Category Archives: anthologie

Jean-Claude BARBÉ (24 avril 1944—14 juillet 2017)

D’un cahier d’hommage rendu par la femme, la fille et la petite fille du poète :

Faux départ

 

 

Je mourais. Je croyais mourir sous une étoile

Ma vie me chassait d’elle à coups de parapluie

Je vivais dans l’attente d’un jour très rare

Je regardais courir et se perdre mon sang

Sur les marches d’un escalier sonore

Vers la porte de communication avec la mer

Les flots sombres gargouillaient sur le seuil

Les chiens flairaient l’orage à travers la brume

Et j’étais mort depuis longtemps lorsque l’éclair

Réveillait les murs endormis la pierre usée

Les maisons sans mémoire et les puits dont l’eau pleure

Mais déjà le soleil prenait de la hauteur

Semblable à une fleur il éclairerait bientôt ma case

Je survivrais au pire et mon cœur réparé

Imposerait son rythme à l’éclosion du monde

 

 

Jean-Claude Barbé- 4Z2A84

Avides d’aventures nos yeux nous laissent les encourager à quitter leur nid.

Ils survolent la terre où tout rentre dans l’ordre

La vague y cesse enfin de se multiplier

Pour donner l’impression d’avoir le ventre plat

Et de ne faire qu’une avec ses sœurs de lait.

Du plancher les bovins saluent le train des fleuves

Dont les crues endiguées par devoir rétrogradent

Les gazons sont tondus les pavés alignés

Les rues débarrassées des algues et du lierre

On défroisse les draps de son lit on repasse

Avec un fer le linge où grimacent des plis

Il faut que tout soit net comme un ciel sans nuage

Sous le regard qui jauge et juge et nous effraie.

Quand nous songeons à fuir il l’apprend et nous fixe

Comme sur un tableau de liège un papillon

Epinglé. Dans l’évier une goutte de sang

S’écrase de seconde en seconde – on dirait

Le compte de nos jours passés. Sommes-nous vieux

Au point de retomber sans surprise en enfance

Avons-nous pour nous voir bourgeonner de bons yeux ?

Le vent ne revient pas de loin quand il conseille

Au toit d’être l’ami des murs de la maison

Aux murs de tenir tête à la tornade – aux tuiles

D’éviter de claquer des dents car la peur comme

Une maladie se transmet changeant un homme

Placide en un tremblant plateau de fruits de mer

La montagne arrosée d’alcool perd l’équilibre

On s’accroche à la queue des étoiles filantes

Mais le plafond sans porte ni lucarne

Reste l’obstacle

Auquel on se heurte toujours

Les bosses sur le front le prouvent

Il faut sortir autrement de sa tête

Trouver l’issue parmi pléthore d’oreillers

Dans ce grenier qui sert d’infirmerie

Je redoute en cherchant d’ouvrir une blessure

En riant fort je crains de réveiller des monstres

Si j’avais regardé par le trou de serrure

Je saurais avec qui je couche avec quel monstre

Puis en m’imaginant près d’une oasis mort

Je me serais peut-être vu dans mon cercueil

Ou humé dans une urne en dépit des atchoums

Je l’ai dit : le vent tourne il nous montre son dos

Il berce en espérant l’endormir le colosse

Dont la statue garde l’entrée du port

Comme un phare attentif

Ce phare le soupir d’Eve le déboulonne

Il tombe à l’eau dans un bruit d’explosion

Il entraîne le ciel avec lui dans sa chute

La voûte enfin trouée nous aspirons l’espace

Où rien de contraire à notre espoir ne circule

Où rien ne se décide où rien ne s’évalue

Où rien sans cesse essaie d’afficher son refus

D’être mais ne parvient qu’à perdre une virgule.

….

Ami Z

De Victor Hugo, extrait du recueil « Dernière gerbe »

 

Ami Z, tu m’es présent en cette solitude.
Quand le ciel, mon problème, et l’homme, mon étude,
Quand le travail, ce maître auguste et sérieux,
Quand les songes sereins, profonds, impérieux,
Qui tiennent jour et nuit ma pensée en extase,
Me laissent, dans cette ombre où Dieu souffle et m’embrase,
Un instant dont je puis faire ce que je veux,
Je me tourne vers toi, penseur aux blancs cheveux,
Vers toi, l’homme qu’on aime et l’homme qu’on révère,
Poète souriant, historien sévère !
Je repasse, bonheur pourtant bien incomplet,
Par tous les doux sentiers d’un souvenir qui plaît.
Ton Henri, — ton fils Pierre, ami de mon fils Charles,
— Et ta femme, — ange heureux qui rêve quand tu parles,
Je me rappelle tout : ton salon, tes discours,
Et nos longs entretiens qui font les soirs si courts,
Ton vénérable amour que jamais rien n’émousse
Pour toute belle chose et toute chose douce !
Maint poème charmant que nous disait ta voix
M’apparaît… — Mon esprit, admirant à la fois
Tant de jours sur ton front, tant de grâce en ton style,
Croit voir un patriarche au milieu d’une idylle !

Ainsi tu n’es jamais loin de mon âme, et puis
Tout me parle de toi dans ces champs où je suis ;
Je compare, en mon cœur que ton ombre accompagne,
Ta verte poésie et la fraîche campagne ;
Je t’évoque partout ; il me semble souvent
Que je vais te trouver dans quelque coin rêvant,
Et que, dans le bois sombre ouvrant ses ailes blanches,
Ton vers jeune et vivant chante au milieu des branches.
Je m’attends à te voir sous un arbre endormi.
Je dis : où donc est-il ? et je m’écrie : — Ami,
Que tu sois dans les champs, que tu sois à la ville,
Salut ! bois un lait pur, bénis Dieu, lis Virgile !
Que le ciel rayonnant, où Dieu met sa clarté,
Te verse au cœur la joie et la sérénité !

Qu’il fasse à tout passant ta demeure sacrée !
Qu’autour de ta vieillesse aimable et vénérée,
Il accroisse, tenant tout ce qu’il t’a promis,
Ta famille d’enfants, ta famille d’amis !
Que le sourire heureux, te soit toujours facile !
Doux vieillard ! noble esprit ! sage tendre et tranquille !

 

Le Paysage

Robert DESNOS
Recueil : « Contrée »

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l’issue de sentiers sans détour.

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l’adieu au carrefour.

C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit
L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.

À vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.
Je me sens me roidir avec le paysage.

1944

http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/le-paysage

Un texte de Michel Fauchon-Héliomel : « La Femme d’à côté »

« La femme d’à côté

 

 

 

 

J’habite au vingt-septième niveau sous la mer, dans une de ces cités- dômes, sans âme, construites en hâte au cours du siècle qui vit l’invasion massive des virus. Durant ces années-là, des légionelloses de chikungunya, des vaches folles de grippe aviaire et des moutons mutants enragés s’étaient ligués pour faire disparaître les humains de la surface de la Terre. Il ne restait que cette solution : vivre sous la mer.

 

Evidemment, ceux qui habitent au dernier étage, ce sont les riches, les nantis, des politiciens qui promettent mers et merveilles, comme d’habitude. Ils ont vue entre mer et sol, contre ciel et terre, et secouent leurs scooters parmi des îles artificielles. Trente mètres carrés contre le dôme, c’est une fortune.

 

Moi je suis technicien de sous face, éboueur si vous préférez. Ne riez pas, c’est un métier bien payé, je me fais plus de trois cents perles par mois. Mais dangereux aussi, il faut revêtir un énorme scaphandrier bardé de cadrans et de pinces automatiques, traîner le container à travers les sas de décontamination, retrouver l’air empoisonné, déposer ses ordures sur la plage rapidement et redescendre.

 

Ce qu’il y a en haut ? Vous voulez dire sur la Terre ? Elle redevient verte comme avant. L’asphalte est bouffé par le liseron, les murs s’écroulent, les ponts s’affaissent, les routes disparaissent. Il parait qu’à Paris, le bois de Boulogne a rejoint le bois de Vincennes.

 

Notre-Dame et la tour Montparnasse, des pans de pierre, de verre, couverts de lierre, c’est tout ce qu’il reste. Jumièges sur Seine et de l’acier martyrisé. Parfois une pierre dévale et roule sur le parvis de la cathédrale. Elle rebondit sur les traces de la voie express avant de finir sa course dans la Seine. Il y a partout des monceaux de gravois ressemblant à des terrils verts de gris.

 

En attendant, je vais prendre ma douche, ce soir, je sors. Je prends le yellow qui va de Saint Raphaël à Cannes, l’autre cité proche. Avant, j’y allais à palmes mais ça fait loin, je ne tiens plus que vingt minutes en apnée. L’âge…

 

Il y a un combat de requins au central. Trois gladiamers vont essayer de défendre leurs vies, armés d’un trident contre des requins affamés qui emploient toujours la même technique. Ils tournent autour du combattant, sans se presser. Celui-ci est obligé de suivre le mouvement, fourche en avant. Mais le requin vous donne le tournis et quand votre vigilance, malgré vous, s’est émoussée, il opère un brusque virage, tourne dans l’autre sens et happe, déchire, engloutit tout ce qui dépasse. Il y a des requins cruels, ils s’emparent d’abord du trident, le brisent et s’amusent avec leurs proies, comme des chats. Heureusement que le gladiamer n’est qu’une créature synthétique, mais quand même…

 

Ce n’est pas que j’aime ce genre de spectacle, mais c’est Cécilia, ma voisine de palier, la femme d’à côté, qui me donne les billets. Elle est récolteuse de taxifolias et son père travaille à l’élevage des murènes pour les combats de poissons du vendredi au central.

 

Cécilia, je l’aime, je le lui dis, mais elle ne me croit pas. Pas encore. Elle a les plus beaux yeux du monde, verts, blancs et noirs comme la mer, effilés comme des amandes, des épaules de nageuse olympique et un sourire magique.

 

On se raconte des histoires, je lui dis qu’un jour, on remontera à la surface et qu’on y restera, sans scaphandre, sans redescendre, à l’air libre, qu’on nagera vers la côte, qu’il n’y aura plus de virus, qu’on ne s’aimera pas le premier jour, mais le deuxième, parce que le premier, on le passera à regarder les collines peintes en ocre rouge, à nous balader main dans la main sous les palmiers, à regarder les vraies fleurs et les étoiles, parce qu’on en a marre des anémones et des étoiles de mer.

 

On aura des fringales de véritable eau douce, même cinglante,

de plages, d’orages, de cigales, de mistral.

 

Elle me répond qu’on ne verra plus les raies manta dépliées comme des draps sur un pré balayé par le vent, ni le ballet envoûtant des méduses, luminaires en mouvement. Qu’on n’entendra plus les poissons chanter, comment ça les poissons ne chantent pas ? Et le chant des baleines, et les cris des dauphins ? Les poissons ne volent pas peut-être ? Quoique les poissons volants aient disparu. Il ne fallait pas voler. Les virus, partout.

 

Je te chanterai ses chansons favorites en plein air, mon amie la rose, je suis un romantique, je te dirai des mots bleus, la mer a des reflets d’argent comme un enfant aux cheveux gris. De tous les rêves du monde, il faut tourner la page. Il suffira de presque rien, être poinçonneur de vrais lilas car avec le temps tout s’en va.

 

Cécilia, si tu m’abandonnes, je sortirai tête nue par le sas 33, je m’assoirai parmi les herbiers et les lianes, entre gorgones et posidonies, je plierai mes jambes, comme quand j’étais fœtus, je poserai ma tête sur mes genoux, mes mains abandonneront le corail orangé pour caresser les ténèbres et la nuit. Je regarderai mes dernières bulles de vie monter vers la lumière. »

 

 

 

héliomel

 

 

 

 

 

 

 

Jean Vasca

L’Ogre
J’ai faim de mondes infinis
Vieille soupe d’astres et de songes
De ce pain bleu des galaxies
Qui fume encore et me prolonge
J’ai faim d’îles et d’archipels
Où mijotent d’autres saveurs
Faim d’une faim originelle
Venue de l’espace intérieur
J’ai faim de ces couleurs qui crament
De cette lumière sabre au clair
Faim dans ma chair et dans mon âme
De tous les fumets de la terre
J’ai faim d’un vertige de femme
Pétrie de nuits et de marées
Quand le grand désir qui s’enflamme
Ouvre le sexe de l’été
J’ai faim d’une fraternité
Qui tremble de toute sa treille
Faim des vivantes vérités
Des évidences du soleil
J’ai faim d’une vie à ras bords
Qui dégorge sa sève noire
De cette vie qui se dévore
Dernière tablée du hasard
J’ai faim de cette éternité
De ce ciel vide qui me coiffe
Que la mort en meure bouche bée
À la fin de l’envoi j’ai soif.
Le cri, le chant, Le Cherche-Midi éditeur, 1988 Album L’Ogre, 1988

L’Explication des métaphores

Loin du temps, de l’espace, un homme est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter le décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore :
« Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore »
Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions ?

Si je parle du temps, c’est qu’il n’est pas encore,
Si je parle d’un lieu, c’est qu’il a disparu,
Si je parle d’un homme, il sera bientôt mort,
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est déjà plus,

Si je parle d’espace, un dieu vient le détruire,
Si je parle des ans, c’est pour anéantir,
Si j’entends le silence, un dieu vient y mugir
Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.

Car ces dieux sont démons ; ils rampent dans l’espace
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
Les naseaux écumants, la bave sur la face,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore »
Et pourquoi cette face hors des trois dimensions ?

Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvrent la mer
De leur poids infini, de leur vol immortel,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils hantent les airs,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils sont perpétuels,

Si je parle des dieux, c’est qu’ils vivent sous terre,
Insufflant dans le sol leur haleine vivace,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvent le fer,
Amassent le charbon, distillent le cinabre.

Sont-ils dieux ou démons ? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor

— D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Mince comme un cheveu, ample comme une aurore »
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions ?

Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
À chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
À chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,
À chaque être son Non, à chaque bien son mal,

Oui, ce sont des reflets, images négatives,
S’agitant à l’instar de l’immobilité,
Jetant dans le néant leur multitude active
Et composant un double à toute vérité.

Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor

— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

Raymond Queneau
© Gallimard

Un poème de PETR KRAL

« L’ENCERCLEMENT

.
Bientôt midi. Le lac du parc fuit sur place, se hérisse d’un
métal fébrile
au souffle de l’instant. Dans l’herbe s’attardent, seuls, des
sentiers
d’ombre. Ta douceur guérit la blessure
et modère la peine; en vain je dis que l’horizon nous salue
d’une promesse de chute. Avec des cris d’oiseaux vers
l’ouverture des salles claires
entre les arbres; par un ascenseur de sève, de sang,
grondant sous l’écorce,
jusqu’à la nuit des racines. Au-delà des tulles du taillis, une
route proche
fait presque miroiter l’éclat d’une rivière. L’air embrasé
flambe immobile
dans les couronnes, si ardent qu’il cerne soudain les
branches crépitantes
par la nuit à venir. En vain je me fais statue d’effroi, clouée
au socle de la souche
dans l’encerclement des clairières: nous ne sommes pas en
exil, assures-tu,
appuyant pensive le sourire contre une promesse ignorée
de l’azur. »
.
.PETR KRAL.

Un poème d’Heliomel.

« Il y a des jours comme ça

 

Il y a des jours comme ça…

Une chanson murmurée

Le bruissement d’une feuille

Un carré de lumière

 

Tout semble vous sourire

On se trouve comme en état de grâce

Les années passent

Ces jours, on croit qu’on ne les verra plus

 

Et soudain, ils reviennent un matin

Dans le jardin déjà ensoleillé

Sous la forme d’un coquelicot

Sur une valse lente de Satie

 

Sur un tableau dont on aperçoit

Les détails en trois dimensions

Jours bénis vous êtes si rares

Vous avez eu le mérite d’exister

 

Parfois la solitude est élégante

Elle attise les souvenirs…

Le chat me fait les yeux doux

Allez, viens sur mes genoux »

 

 

 

Un poème de Hugo.

 

Victor Hugo.

 

« Puisqu’ici-bas toute âme…

 

Puisqu’ici-bas toute âme

Donne à quelqu’un

Sa musique, sa flamme,

Ou son parfum ;

 

Puisqu’ici toute chose

Donne toujours

Son épine ou sa rose

A ses amours ;

 

Puisqu’avril donne aux chênes

Un bruit charmant ;

Que la nuit donne aux peines

L’oubli dormant ;

 

Puisque l’air à la branche

Donne l’oiseau ;

Que l’aube à la pervenche

Donne un peu d’eau ;

 

Puisque, lorsqu’elle arrive

S’y reposer,

L’onde amère à la rive

Donne un baiser ;

 

Je te donne, à cette heure,

Penché sur toi,

La chose la meilleure

Que j’aie en moi !

 

Reçois donc ma pensée,

Triste d’ailleurs,

Qui, comme une rosée,

T’arrive en pleurs !

 

Reçois mes voeux sans nombre,

Ô mes amours !

Reçois la flamme ou l’ombre

De tous mes jours !

 

Mes transports pleins d’ivresses,

Purs de soupçons,

Et toutes les caresses

De mes chansons !

 

Mon esprit qui sans voile

Vogue au hasard,

Et qui n’a pour étoile

Que ton regard !

 

Ma muse, que les heures

Bercent rêvant,

Qui, pleurant quand tu pleures,

Pleure souvent !

 

Reçois, mon bien céleste,

Ô ma beauté,

Mon cœur, dont rien ne reste,

L’amour ôté ! »

 

Victor Hugo – « Les Voix Intérieures »