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Devant le vent…

Poème(s) de Jean-Claude Barbé offert(s) à Poésie Fertile le 13 juin 2017

Devant le vent le vent s’arrête interloqué
Il croit se reconnaître et n’ose plus souffler
Ni siffler ses airs préférés – toujours les mêmes –
Il tombe et nous cherchons à rafraîchir nos fronts
Avec la neige mais la neige fond trop vite
Et rejoint la rivière amoureuse effondrée
En apprenant que la montagne a des caries
Les skieurs se sont plaints de ne pouvoir mâcher
La viande d’ours : Elle est trop ferme affirment-ils.
Le long du glacier glisse un chalet dont le bois
Provient d’une planète où les oiseaux sont rois
Sa colonisation leur fut insupportable
Car nous aimons bourrer nos oreillers de plumes
Les plumes tiennent chaud – sans elles nous tremblons
De devoir affronter le professeur d’histoire
La leçon n’est pas sue : jamais une araignée
Ne sortit de sa tente en emportant les clés
Du coffre où le frelon range le miel volé.
*
La nuit n’expire plus seule – elle a trop d’étoiles
Pour boire à l’agonie feinte ou non de leur reine
On trinque en espérant faire éclater le verre
Et voir le ciel ouvrir d’autres yeux que les siens
On ingurgite l’or comme un précieux remède
Contre l’ennui de naître et de mourir pour rien
Quand on ne chante pas sans souci des bravos
Sur des chemins où le goudron n’a pas accès
Que la poussière y flotte ou non les poumons s’enflent
Puis la ville apparaît d’abord au fond d’un lac
Telle une ombre noyée nuitamment par son maître
Impatient d’alléger ses épaules d’un poids
Considérable et d’être enfin libre d’aller
Où bon lui semble seul sans sœur et sans escorte
Ensuite on voit des murs vivre sur leurs réserves
Depuis leur construction par des maçons zélés
Qui n’auraient pas prévu l’emplacement des portes
On entre on sort la seule issue la cheminée
Possède un escalier dont la spirale troue
La terre et creuse un puits d’où surgit du pétrole
Le bolide franchit d’autres murs – ceux du son
Nous propulsent sur Mars où l’on sert le thé froid
Sinon glacé mais non poivré dans de grands bols
Que l’on casse en heurtant un platane importé
De Terre avec son faux frère le sycomore.
*
Toujours du même pas les arbres vont et viennent
On les entend trop peu se plaindre de leur chaîne
Pour ne pas s’irriter lorsqu’ils restent debout
Sur le bord d’un fossé comme des garde-fous
Sans bouger sans émettre une protestation
Contre le fait de devoir vivre enracinés
Dans un engrais plus ou moins riche en nourriture
Ils rêvent d’aventures
Nous pénétrons leur rêve et nous voyons des fûts
Foncer vers le nuage où la vapeur opère.
Les branches ont du mal à les suivre – leurs feuilles
N’ont pas les qualités des ailes
Leurs fruits trop lourds les freinent
Et les abeilles tout autour pètent les plombs.
*
La lune adopte le soleil
On ignore pourquoi
Malgré de savantes recherches
Des physiciens s’arrachent les cheveux
Posons-lui la question
Qu’elle réponde dans sa langue
Un ordinateur traduira
– Ni par devoir ni par amour
Dit-elle en caressant sa joue
Le soleil s’y attarde un peu trop à leur gré.
L’invention du sourire on l’attribue aux lèvres…

Ma parole me tient debout

Un poème de Jean-Claude Barbé – 1944/2017

Ma parole me tient debout sous un ciel bas

Dont les tapis trempés de pluie d’orage pèsent;

Les canadairs en urinant perdent du poids

Les dieux ont beau jeûner ils demeurent obèses

Et leur regard s’embue de perles quand nos yeux

Le croisent au détour d’un spectacle ennuyeux

La salle est presque vide – un corsage oublié

Sur un fauteuil d’orchestre avec un éventail

Attendrit le dernier acteur il est de taille

À mourir plusieurs fois sur scène et à plier

Bagage encouragé par des charivaris

Une ingénue l’attend dans sa loge elle rit

Sous un accoutrement de clown multicolore

Petr Král- 1941-2020

QUI CHANTE, BOUGE

.
Le crépuscule
n’éteint rien; tout le feu, dans la nuit, s’obstine à hurler
sans voix
derrière les brèches des façades, les rainures ardentes
sous le portail;
le printemps n’est pas venu quand, déjà, il rampe sans
vergogne, se commet dans la joie
avec l’humus tiède; le temps vieilli se fait, se défait sans
peine
au gré de fautes nouvelles, faux pas bien sonnants
en ultime écho de la rage de qui s’obstinait, rapprochait
encore sa mèche baveuse
de la pomme de terre, pour faire exploser les gaz de la
cave et
toi, tu es gai, gaies sans bornes, tes mains tremblant pour
rien,
le grouillement rieur des lignes, des épreuves à nouveau
retournant au chaos, hors la lampe et son cercle,
gais les pinsons piaillants des remords, gai le ricanement
distrait de la mort
là comme ailleurs, dans la nuit entre les mâchoires édentées
des poches, des fissures —

Petr Král né le 4 septembre 1941, décédé le 17 juin 2020

« La vraie poésie ne se fait pas sur commande. »

Maria Desmée | À l’infini

À L’INFINI
(extrait)

Parfois la lune éclaire un sourire
Celui que tu m’as confié en partant
Je le dépose sur le bord de la fenêtre
L’histoire s’écrit des deux côtés
Du dehors et du dedans

Dans l’ombre des mots
Je cherche les mots de l’ombre
La lumière débarque
Avec son cortège de couleurs
Se tisse alors une trame
Qui me ramène au rivage

Face à face
L’horizon se dissipe
Il dépose quelque chose d’immense
Comme une flottaison dans l’espace

Main tendue chaleur d’un regard
Et la frontière se dissipe
Trame de mots inonde la parole
Et je peux enfin te dire
Ce qui creuse les falaises ouvertes

Tu me regardes
Me saisis

Je te dois un retour

Nous entrons dans le temps
À grande vitesse

Maria Desmée, « À l’infini » in De quelle nuit, Éditions Henry, Collection La main aux poètes, 2019,

À ceux qui lisent – Jean-Claude Barbé

Interrogez le vent qu’il vous donne la preuve

Qu’une flamme est venue se baigner dans le fleuve

Des oiseaux l’auraient vue mais se taisent prudents

D’ailleurs le baobab est leur seul confident

.

Il ne vous dira pas comment naquit l’orage

Qui souleva jusqu’au clocher un attelage

Où il resta pendu ni pourquoi les bateaux

Dès qu’ils ont touché terre imitent les châteaux

Et se font visiter par de belles personnes

Dont plusieurs ont les pieds fourchus on le soupçonne

.

À la gare un convoi de neige est arrivé

Pour vêtir cet hiver nos toits et nos pavés

Éclairer nos maisons nos rues notre église

On confisque leurs vers luisants à ceux qui lisent

.

Le train repart Le sol tremble Tourne la roue

Du bateau Sur le pont est-ce un chien qui s’ébroue

Le mur se bouche un œil puis l’autre et ne voit plus

Que des lueurs le noir n’étant pas absolu

.

Si le ciel se laissait caresser comme un fleuve

Les mains les plus usées seraient de nouveau neuves

On apprivoiserait la foudre et les éclairs

L’avalanche et les pluies chercheraient à nous plaire

En attendant le vent sans laisser de sillage

Fonce tête baissée dans le jour qui voyage

***

Les morts rêvent… Jean-Claude Barbé

Les morts rêvent ; ils ont alors le sentiment d’être toujours en vie.

Endormis les vivants se croient morts. À la tête du lit l’oreiller est notre confident – le réceptacle de nos créations miniaturisées, d’un univers infini placé dans un cadre à l’échelle humaine – la coquille vers laquelle se tournent les voix intérieures et les musiques des étoiles quand tourne la manivelle.

Ne cherchons pas, parmi les milliers de clés d’un immense trousseau, celle des songes. Inutile de contrarier les ombres dont l’apparition suscite trop souvent l’effroi : elles passent comme des plis sous la porte fermée.

***

Épistolaire-Jean-Claude Barbé

Vous m’écrivez je ne vis plus

Depuis que le vent périclite

Est-ce à dire qu’en mordant les doigts

À mesure qu’il se rapproche de ses escarpins

Soulagerait cotre cœur pourtant bien décoré

Vous m’écrivez l’inqualifiable embrasure

Me fait tourner la tête vers le sens perdu

Comme si vous retrouviez vos vingt ans et une scie

Dans la boîte aux lettres désopilante

Que l’on a jeté par la fenêtre

Sous prétexte qu’elle défendait sa portée

Contre un photographe devenu muet

À la suite d’un séjour prolongé dans du vinaigre

Vous m’écrivez j’aurais dû vous parler

De la galette qui tourne sur elle-même depuis sa déconfiture

Et du tas de préliminaires cloués au mur

Par l’ennui qui préside aux chutes en deux temps

Et que vous ai-je dit du pois

Qu’il grandissait cela ne suffit pas

Vous m’écrivez et rien de retentit

En moi qu’un fer à repasser

Que l’aumône du sol au pied

Que la citrouille vouée à la maternité radicale

Que l’eau dévissée qui court se cacher

Dans l’acidulé comme le dernier des derniers

Vous m’écrivez désormais

Je ne lirai plus vos lettres

Sont-elles des réponses aux miennes

Ou les miennes après un long périple

Sur une mer qui a perdu la clé de son ressort

Et de ce fait ne brasse plus rien

Hormis de minces rubans

***

L’amour avec des si- Jean-Claude Barbé

Si je tombais à genoux
Devant ton image
Irais-je plus vite à nous
Que par le langage
Deux bras étreignant une ombre
Suffiraient-ils
À tirer d’un regard sombre
Des projectiles

Si les mots pour un moment
Cessaient d’exister
Si tu prenais pour amant
Le plus entêté
Parmi les hommes qui tremblent
Quand tu souris
D’un sourire qui ressemble
À du mépris

Si sous un manteau de neige
Ton cœur est au chaud
Le mien même pris au piège
D’un profond cachot
Montera vers la lumière
Tiré d’en haut
Par une jolie fermière
Comme un seau d’eau

Si le soleil reste encore
À te regarder
Quand se dresse le décor
De la nuit fardée
Entre dans ma chambre et plonge
Au fond du lit
Là les chimères en songe
Se multiplient

***

Jean-Claude Barbé- Éclairante

Moi Eclairante

Je suis

Fille de l’éclair et de la foudre

Par les nuits d’orage vous me verrez coudre

Mon linceul

Le ciel que je lessive est mon seul

Amour

Regardez-moi tordre les nuages

Pour en extraire le jus

Écoutez-moi chanter les louanges

De la mer qui se met au garde-à-vous

Pour saluer ma couronne et mon sceptre dérisoires

Respirez ma fourrure

dans laquelle se perdent et se heurtent

Les vaisseaux aux ailes de marbre

C’est vrai j’effraie les arbres

Ils se rétractent sous mon regard lubrique

Ils s’envolent à la vue de mes ongles sculptés

Ils deviennent des planches étroites

Entre lesquelles je m’allonge

Pendant l’éternité

Mais l’éternité ne dure que le temps

De presser un citron

Allons

Si l’on doit me voir traire la lune

Que pensera-t-on de moi

Je fais le ménage au paradis

Dieu n’a qu’à bien se tenir

S’il ne veut pas que je l’aspire

Avec la poussière des astres