa silhouette noire – entre une écharpe enroulée jusqu’au nez et un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. Une musette sur l’épaule, il quittait la ferme de ses parents pour aller relever ses collets et ses pièges dans la campagne. Son père lui avait appris le braconnage et, à quatorze ans à peine, cette activité n’ayant plus de secrets pour lui, il mettait à profit ses vacances de Noël.

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En passant devant le mas des Brunel, il pressa le pas, la tête haute, le regard droit devant lui, pour ne pas voir se soulever le rideau derrière lequel, il en était certain, la fermière lui lançait un regard furibond. Elle lui en voulait terriblement depuis que son mari lui avait ramené son chat, un magnifique chat blanc, la patte ensanglantée. La pauvre bête boiterait jusqu’à la fin de ses jours. L’adolescent ressentait bien une gêne chaque fois que ce vilain souvenir venait lui gratouiller l’esprit, mais possédé par son instinct de prédateur il n’avait pas trop de mal à l’occulter et repartait disposer ses engins de mort en sifflotant.

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Ce matin, il ramassa un long bâton, poursuivit son chemin qui contournait le mas et descendait vers la rivière. Il traversa le petit pont, tel un funambule, tenant son balancier improvisé contre sa poitrine, à petits pas glissés, tant le bois était couvert de givre. Il se trouva ensuite à l’orée du bosquet et commença sa visite, méthodiquement, écartant les branchages avec sa canne. Chaque fois qu’il se livrait à cette quête, il ressentait un plaisir fou, par anticipation. Il imaginait la bartavelle ou le lapin de garenne pris au piège et, avant même d’en avoir trouvé, son cœur bondissait de joie, comme si c’était fait. En même temps, l’incertitude, la crainte de rentrer bredouille et d’être moqué par ses frères, venait modérer son enthousiasme.

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Après avoir contrôlé plusieurs postes, il ressentit de l’impatience. Aucune trace de passages, de piétinements. Pas une des feuilles sèches servant à cacher les pièges n’avait été déplacée. On aurait dit que tout gibier avait déserté la contrée. Il allait rebrousser chemin, se disant « ce sera pour demain » quand il pensa tout à coup au meilleur de ses pièges qu’il allait oublier, au bord de la mare Croa, baptisée ainsi par les enfants à cause des reinettes qui l’habitaient. Cet emplacement était toujours fructueux car les animaux convoités venaient là pour boire et souvent se faisaient piéger.

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Regagné par l’espoir, il marcha vers les roseaux et les joncs, le souffle court, transpirant d’anxiété malgré le froid cinglant, persuadé de trouver là, enfin, sa récompense de braconnier, car il envisageait mal de revenir à la ferme les mains vides. Il arriva près du bord, écarta le feuillage et resta saisi d’horreur.

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Son piège était bien là, refermé sur le cou du beau chat blanc de madame Brunel.

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Pris de panique, Cédric se mit à trembler, voulut partir, se ravisa. Figé, raide devant le petit cadavre, il se dit : « si je le laisse là, le piège m’accuse. » Il inspira fortement pour se donner du courage; sa décision était prise ; il devait absolument le faire disparaître. Il regarda autour de lui, tendit l’oreille pour s’assurer qu’il était bien seul.

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Où donc était passée la fière assurance qui l’animait d’habitude quand il s’apprêtait à ramasser sa proie ?

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Il se baissa lentement, ouvrit le piège, dégagea la tête du chat, vit de trop près les yeux exorbités, la langue pendante. Dans un grand frisson, il serra les dents, réprimant une subite envie de vomir. Il pensa : « Si je le jetais dans la marre ? » Mais il avait entendu dire que les corps des noyés remontaient toujours à la surface. Il abandonna cette idée. Il fallait donc l’enterrer, c’était la seule solution. Mais comment faire, sans outils, pour creuser un trou dans cette terre gelée ? Il devait retourner à la ferme. La honte d’arriver sans le moindre gibier et la peur de devoir s’expliquer sur l’emprunt d’une pioche le clouaient au sol. Il n’osait plus regarder la bête au beau pelage blanc. Tête baissée, son regard hébété fixé sur ses chaussures, il était atterré. Au bout d’un moment, il fallut agir. Il couvrit le chat avec sa musette vide et s’achemina, désemparé, vers la ferme de ses parents.

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En repassant près du mas des Brunel, il vit tous les volets clos et conclut qu’ils venaient de partir, comme chaque année, passer les fêtes de Nöel dans leur famille, à la ville. Là, lui vint une idée qui s’avéra géniale. Le potager se trouvant derrière la maison, il la contourna pour aller voir si, par hasard, on n’y avait pas oublié une bêche. Rien dans les allées de choux. Déçu, de plus en plus morose, il s’approcha sans conviction de l’abri de jardin. Merveille, la porte n’était pas cadenassée ! Elle s’ouvrit volontiers dans un grincement sinistre, dévoilant au gamin tout un arsenal d’outils. Il choisit une serfouette à sa taille, maniable et acérée, et s’enfuit en courant vers la marre Croa, se retournant souvent, craignant d’être suivi ou observé.

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Près du chat, il se mit à creuser un trou, tout en murmurant : « tu vois, pauvre matou, si tu étais mort de vieillesse, c’est avec cette même serfouette que ta maîtresse aurait creusé ta tombe. » Après avoir enterré le corps, Cédric pensa qu’au printemps l’emplacement serait camouflé par la pousse des fleurs sauvages.

Frangine

La ronde (pantoum moliéresque)

La ronde

Dorine veut aimer Argan

Espérance chez la soubrette

Malgré des tonnes d’entregent

Argan n’a d’yeux que pour Lisette.

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Espérance chez la soubrette

Un de perdu dix trouveras

Argan n’a d’yeux que pour Lisette

Il vaut mieux reluquer Lucas.

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Un de perdu dix trouveras

Sganarelle, Colin, Valère

Il vaut mieux reluquer Lucas,

Ô amour la belle galère !

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Sganarelle, Colin, Valère…

Pour Frosine embarras du choix.

Ô amour, la belle galère,

Quand les amoureux vont par trois !

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Pour Frosine embarras du choix :

« Flipote, Arsinoé, Martine,

Quand les amoureux vont par trois,

Faisons pareil, bonté divine !

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Flipote, Arsinoé, Martine,

Voyez que sans perdre un instant

Faisons pareil, bonté divine,

Dorine veut aimer Argan. »

Frangine

Léo et Plume

Léo et Plume

Novembre au petit matin. Le ciel est descendu jusqu’au ras de la terre, nimber d’un voile ouaté tout objet. Les prés sont sous la couette, la nature encore sommeille, faisant la grasse matinée. Bientôt le soleil va pointer, percer la brume vagabonde, effilocher tout ce coton et peu à peu apparaîtront les toits humides, les maisons, les cheminées empanachées, puis, au loin, vers l’horizon, tout un monde de peupliers.

Le front collé au carreau, le visage blême, le regard morne et enfiévré, Léo, dix ans, guette l’arrivée de son astre sauveur. Il sait qu’aussitôt la terrasse ensoleillée on l’installera, emmitouflé, sur le transat où, pendant une heure ou deux, il respirera l’air frais. Là, ses lunettes noires gommeront au jour sa gaîté, mais la tristesse, il connaît ! Et la révolte aussi. Depuis plusieurs semaines, une leucémie – imaginée comme un vautour de grande envergure aux ailes déployées au-dessus de sa tête – l’oblige à rester enfermé dans cette chambre impersonnelle, à subir des soins éprouvants. Le sentiment de son impuissance lui est insupportable, et pourtant il supporte. On le voit malheureux, sauvage et muet. Il trouve ses ressources dans le silence et l’insociabilité.

Quelquefois, le soleil est si doux qu’il invite à la sieste. Aujourd’hui, un vent tiède assoupit Léo, fait frémir les feuilles jaunies, balaie la terrasse, et dépose une douce rémige contre sa joue. L’enfant s’en saisit, la passe plusieurs fois sur son front, doucement, ferme les yeux, puis sa respiration devient lente et profonde. Sa main retombe mollement sur sa poitrine, ses petits doigts serrés sur le précieux cadeau.

Et la plume chuchote : « Je suis venue te chercher pour une promenade. Monte sur mon dos. » Léo, le cœur battant, enfourche la rémige : « Oh, oui, Plume, envole-moi ! » Il s’installe confortablement, à plat ventre sur la penne solide, les jambes pendantes de chaque côté des barbes, les mains enfouies dans le petit duvet, à la base de la hampe creuse, et les voilà partis. Passée la première surprise, Léo s’adapte très vite à la légèreté de sa monture, à sa souple obéissance. Il la guide en serrant un peu ses genoux, une fois pour descendre, deux fois pour monter, en tirant légèrement sur le duvet avec la main gauche ou la droite pour tourner. Ils dépassent les peupliers, survolent un village, rasent les toits, puis suivent une longue rue. Léo remarque, fidèles à la tradition, une ménagère et son cabas, près d’une concierge accoudée sur son balai, faisant leur causette. Plus loin, quelques gamins, attroupés autour d’une fontaine, jouent à s’éclabousser. Un petit coup de genou et les voici en bas, si près qu’ils reçoivent une giclée. Léo rit aux éclats mais ne veut pas s’attarder. Il serre deux fois ses jambes et la plume remonte en flèche.

« Attention ! » Ils évitent de justesse une pie fonçant sur eux, l’air mauvais. Léo se fâche : « Non, mais ! Le ciel est à tout le monde… » Sous l’effet de l’émotion, ses genoux se sont serrés malgré lui. Ils redescendent brusquement, frôlant dangereusement la cime des arbres. L’enfant ressent alors comme un malaise. Ces turbulences lui soulèvent le cœur. Il caresse Plume, la tapote gentiment, comme le cavalier flatte l’encolure de son cheval pour le calmer, et ils continuent plus sereinement leur périple. Le feuillage, au soleil, miroite, marie les jaunes, les bruns, les verts, les roux ; de temps en temps la touche rouge d’un érable, et les platanes, au bord des routes, dessinant de sinueux rubans mordorés… Pour la première fois, dans sa courte vie confinée, l’occasion est donnée au gamin de connaître une réelle émotion artistique. Tant de beauté le bouleverse ; il réprime une vague envie de pleurer. Sur le flanc d’une montagne, un ruissellement argenté attire son regard. Au pied de la cascade, un plan d’eau lisse où boivent deux isards. Il faut monter en évitant la paroi rocheuse où d’audacieux caprins cherchent leur maigre nourriture. Deux coups de genoux et ils arrivent au-dessus des névés. Tout ce blanc l’éblouit. Il glisse un moment à l’horizontale, lève les yeux au ciel et souhaite aller plus haut : « Plus vite, Plume, Monte, monte encore, plus haut… »

Alors le ciel lui vient dessus comme une mer houleuse. Il se sent soudain envahi d’infini, triomphant, invincible, immense, sans corps, léger, léger et vif comme le vent. Sous ses pieds, les maisons, les voitures, deviennent plus petites et de plus en plus vite, au gré de l’accélération. Tout le paysage s’amenuise à une vitesse incroyable. Il vise habilement les trouées de ciel bleu, pour se faufiler entre les nuages qu’il n’ose traverser. « Plume, je veux voler sur le ciel renversé. » Pour qui n’a jamais pris l’avion, le spectacle est stupéfiant. Léo regarde sous lui cette mer immaculée, cristalline, finement, régulièrement moutonnée. Il pense aux îles flottantes de sa maman. Il plane au-dessus d’un gigantesque saladier rempli de blancs d’œufs en neige. Il ne souffre plus. Tout son être est serein. Il voudrait bien savourer longtemps cette béatitude, mais sa monture lui fait remarquer qu’à une telle altitude l’air est glacé. Sagement, il s’enfonce dans l’épaisseur des nuages et redescend lentement. Dès qu’il voit à nouveau la terre, avec ses routes, ses canaux, fins comme des fils de laine, les points roses des toits de tuile, les points bleus des piscines, il lui vient à l’esprit que Spidermann lui-même n’aurait jamais pu réaliser un tel exploit. Il sourit de plaisir.

Une voix familière, loin, très loin, brouillée par le bruit du vent sifflant à ses oreilles, semble dire : « Il sourit. » Une autre voix, plus nette, en écho lui répond : « Il sourit, c’est si rare… » Et la voix bien connue précise : « Il ne fait plus très chaud, il faut rentrer. » Le transat à roulettes s’ébranle, passe la baie vitrée et retrouve la chambre. Avant d’ouvrir les yeux, Léo ressent un poignant regret, vaste comme une nostalgie. Maman est là, comme chaque jour, lui caressant les cheveux. L’infirmière s’éclipse. Alors maman, l’air enjoué, s’adresse à son fiston : « Dis-moi, mon chéri, nous sommes fin novembre. Bientôt Noël. As-tu pensé à ton cadeau ? »

« Oh, oui ! Je voudrais une plume géante et légère, pour m’envoler avec elle et faire le tour du monde. »

Frangine

La nuit

La nuit

Douze coups au clocher, un vent léger se lève.
Ma fenêtre, squattée pour cause d’insomnie,
est cadre improvisé pour un tableau de rêve.
La lune débonnaire sourit, épanouie,
aux ombres des statues qui doucement s’allongent.
L’eau du bassin, joueuse, ondule en friselis,
taquinant le reflet du saule échevelé.

Comme tout paraît gai, si calme et accueillant !
Seul le rire du merle me manque à cet instant.
La grenouille s’est tue déjà, au crépuscule,
mais mille petits bruits, craquements minuscules,
me disent que la vie palpite en cet endroit.

Demain le grand soleil, l’habituel vacarme,
investiront les lieux, auront droit de cité.
Je fermerai les yeux, feindrai la cécité,
espérant, de la nuit, retrouver tous les charmes.

Frangine