Historique de la catégorie : anthologie

À ceux qui lisent – Jean-Claude Barbé

Interrogez le vent qu’il vous donne la preuve

Qu’une flamme est venue se baigner dans le fleuve

Des oiseaux l’auraient vue mais se taisent prudents

D’ailleurs le baobab est leur seul confident

.

Il ne vous dira pas comment naquit l’orage

Qui souleva jusqu’au clocher un attelage

Où il resta pendu ni pourquoi les bateaux

Dès qu’ils ont touché terre imitent les châteaux

Et se font visiter par de belles personnes

Dont plusieurs ont les pieds fourchus on le soupçonne

.

À la gare un convoi de neige est arrivé

Pour vêtir cet hiver nos toits et nos pavés

Éclairer nos maisons nos rues notre église

On confisque leurs vers luisants à ceux qui lisent

.

Le train repart Le sol tremble Tourne la roue

Du bateau Sur le pont est-ce un chien qui s’ébroue

Le mur se bouche un œil puis l’autre et ne voit plus

Que des lueurs le noir n’étant pas absolu

.

Si le ciel se laissait caresser comme un fleuve

Les mains les plus usées seraient de nouveau neuves

On apprivoiserait la foudre et les éclairs

L’avalanche et les pluies chercheraient à nous plaire

En attendant le vent sans laisser de sillage

Fonce tête baissée dans le jour qui voyage

***

Extrait du recueil « Dormir debout, Poésie 1970-1975 » édité en 2010

Les morts rêvent… Jean-Claude Barbé

Les morts rêvent ; ils ont alors le sentiment d’être toujours en vie.

Endormis les vivants se croient morts. À la tête du lit l’oreiller est notre confident – le réceptacle de nos créations miniaturisées, d’un univers infini placé dans un cadre à l’échelle humaine – la coquille vers laquelle se tournent les voix intérieures et les musiques des étoiles quand tourne la manivelle.

Ne cherchons pas, parmi les milliers de clés d’un immense trousseau, celle des songes. Inutile de contrarier les ombres dont l’apparition suscite trop souvent l’effroi : elles passent comme des plis sous la porte fermée.

***

Extrait de « Regards perdus » 2017.

Épistolaire-Jean-Claude Barbé

Vous m’écrivez je ne vis plus

Depuis que le vent périclite

Est-ce à dire qu’en mordant les doigts

À mesure qu’il se rapproche de ses escarpins

Soulagerait cotre cœur pourtant bien décoré

Vous m’écrivez l’inqualifiable embrasure

Me fait tourner la tête vers le sens perdu

Comme si vous retrouviez vos vingt ans et une scie

Dans la boîte aux lettres désopilante

Que l’on a jeté par la fenêtre

Sous prétexte qu’elle défendait sa portée

Contre un photographe devenu muet

À la suite d’un séjour prolongé dans du vinaigre

Vous m’écrivez j’aurais dû vous parler

De la galette qui tourne sur elle-même depuis sa déconfiture

Et du tas de préliminaires cloués au mur

Par l’ennui qui préside aux chutes en deux temps

Et que vous ai-je dit du pois

Qu’il grandissait cela ne suffit pas

Vous m’écrivez et rien de retentit

En moi qu’un fer à repasser

Que l’aumône du sol au pied

Que la citrouille vouée à la maternité radicale

Que l’eau dévissée qui court se cacher

Dans l’acidulé comme le dernier des derniers

Vous m’écrivez désormais

Je ne lirai plus vos lettres

Sont-elles des réponses aux miennes

Ou les miennes après un long périple

Sur une mer qui a perdu la clé de son ressort

Et de ce fait ne brasse plus rien

Hormis de minces rubans

***

extrait de « Hors du sens commun Poésie 1995-2005 » – 2010

L’amour avec des si- Jean-Claude Barbé

Si je tombais à genoux
Devant ton image
Irais-je plus vite à nous
Que par le langage
Deux bras étreignant une ombre
Suffiraient-ils
À tirer d’un regard sombre
Des projectiles

Si les mots pour un moment
Cessaient d’exister
Si tu prenais pour amant
Le plus entêté
Parmi les hommes qui tremblent
Quand tu souris
D’un sourire qui ressemble
À du mépris

Si sous un manteau de neige
Ton cœur est au chaud
Le mien même pris au piège
D’un profond cachot
Montera vers la lumière
Tiré d’en haut
Par une jolie fermière
Comme un seau d’eau

Si le soleil reste encore
À te regarder
Quand se dresse le décor
De la nuit fardée
Entre dans ma chambre et plonge
Au fond du lit
Là les chimères en songe
Se multiplient

***

extrait du recueil « Des vagues » – 2010

Jean-Claude Barbé- Éclairante

Moi Eclairante

Je suis

Fille de l’éclair et de la foudre

Par les nuits d’orage vous me verrez coudre

Mon linceul

Le ciel que je lessive est mon seul

Amour

Regardez-moi tordre les nuages

Pour en extraire le jus

Écoutez-moi chanter les louanges

De la mer qui se met au garde-à-vous

Pour saluer ma couronne et mon sceptre dérisoires

Respirez ma fourrure

dans laquelle se perdent et se heurtent

Les vaisseaux aux ailes de marbre

C’est vrai j’effraie les arbres

Ils se rétractent sous mon regard lubrique

Ils s’envolent à la vue de mes ongles sculptés

Ils deviennent des planches étroites

Entre lesquelles je m’allonge

Pendant l’éternité

Mais l’éternité ne dure que le temps

De presser un citron

Allons

Si l’on doit me voir traire la lune

Que pensera-t-on de moi

Je fais le ménage au paradis

Dieu n’a qu’à bien se tenir

S’il ne veut pas que je l’aspire

Avec la poussière des astres

…extrait du recueil « Des vagues » Poésie 1998-2008

Saisir l’instant – Poème d’Esther Granek

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?
Saisir l’instant.

Hommage à la vie – Poème de Jules Supervielle

C’est beau d’avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d’avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D’avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n’ont pas leurs pareils,
Et d’avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D’avoir donné visage
À ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
À d’errants continents,
Et d’avoir atteint l’âme
À petits coups de rame
Pour ne l’effaroucher
D’une brusque approchée.
C’est beau d’avoir connu
L’ombre sous le feuillage
Et d’avoir senti l’âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l’étoile Patience,
Et d’avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D’avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l’avoir enfermée
Dans cette poésie.

Diane di Palma (« Femmes de la Beat génération »)

Pas d’problème Poème de fête

premier verre cassé sur le patio pas d’problème
crème aigre pour légumes oubliée pas d’problème
mâchoire inférieure serrée de Lewis MacAdam pas d’problème
flics arrivant pour voir la danseuse du ventre pas d’problème
sacs plastique de glace fondue pas d’problème
vin sur la nappe ancienne pas d’problème
sono qui grésille pas d’problème
chien du voisin pas d’problème
intervieweur de Berkeley Barb pas d’problème
plus de bière pas d’problème
pas assez de dope pas d’problème
regards torves à Naropa pas d’problème
mégots sur les autels pas d’problème
Marilyn qui vomit dans le pot de fleurs pas d’problème
Phoebe qui renonce à l’amour pas d’problème
Lewis qui renonce à Phoebe pas d’problème
des fantômes affamés pas d’problème
pas d’enfants pas d’problème
chaleur pas d’problème
pénombre pas d’problème
arnica répandu sur le tapis de nylon pas d’problème
cendres dans un bol d’os blanchi & baies de genièvre pas d’problème
cassette perdue de Satie pas d’problème
perdre son sang-froid pas d’problème
arrogance pas d’problème
casiers de canettes de bière & bouteilles de vin vides pas d’problème
milliers de gobelets en polystyrène pas d’problème
Gregory Corso pas d’problème
Allen Ginsberg pas d’problème
Diane di Prima pas d’problème
les veines d’Anne Waldman pas d’problème
l’anniversaire de Dick Gallup pas d’problème
le peyotl & le rhum de Joanne Kyger pas d’problème
vin pas d’problème
coca-cola pas d’problème
fricoter dans le gazon mouillé pas d’problème
être à court de papier toilette pas d’problème
massacre de la menthe pouliot pas d’problème
épingle à cheveux cassée pas d’problème
paranoïa pas d’problème
claustrophobie pas d’problème
grandir dans les rues de Brooklyn pas d’problème
grandir au Tibet pas d’problème
grandir à Chicano Texas pas d’problème
faire la danse du ventre c’est sûr pas d’problème
tout comprendre pas d’problème
tout laisser tomber pas d’problème
tout donner pas d’problème
dévorer tout ce qui passe pas d’problème
quoi d’autre dans le réfrigérateur d’Allen?
quoi d’autre dans le placard d’Anne?
que sais-tu que tu ne m’aies pas encore raconté?
pas d’problème.   pas d’problème.   pas d’problème.

rester un jour de plus pas d’problème
se casser de la ville pas d’problème
dire la vérité, presque pas d’problème
facile de rester éveillé
facile d’aller se coucher
facile de chanter le blues
facile de chanter les sûtras
c’est quoi tout ce fracas ?

ça pourrit – pas d’problème
on met en cartons – pas d’problème
on l’avale avec de l’eau, on l’enferme dans un coffre
on prend vite la fuite   PAS D’PROBLEME

 

Diane di Prima, in Beat Attitude, Femmes poètes de la Beat Generation, anthologie établie par Annalise Mari Pegrum & Sébastien Gavignet, 2018, 208 p., 20€

Que reste-t-il de la flamme? Maurice Blanchard

(Les barricades mystérieuses)

 

 

Il faut d’abord choisir le point exact d’où l’on doit partir.

Le reste importe peu.
Pas la flèche, mais l’oiseau ! Je suis un oiseau
aveugle au centre de la Terre et je ne puis choisir mon chemin.

Il n’y a pas de chemin.
C’est en allant rechercher mes désirs enfouis que je
me suis perdu. Les arbres s’inclinaient sous la charge
invisible du vent qui passe, les arbres se redressaient,

vainqueurs une fois encore.
La joie était dans les yeux, la joie était dans l’alléluia
du tremble argenté, ce poète de la forêt dont les mains
tour à tour sombres et lumineuses rythment la danse
du devenir, l’innocence retrouvée.

Dorothée Volut

16

Un jour,
il n’y aura plus le reflet doré de mon visage
sur la vitre du train.

Ni accomplissement, ni obscurité.

J’aurai quand même été là
à un certain degré.

Des rayons seront sortis de moi
rencontrant sur leur chemin de ronde
arbres, épaules, yeux qui ruissellent.

J’aurai rencontré des milliers de fois,
offrant mon visage sans jamais le voir.

J’aurai laissé l’odeur de mon sexe
se répandre à travers mes vêtements.

J’aurai dessiné des lignes invisibles dans l’espace,
échangé ma chaleur,

tenté de faire rentrer en moi
les formes que nous sommes.

Je serai née pour voir
et j’aurai aperçu —

et c’est vrai que c’est fulgurant,
la densité d’une pierre qu’on ne peut pas être,

les cheveux de l’eau qu’on ne peut pas toucher —
on ne peut pas dormir la nuit lorsque c’est pleine lune,

Un jour, il n’y aura plus cette intimité
entre le carnet et moi,

la porte restera ouverte et nous marcherons en arrière
recherchant des phrases vraies, que nous avions écrites —

il n’y avait pas de désaccord.

Dorothée Volut  poèmes premiersDorothée Volut, Poèmes premiers, Eric Pesty Editeur, 2018, 9€
Note de lecture de ce livre par Anne Malaprade