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Bretelles et sexualité

« Cachés dans un trou de chas prisé de tabac gris
Tassés comme les sardines qui font repousser
Les cheveux des fantômes sans argent
Les cinq fils tressent tissent baillent et s’étirent
Pour que la nappe devienne torrent
Sur la soupe sans langue mâchée par des crocs
D’édentés en goguette sur la place publique
Celle là même où les journaux rechignent à s’étaler
Craignant les noces et les bombes pendues aux chapeaux
Mais la modiste habile veille sous sa lampe torche
Les épingles serinent et trépignent loin des machines à découdre
La tapisserie ne sera pas pour les danseurs de saint gui
Revenez hier la peinture est bien trop fraîche
L’huile s’est noyée dans l’eau que les orteils enluminent

L’escargot borgne voit la moitié du funiculaire
Lui passer sous le nez
Grosse déception pour ce sculpteur de glaçons
Préférant l’art au système pileux
Malgré les averses à répétition
Dans les bijouteries approvisionnées en ossements
Par des forgerons épileptiques
Recrutés sur leur bonne conscience
Avec le concours des religieuses dont les skis hantent
Terrains vagues quais déserts et gares désaffectées
Pour y surprendre les autruches
A l’instant où sur leurs hauts talons
Elles inventent le séchoir électrique

Les tomates miaulaient quand le chat rougissait
On entendait au loin le murmure apaisant
De la scie à ruban mordant l’asphalte
Les nuages labouraient l’horizon

La table renversée sur le livre ouvert
Ecornait les ongles de la soupière
Fallait-il que l’on s’aime chantait Charles
Il faut que je fasse régime soupirait Régine

Les heures délicates s’enroulaient
Autour des pylônes et des éoliennes
Faisant ressortir les couleurs de ton tatouage
Et l’été finissait de tendre les ressorts

Cet homme qui dégringole souleva dans sa chute un chapeau
D’où sortit dans le désordre un hérisson,
un tire bouchon et un sac a linge parfumé
Le torchon écartelé qui pendait a sa fenêtre
Se vida de son eau illico
Il détestait ces moments indécents
Ou il était étalé à la vue des pigeons
Le couvreur sautait de toit en toit
Il saisit le chapeau et la gouttière sourit
Elle lui avait prédit un couve chef pour l’hiver
Ainsi parmi les chiens un mandarin boiteux
Harangua les pavés qui en avaient vu d’autres
L’homme n’était pas mort son mouchoir le prouva
Il fut juste englouti par un soupirail affamé

La misère a glissé de son mât
Un vieil arbre un peu mort mais perclus de souhaits
Elle et lui et même eux ont chassé leur ennui
En creusant la piscine dans laquelle nous nageons nous les belles sardines
Hier encore ma jeune sœur riait à l’idée délicieuse de nager toute rose
Mais la science inflexible pousse les fleurs hors des troncs
Alors le mât s’est planté au milieu d’une fête sylvestre de mi-août
Et grand-père est tombé sur les bottes du chat
Pieds dans l’eau nez en l’air la piscine a gelé
Nous avons patiné jusqu’à l’or et des forêts sont nées
La mi-août est passée la boîte s’est refermée
Les sardines rangées ont bien sûr caché toutes les clés

Ont participé, par ordre alphanumérique et seulement alphanumérique:
éclaircie
Elisa-R
4Z2A84
Héliomel
Téquila

Published by Éclaircie, in Plusieurs mains.  »
14 août 2010

Fenêtre Morte

 

Le ciel est sur la ville,
Ni bleu ni gris :
Jaune livresque, scénique.
Aux visages urbains,
Des sourires crispés
Comme baignés de lutéine.

Seuls,
L’orage d’une improbable parousie,
La chair malade,
Les murs moqueurs,
Offrent dans l’écartèlement
Pareille nuance.

C’est, à la fois,
Un moment de plane morbidité,
Et de haute jouissance.
Le bon repas des fauves.
Sur leur costume de convives :
Aucune tache.

Peut-être faudrait-il
Quelque lecture pieuse,
Musique de motet
Ou même une chanson paillarde
Pour saisir toute l’orfèvrerie,
D’un tel instinct de vie.

Depuis mon studio en attique,
La main écartant le rideau,
D’un oeil badaud,
J’observe un peuple magnifique.

Quelqu’un m’a vu et dit d’une voix forte :
« Encore une fenêtre morte ».

HENRIPIERRE

Les passagers de l’exil,

Bien que les fenêtres soient ouvertes
La maison a disparu
Il ne reste que ces plaies béantes
Offertes aux regards
Et à tous les vents
Nulle trace de murs ni de cheminées
Nul souvenir des marches que nous aimions gravir
Pour nous réfugier dans la mémoire du grenier
L’herbe verte partout ailleurs ne pousse plus ici
Seul le lierre s’aventure sur les cadres de bois noirs.
****
Le lac frémit même sans le moindre souffle
Afin de briser les arêtes trop vives
Des pierres s’abritant dans son onde
Elles proviennent de ces chemins
Longtemps après le dernier pas
Du promeneur qui les a désertés
Elles savent la force de l’eau
Dont elles attendent de devenir sable
Pour s’allonger sur la plage et se laisser happer
Par la volonté de l’océan

****
Les larmes du virtuel,

Tu racontes ta vie sur les pixels agités
Quelqu’un te lit sans regarder
Un sourire jaune salue ton passage
Une grimace de l’échange
C’est ton monde à présent
Qui tend entre toi et la matrice
Un large fil fluctuant sur le trou noir
De tes vies absentes
****

Je suis un satellite et je gravite autour
D’un cœur qui s’est perdu dans l’espace où le coup
De pied d’un footballeur l’a envoyé. Nos rêves
De retourner sur terre et d’y rire avec d’autres
Victimes d’un exil passager, se confondent.
Ce cœur sous un visage étonnamment gracieux
Me transmet par la voie des ondes sa surprise
De me voir lui sourire alors que dépourvu
De traits humains je n’offre à ses yeux qu’une sorte
D’enveloppe ; elle est faite en métaux résistants
Dont la fonction n’est pas a priori de plaire. (…)

Le texte de 4Z choisi par Élisa clôture ce voyage dans l’ici et l’ailleurs et répond de manière  » heureuse » au mien plus sombre. L’espace embarque l’océan d’Éclaircie dans le grenier secret plein d’étoiles, malgré tout,d’Élisa. Le voyage continue sans limite…

14 juillet,

Les potes n’attendent pas les feux d’artifice pour s’éteindre
Glisser dans la nuit entre deux sommeils
Pour les porter dans le ciel noir une pensée de Bengale
Grillée à la nuit
Lui restera l’étoile de ma Promenade
Parmi les galets serrés sous l’eau
De là
Il est le tisserand des mots le repêcheur des poissons lune
Le copain à la main tendue
De plume
Sans épines
Ses écrits sont habillés de mémoire
Au vol léger des lucioles…

A 4Z un Paris-Nice sans escale.
17 juillet 2017

La danse des écailles,

Mes yeux m’échappent
Avec ce filet à papillons
Je garde l’espoir de les rattraper
Mais qui me conduira vers eux
Et se poseront-ils
Sur quelque fleur nous y attendant
Moi mon guide et ce filet dérisoire
Avec lequel on ne saisirait pas une seule étoile
Si on s’avisait de le jeter sur la mer
Quand le ciel nocturne s’y reflète
Comme un aveugle devant son miroir
(4z2a84 le 16 mars 2012)
***
Le vent chante au ciel son souffle retrouvé
Les arbres invités à la danse
Déploient les premiers bourgeons
L’esprit de la forêt descend sur le pré
Vient caresser la rivière et polir les galets
Tours et bâtisses tendent leurs fenêtres
Vers les rires et les feuilles griffonnées
Le long ruban retrouve sa souplesse
Loin des dédales et des ruines
Les pantins détachés de leurs fils
Délaissent le costume de bois
Immuable qui leur voilait le regard
Dans l’aquarium les poissons envolés
Ont abandonné les écailles
Au spectre infini des couleurs de la lune
***
La beauté du monde se nourrit de l’absence
De l’homme
Cet être barbelé enfant d’orties et de chiendent
Ne peut être le rêve des nuages
Des écumes nacrées
Ni même le souhait des chants perdus
Au-delà des écueils
Encore moins l’espérance des étoiles à venir
***
Des ombres dansent
Les têtes curieuses se dévissent
Pour mieux voir
Etranges les corps délaissés titubent
Sans but
Le monde est à la fête
Malgré la colère des obus
Et la sévérité des guerres
Qui privent de dessert.

Les mots sont posés par ordre d’apparition. Merci à Eclaircie pour avoir tiré du silence un texte de 4Z le bel endormi, dont on espère le retour sur les ondes. Nous restons les vigies du voilier des mots.

Pour arrêter la pluie, c’est très simple. Ouvrez les volets, la fenêtre, tirez les rideaux et levez les yeux au ciel. Fixez un nuage, un pas trop gros, ni trop haut, fermez légèrement les yeux, quand c’est fait regardez fixement une goutte de pluie et suivez la jusqu’au bout de son voyage, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une étoile d’eau qui brille sur le sol. Tout de suite, recommencez la même opération avec une autre goutte d’eau. Au bout d’un moment, la tête commencera à vous tourner. Alors là, gardez soigneusement votre regard par terre et, rapidement, vous y découvrirez des milliers d’étoiles scintillant sur le sol sombre. Un dernier effort, et vous verrez une nuit constellée d’étoiles. Théoriquement la pluie aura cesser. Sinon ça serait bien la première fois qu’on verrait pleuvoir avec un ciel étoilé...

Les chevaux fous

L’homme qui marchait d’un pas hésitant, dans cette petite rue, fuyait la solitude et l’angoisse.
Toute la nuit, il avait vu des chevaux fous piétiner la foule qui restait muette. Au matin, il gardait dans sa mémoire des images atroces. Aussi, il était venu chercher en ville, parmi ses habitants, la preuve que ce n’était tout simplement qu’un affreux cauchemar.
Il voulait en parler à quelqu’un pour purger ses souvenirs. Le dialogue aurait été, pour lui, un exorcisme.
Lui, si fragile, qui avait souvent des difficultés pour adhérer à la réalité se sentait perdu.
En temps ordinaire, il aurait suffi de peu de chose pour qu’il participe à la vie de la cité.
L’odeur de cuisine qui s’échappait des sous-sols d’un restaurant, le sourire d’un ouvrier municipal, tout cela l’aurait fait rentrer dans une petite vie sans risque. Les autres l’auraient porté quelques instants dans leur sillage, juste assez pour lui donner un peu d’élan, et il serait reparti.
Mais aujourd’hui, il avait la tête trop lourde des chevaux fous de la nuit et tout cela ne suffisait pas.
Il décida d’aller boire quelque chose dans un café. Là, il pourrait peut-être communiquer plus facilement. Tous les bistrots du monde servent de ports aux marins d’eau amère, à ceux qui louvoient entre le vide et la mort, à la découverte d’une vie nouvelle. C’est là qu’on rencontre les mendiants de la tendresse.
Il traversa la terrasse et entra s’asseoir sur un tabouret.
Il y avait dans la salle, tous les types d’individus qu’une ville moyenne peut comporter.
Il trouverait bien quelqu’un avec qui il pourrait partager son mauvais rêve.
Il demanda un café et regarda autour de lui.
A une table, des touristes se disputaient le privilège de régler leurs consommations. Chacun surenchérissait dans le ridicule, pour prouver à l’autre toute l’étendue de sa politesse. Pour eux, c’était un comble de raffinement, mais pour les gens autour, c’était grotesque et incongru.
Il n’y avait pas de place pour lui et ses chevaux fous.
Au bar, à quelques verres de lui, une femme regardait dans sa direction en buvant à petites gorgées une boisson fumante. Il devina à ses yeux qu’elle ne le voyait pas; il était un figurant anonyme, étranger à son histoire.
II n’avait pas plus de relief que l’affiche collée au mur devant lui. Il tenta une ombre de sourire pour qu’elle ne se méprenne pas sur ses intentions. Aussitôt, elle regarda ailleurs. Ce n’était pas à elle qu’il confierait son angoisse.
A côté de lui vint s’asseoir un homme en short qui tenait un paquet de couches pour enfants dans les mains. Il était gras, la peau rougie de coups de soleil et ruisselait de sueur et de suffisance.
Il commanda une bière d’une voix forte et chercha parmi les consommateurs quelqu’un de plus frêle, pour y déverser son trop-plein de banalités qu’il trouvait hilarantes.
Il détourna la tête prudemment. Bien sûr, il aurait pu parler à cet homme des chevaux et du sang de la foule muette; mais il aurait ri, et ça n’aurait servi à rien.
De l’autre côté, un homme en complet veston mangeait un croissant qu’il trempait dans un bol de lait chaud. De temps en temps, il saluait quelqu’un d’un geste ample et chaleureux et conservait son sourire pour le resservir aussitôt à la personne suivante.
C’était un type d’homme classique: mangeant toujours suivant ses envies, buvant bien, parlant juste, toujours comme il faut, là où il faut, les orteils à l’aise dans les chaussures qu’il a choisies.
Le dialogue s’avérait difficile car ce genre d’individu n’attache pas beaucoup d’importance au rêve, mais c’était l’occasion de parler et il ne s’en trouverait peut-être pas d’autres dans la salle.
Il s’adressa à lui par une banalité en guise d’entrée en matière. L’homme lui répondit par un sourire poli. Il continua, l’homme hocha la tête. Il allait commencer à parler de son cauchemar de chevaux fous quand l’homme enfonça le dernier morceau de croissant dans sa bouche. Il but le reste du bol de lait pour essayer de le faire passer et, marmonnant une excuse, se replia vers les toilettes.
Resté seul, planté devant le bar, il se sentit ridicule. Il chercha autour de lui quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne serait pas comblé par un croissant et un café…
Toutes les tentatives qu’il fit, avortèrent et il restait seul avec les chevaux qui galopaient dans sa tête.
Le vide qu’il ressentait était trop hermétique, trop compact. Ce n’était pas une dépression qui aspirait les autres?
Son cauchemar avait fait pourrir sa vie et elle dégageait une odeur fétide qui rebutait les gens. Il n’avait même pas trouvé un de ces intoxiqués du malheur qui se piquaient à coup de déprime et qui se nourrissaient, en parasites, des ennuis accumulés par les autres.
Ceux qui avaient abondance de bien-être ne voulaient pas partager, et ceux qui avaient peine à vivre ne le pouvaient pas. Tous ici avaient mérité le plaisir d’être bien, et il n’y avait pas de place pour les chômeurs de l’existence qui refusaient de travailler pour gagner leurs deux sous de bien-être quotidien.
Il quitta le café avec son cauchemar qu’il n’avait pu extraire.

Le chauffeur d’un camion citerne qui arrivait rapidement, bloqua son avertisseur; mais les chevaux faisaient trop de bruit dans la tête de l’homme qui traversait la rue.
Le conducteur freina violemment; le camion heurta une voiture en stationnement, et avec toute la force de ses quatre-vingts chevaux devenus fous, il faucha la foule muette d’effroi, sur la terrasse et alla s’encastrer dans le café.

© La lisière mauve    Paul de Glecy

Escale

les nuages serrent les rangs

pas une tache jaune
n’étoile les murs

les habitants exécutent d’étranges danses
des petits pains de seigle
tournés vers le ciel
dans la paume des mains

faute d’une tenue bien coupée
quelqu’un entre dans une maison
qui l’engloutit

mais cette cale qui tient le jour
fut enlevée
par un oiseau peut-être
ou une horloge
et la nuit en grande confusion
déposa un morceau de lune
sur la langue de chacun

aux pauvres gens
elle offrit des rêves insensés

Poèmes de Vénus Khoury-Ghata

Poèmes de Vénus Khoury-Ghata

 

 

« Le vent ne sert qu’à ébouriffer les genêts

à donner la chair de poule au renard

avec lui il faut consentir comme avec le diable

 

Elle n’eut pas d’enfants pour ne pas engendrer des morts

pas d’arbre pour ne pas s’encombrer de son ombre

ni de murs d’argile qu’elle pétrissait donnait un pain friable apprécié des serpents

 

elle n’eut pas de chemin non plus

son ruisseau s’était tailladé les veines de chagrins entassés

et la Grande Ourse n’était pas praticable au mois d’août

 

dans sa bassine de cuivre ses confitures bouillaient avec les étoiles »

 

 

« Quelle est la nuit parmi les nuits » (2004).

 

 

« C’était novembre en pluies acides et neiges noircies par l’usage

Nous classions les feuilles mortes par ordre de taille pour faciliter la tâche de la forêt absente pour des raisons connues d’elle seule

Les parents partis avec la porte

Nous prenions les flaques d’eau pour des criques

les cailloux pour des météorites

les meutes de vent pour des loups

un enfant se liquéfiait dès qu’un flacon touchait terre

nous pouvions tenir jusqu’à l’épiphanie

Manier nos pieds comme des jouets

en attendant une redistribution des parents

 

il nous arrivait de les apercevoir entre deux couches de terre

le coup de pied assené au sillon faisait crier un caillou

Mais ce n’étaient qu’hallucinations de bûcheron à la herse rouillée »

 

« Où vont les arbres ? » (2011).

 

 

Vénus Khoury-Ghata

Nuit blanche

elle prit une lanterne
par le cou
sur le trottoir boueux
pour éclairer le landau
où de vieux draps trempaient
dans un seau de lait

des chats la suivaient
qu’une obscure maladie
avait transformés en feuillets blancs
si bien que d’une main hardie
elle dessina sur l’un d’eux
un enfant crachant la lune
au fond d’un puits

Poèmes d’Alejandra Pizarnik

Arts invisibles

« Toi qui chantes toutes mes morts,
Toi qui chantes ce que tu ne livres pas
au sommeil du temps,
décris-moi la maison vide,
parle-moi de ces morts habillés de cercueils
qui habitent mon innocence.
Avec toutes mes morts
je me remets à ma mort,
avec des poignées d’enfance,
avec des désirs ivres
qui n’ont pas marché sous le soleil,
et il n’y a pas une parole matinale
qui donne raison à la mort,
et pas un dieu où mourir sans grimaces. »
(Les Aventures perdues, Actes Sud, 2005, Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)
Cold in Hand Blues
et qu’est-ce que tu vas dire
je dirai seulement quelque chose
et qu’est-ce que tu vas faire
je me cacherai dans le langage
et pourquoi
j’ai peur
(L’Enfer musical, 1971, traduction Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon)
Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revenant de la nature
tisse des tourments
Il faut sauver le vent.
(L’arbre de Diane, traduction Silvia Baron Supervielle)

 

Présence
ta voix
là où les choses ne peuvent s’extraire
de mon regard
elles me dépouillent
font de moi une barque sur un fleuve de pierres
si ce n’est ta voix
pluie seule dans mon silence de fièvres
tu me détaches les yeux
et s’il te plaît
que tu me parles
toujours
(traduction Silvia Baron Supervielle)
Le chien de l’hiver mordille mon sourire. C’était sur le pont. J’étais nue et je portais un chapeau à fleurs et je traînais mon cadavre également nu et avec un chapeau de feuilles mortes.
(Un songe où le silence est d’or, traducteur inconnu)
Exercice pour la main gauche
En passant dans l’obscurité
vers un nuage de silence
vers un nouveau silence compact
qui brûlera lorsque je ferai silence
différemment
ce sera comme un tatouage
comme ses yeux bleus
soudain enchâssés dans les paumes
de mes mains
indiquant l’heure du silence
le plus beau
auquel nul n’a jamais imposé silence
alors
je n’aurai plus peur
d’être moi et de parler de moi
car je serai diluée dans le silence
ce que je dis est promesse
(extrait du Journal 1964 traduction Anne Picard)


Le Réveil (El Despertar, 1958)

Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et s´est envolée
et mon cœur est devenu fou
il hurle à la mort
et sourit à mes délires
à l´insu du vent…
Que ferai-je de ma peur?
Que ferai-je de ma peur?
La lumière de mon sourire ne danse plus
les saisons ne brûlent plus les colombes de mes songes.
Mes mains se sont dénudées
et sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts.
Ô Seigneur
l´espace condamne mon être.
Et derrière lui des monstres
boivent mon sang
C´est le désastre.
C´est l´heure du vide sans vide,
il est temps de verrouiller mes lèvres,
d´écouter crier les condamnés,
contempler chacun de mes noms
suspendus dans le néant…
Ô Seigneur
jette les cercueils de mon sang…
Je me souviens de mon enfance,
lorsque j´étais vieille
et que les fleurs mouraient entre mes mains
car la danse sauvage de mon allégresse
leur détruisait le cœur.
Je me souviens des sombres matins de soleil
quand j´étais petite fille,
c´était hier,
c´était il y a des siècles.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et a dévoré mes espérances.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et que ferai-je de ma peur? »
Les Aventures perdues (Las aventuras perdidas, 1958) – Traduction Noëlle-Yábar Valdez.

ALEJANDRA PIZARNIK