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Saisir l’instant – Poème d’Esther Granek

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?
Saisir l’instant.

Hommage à la vie – Poème de Jules Supervielle

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Diane di Palma (« Femmes de la Beat génération »)

Pas d’problème Poème de fête

premier verre cassé sur le patio pas d’problème
crème aigre pour légumes oubliée pas d’problème
mâchoire inférieure serrée de Lewis MacAdam pas d’problème
flics arrivant pour voir la danseuse du ventre pas d’problème
sacs plastique de glace fondue pas d’problème
vin sur la nappe ancienne pas d’problème
sono qui grésille pas d’problème
chien du voisin pas d’problème
intervieweur de Berkeley Barb pas d’problème
plus de bière pas d’problème
pas assez de dope pas d’problème
regards torves à Naropa pas d’problème
mégots sur les autels pas d’problème
Marilyn qui vomit dans le pot de fleurs pas d’problème
Phoebe qui renonce à l’amour pas d’problème
Lewis qui renonce à Phoebe pas d’problème
des fantômes affamés pas d’problème
pas d’enfants pas d’problème
chaleur pas d’problème
pénombre pas d’problème
arnica répandu sur le tapis de nylon pas d’problème
cendres dans un bol d’os blanchi & baies de genièvre pas d’problème
cassette perdue de Satie pas d’problème
perdre son sang-froid pas d’problème
arrogance pas d’problème
casiers de canettes de bière & bouteilles de vin vides pas d’problème
milliers de gobelets en polystyrène pas d’problème
Gregory Corso pas d’problème
Allen Ginsberg pas d’problème
Diane di Prima pas d’problème
les veines d’Anne Waldman pas d’problème
l’anniversaire de Dick Gallup pas d’problème
le peyotl & le rhum de Joanne Kyger pas d’problème
vin pas d’problème
coca-cola pas d’problème
fricoter dans le gazon mouillé pas d’problème
être à court de papier toilette pas d’problème
massacre de la menthe pouliot pas d’problème
épingle à cheveux cassée pas d’problème
paranoïa pas d’problème
claustrophobie pas d’problème
grandir dans les rues de Brooklyn pas d’problème
grandir au Tibet pas d’problème
grandir à Chicano Texas pas d’problème
faire la danse du ventre c’est sûr pas d’problème
tout comprendre pas d’problème
tout laisser tomber pas d’problème
tout donner pas d’problème
dévorer tout ce qui passe pas d’problème
quoi d’autre dans le réfrigérateur d’Allen?
quoi d’autre dans le placard d’Anne?
que sais-tu que tu ne m’aies pas encore raconté?
pas d’problème.   pas d’problème.   pas d’problème.

rester un jour de plus pas d’problème
se casser de la ville pas d’problème
dire la vérité, presque pas d’problème
facile de rester éveillé
facile d’aller se coucher
facile de chanter le blues
facile de chanter les sûtras
c’est quoi tout ce fracas ?

ça pourrit – pas d’problème
on met en cartons – pas d’problème
on l’avale avec de l’eau, on l’enferme dans un coffre
on prend vite la fuite   PAS D’PROBLEME

 

Diane di Prima, in Beat Attitude, Femmes poètes de la Beat Generation, anthologie établie par Annalise Mari Pegrum & Sébastien Gavignet, 2018, 208 p., 20€

Que reste-t-il de la flamme? Maurice Blanchard

(Les barricades mystérieuses)

 

 

Il faut d’abord choisir le point exact d’où l’on doit partir.

Le reste importe peu.
Pas la flèche, mais l’oiseau ! Je suis un oiseau
aveugle au centre de la Terre et je ne puis choisir mon chemin.

Il n’y a pas de chemin.
C’est en allant rechercher mes désirs enfouis que je
me suis perdu. Les arbres s’inclinaient sous la charge
invisible du vent qui passe, les arbres se redressaient,

vainqueurs une fois encore.
La joie était dans les yeux, la joie était dans l’alléluia
du tremble argenté, ce poète de la forêt dont les mains
tour à tour sombres et lumineuses rythment la danse
du devenir, l’innocence retrouvée.

Dorothée Volut

16

Un jour,
il n’y aura plus le reflet doré de mon visage
sur la vitre du train.

Ni accomplissement, ni obscurité.

J’aurai quand même été là
à un certain degré.

Des rayons seront sortis de moi
rencontrant sur leur chemin de ronde
arbres, épaules, yeux qui ruissellent.

J’aurai rencontré des milliers de fois,
offrant mon visage sans jamais le voir.

J’aurai laissé l’odeur de mon sexe
se répandre à travers mes vêtements.

J’aurai dessiné des lignes invisibles dans l’espace,
échangé ma chaleur,

tenté de faire rentrer en moi
les formes que nous sommes.

Je serai née pour voir
et j’aurai aperçu —

et c’est vrai que c’est fulgurant,
la densité d’une pierre qu’on ne peut pas être,

les cheveux de l’eau qu’on ne peut pas toucher —
on ne peut pas dormir la nuit lorsque c’est pleine lune,

Un jour, il n’y aura plus cette intimité
entre le carnet et moi,

la porte restera ouverte et nous marcherons en arrière
recherchant des phrases vraies, que nous avions écrites —

il n’y avait pas de désaccord.

Dorothée Volut  poèmes premiersDorothée Volut, Poèmes premiers, Eric Pesty Editeur, 2018, 9€
Note de lecture de ce livre par Anne Malaprade

13 juillet 2018

À part être la veille du 14 juillet, ce jour m’amène à me poser et vous poser une question.

Jean-Claude Barbé a toujours été notre découvreur de poésie et notre anthologie ne serait pas aussi fournie sans lui.

Qui pourrait poursuivre cette belle œuvre ?

 

Vous passant, si un poème rare vous a  enthousiasmé, offrez le en commentaire. Nous inscrits, tâchons de faire de même.

 

Bonne journée à tous.

 

Jean-Claude BARBÉ (24 avril 1944—14 juillet 2017)

D’un cahier d’hommage rendu par la femme, la fille et la petite fille du poète :

Faux départ

 

 

Je mourais. Je croyais mourir sous une étoile

Ma vie me chassait d’elle à coups de parapluie

Je vivais dans l’attente d’un jour très rare

Je regardais courir et se perdre mon sang

Sur les marches d’un escalier sonore

Vers la porte de communication avec la mer

Les flots sombres gargouillaient sur le seuil

Les chiens flairaient l’orage à travers la brume

Et j’étais mort depuis longtemps lorsque l’éclair

Réveillait les murs endormis la pierre usée

Les maisons sans mémoire et les puits dont l’eau pleure

Mais déjà le soleil prenait de la hauteur

Semblable à une fleur il éclairerait bientôt ma case

Je survivrais au pire et mon cœur réparé

Imposerait son rythme à l’éclosion du monde

 

 

Jean-Claude Barbé- 4Z2A84

Avides d’aventures nos yeux nous laissent les encourager à quitter leur nid.

Ils survolent la terre où tout rentre dans l’ordre

La vague y cesse enfin de se multiplier

Pour donner l’impression d’avoir le ventre plat

Et de ne faire qu’une avec ses sœurs de lait.

Du plancher les bovins saluent le train des fleuves

Dont les crues endiguées par devoir rétrogradent

Les gazons sont tondus les pavés alignés

Les rues débarrassées des algues et du lierre

On défroisse les draps de son lit on repasse

Avec un fer le linge où grimacent des plis

Il faut que tout soit net comme un ciel sans nuage

Sous le regard qui jauge et juge et nous effraie.

Quand nous songeons à fuir il l’apprend et nous fixe

Comme sur un tableau de liège un papillon

Epinglé. Dans l’évier une goutte de sang

S’écrase de seconde en seconde – on dirait

Le compte de nos jours passés. Sommes-nous vieux

Au point de retomber sans surprise en enfance

Avons-nous pour nous voir bourgeonner de bons yeux ?

Le vent ne revient pas de loin quand il conseille

Au toit d’être l’ami des murs de la maison

Aux murs de tenir tête à la tornade – aux tuiles

D’éviter de claquer des dents car la peur comme

Une maladie se transmet changeant un homme

Placide en un tremblant plateau de fruits de mer

La montagne arrosée d’alcool perd l’équilibre

On s’accroche à la queue des étoiles filantes

Mais le plafond sans porte ni lucarne

Reste l’obstacle

Auquel on se heurte toujours

Les bosses sur le front le prouvent

Il faut sortir autrement de sa tête

Trouver l’issue parmi pléthore d’oreillers

Dans ce grenier qui sert d’infirmerie

Je redoute en cherchant d’ouvrir une blessure

En riant fort je crains de réveiller des monstres

Si j’avais regardé par le trou de serrure

Je saurais avec qui je couche avec quel monstre

Puis en m’imaginant près d’une oasis mort

Je me serais peut-être vu dans mon cercueil

Ou humé dans une urne en dépit des atchoums

Je l’ai dit : le vent tourne il nous montre son dos

Il berce en espérant l’endormir le colosse

Dont la statue garde l’entrée du port

Comme un phare attentif

Ce phare le soupir d’Eve le déboulonne

Il tombe à l’eau dans un bruit d’explosion

Il entraîne le ciel avec lui dans sa chute

La voûte enfin trouée nous aspirons l’espace

Où rien de contraire à notre espoir ne circule

Où rien ne se décide où rien ne s’évalue

Où rien sans cesse essaie d’afficher son refus

D’être mais ne parvient qu’à perdre une virgule.

….

Ami Z

De Victor Hugo, extrait du recueil « Dernière gerbe »

 

Ami Z, tu m’es présent en cette solitude.
Quand le ciel, mon problème, et l’homme, mon étude,
Quand le travail, ce maître auguste et sérieux,
Quand les songes sereins, profonds, impérieux,
Qui tiennent jour et nuit ma pensée en extase,
Me laissent, dans cette ombre où Dieu souffle et m’embrase,
Un instant dont je puis faire ce que je veux,
Je me tourne vers toi, penseur aux blancs cheveux,
Vers toi, l’homme qu’on aime et l’homme qu’on révère,
Poète souriant, historien sévère !
Je repasse, bonheur pourtant bien incomplet,
Par tous les doux sentiers d’un souvenir qui plaît.
Ton Henri, — ton fils Pierre, ami de mon fils Charles,
— Et ta femme, — ange heureux qui rêve quand tu parles,
Je me rappelle tout : ton salon, tes discours,
Et nos longs entretiens qui font les soirs si courts,
Ton vénérable amour que jamais rien n’émousse
Pour toute belle chose et toute chose douce !
Maint poème charmant que nous disait ta voix
M’apparaît… — Mon esprit, admirant à la fois
Tant de jours sur ton front, tant de grâce en ton style,
Croit voir un patriarche au milieu d’une idylle !

Ainsi tu n’es jamais loin de mon âme, et puis
Tout me parle de toi dans ces champs où je suis ;
Je compare, en mon cœur que ton ombre accompagne,
Ta verte poésie et la fraîche campagne ;
Je t’évoque partout ; il me semble souvent
Que je vais te trouver dans quelque coin rêvant,
Et que, dans le bois sombre ouvrant ses ailes blanches,
Ton vers jeune et vivant chante au milieu des branches.
Je m’attends à te voir sous un arbre endormi.
Je dis : où donc est-il ? et je m’écrie : — Ami,
Que tu sois dans les champs, que tu sois à la ville,
Salut ! bois un lait pur, bénis Dieu, lis Virgile !
Que le ciel rayonnant, où Dieu met sa clarté,
Te verse au cœur la joie et la sérénité !

Qu’il fasse à tout passant ta demeure sacrée !
Qu’autour de ta vieillesse aimable et vénérée,
Il accroisse, tenant tout ce qu’il t’a promis,
Ta famille d’enfants, ta famille d’amis !
Que le sourire heureux, te soit toujours facile !
Doux vieillard ! noble esprit ! sage tendre et tranquille !

 

Le Paysage

Robert DESNOS
Recueil : « Contrée »

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l’issue de sentiers sans détour.

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l’adieu au carrefour.

C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit
L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.

À vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.
Je me sens me roidir avec le paysage.

1944

http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/le-paysage