Historique de l'auteur : oulRa

Papier peint

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Tapissées jusqu’au ras des huisseries dont l’huissier ne s’est pas encore emparé, les grosses fleufleures du papier peint attendent, sans doute en vain, le bovin qui viendra les brouter d’un œil vague et bleu, car on n’a jamais vu vache dans les étages.
Elles ont fait des saisons qui passent, de leurs couleurs qui passent aussi, comme des petits nids serrés à l’armoire, aux chevets, au grand miroir qui les démultiplie, au portrait de Georgette à lunettes, à celui d’Eugène en zouave, à la pendule et sa cheminée qui restent du même marbre « rouse » (mi rouge mi rose).
Ce papier là, peint, est comme une vieille maman qui entoure et suce la moelle à son grand qui va bien sur ses quarante maintenant.
Si l’on n’y prend pas garde, il englobera bientôt de sa couleur mole, le canapé, les tentures fatiguées, et même le manteau de qui s’adosse au mur du fond qui est à cour, au mur du fond qui est à jardin.
Au départ, elles étaient pourtant d’amples belles chrysanthèmes (la vogue des chinoiseries), mais, vieilles et fanées, elles sentent l’immuable routine du pas de la pantoufle, la crotte de mouche stratifiée par dizaine d’année, le potage filandreux au poireau, le museau vinaigrette de garde manger, l’usure des poires qui veillent sur l’électricité des ampoules à filament, et, de temps en temps la savonnette, de temps en temps…
C’est pas demain qu’la vache.
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Croqueberlue

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Dehors la lune se teignait d’auburn en passant, de crépuscules en crépuscules, de mains en mains et dans les bains experts du crachin de la ville.
Croqueberlue, nu comme un vers, se rasait et se lissait du bec la plume imaginaire car il était encore tout couvert de l’étrange poudre d’esperluette* qui dans la nuit avait grêlée.
Le geste était gracieux, méticuleux comme un protocole et propice au remuement du quoi faire demain, ou même du qu’emporter tenace.
Il prenait en dandy, malins temps et plaisirs à s’expertiser sous toutes les coutures dans le grand miroir de la salle des bains et ablutions qui occupait les deux tiers de la surface qui lui était allouée.
Il lui faudrait ceci, il lui faudrait cela pourvu que la valette à roulises puisse les contenir tout entier et se fermer d’un claquement de ses ferrures usées (sous lui s’il le fallait).
Toute sa famille de muscadins et me’veilleuses, précieuse -ridicule en un mot- en était fière car il portait des chaussures d’apparat si hautes qu’il ne pouvait se déplacer lorsqu’elles étaient à son pied -aussi, souvent les portait il dénouées à la main-. De même, son baise chic en ville était trop étriqué pour contenir son contenant et trop grand pour son inutilité. Il devait donc en emporter un second pour suppléer au premier et à tout ce qu’il ne pouvait renfermer.
Vous ne connaissez pas? C’était l’époque où l’on était devenu tellement fou de plumes, de rubans, de couleurs pastel, de chiffons, jabots, stras et falbalas que lorsqu’on pépiait dans les couloirs, les allées ou les alcôves les seuls sons qui sortaient des glottes à bulles étaient des « Léon-Léon » à voix de poissonnier.
Cela n’empêchait pas qu’on pissât dans les tentures, les lambris et les fontaines, attentif en girouette au moindre courant d’air du temps.
Difficile vie que celle du courtisan.
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*L’esperluette (en particules) rendant bêtes et choses fort molles…
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Par là…

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Au petit soir d’un coup de dé
Une nuage est entrée,
Par là,
Fenêtre ouverte,
A déambulé dans la pièce,
A goûté au moelleux des coussins,
Aux petits gâteaux.
Elle te ressemblait un peu.
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Maintenance des ours

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La nuit de café noir déborde et frit bouillante
sur la plaque électrique,
des folies minuscules.

Peau du dos de la chaise
les manches attendent encore un peu…
Les ours sont là (comme toujours).

Par la fenêtre
en cuisine des horaires décalées, un avion se tire d’aile,
L’horizon se déplace d’un grincement de craie, d’un trait dans le marc,
clown de nuit, la radio murmure enjouée
sa pêche forcée.

Dehors tout dodeline car ici tout marmonne.

Badigeonné de crêpe,
c’est un petit fantôme qui s’en va anonyme
laver-classer-plier* où l’on ne fait que passer,
*mourir d’usure aussi
au long des plinthes, au long des pluies du bruit veilleur de nuit :
maintenance invisible.

La gueule, infecte grise, d’une sirène alarme,
petite main de l’ombre…
Nourrir les ours,
la grande puis la petite suivant la procédure, ne pas réveiller l’autre
éteindre enfin.

Éteindre, pour que le jour s’allume,
et ne voit pas dans son ubac.
Alors tout s’étire :
c’est l’heure où l’on s’incarne.
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Valérie Rouzeau – Aéroport mes chaussures vertes

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Aéroport mes chaussures vertes
Délassées et moi en chaussettes
J’ai grimacé dans chaque miroir
À la pointe des pieds coton bleu
Aïe la tremblerie des voyages
Il faudrait ne boire que de l’eau
Ça ferait de meilleurs nuages
Qu’une mauvaise tête dans un hublot
Une méchante tête évapeurée
Quelque chose d’international
En petites bouteilles interdites
Au-dessus des profonds poissons
Mal à mon ouïe mal à ma nuque
Je sens pousser mon cœur navré.
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Valérie Rouzeau
VROUZ
Éditions de La Table Ronde -2012-
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Au-delà de cette limite

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Sous les nervures de Guimard
c’est l’orvet qui se grincerenifle,
avalant grillons endémiques
du micro climat d’entre-sol
et crachin fourbu d’hygiaphone.

Ça tambourine d’outre sombre
tout en flammèches de virages
dans le bourdonnement des fronts
mollets, œufs au plat sur la vitre
des mécaniques ondulatoires.

En un éclair de la surface
d’une happée bleue à l’air libre
jusqu’au retour de la torpeur
ne met pas tes mains sur la vitre…
Pourrais te faire pincer fort.

Où les veilleuses souterraines
gloussent en comètes défrisées,
c’est Dubo-Dubon-Dubonnet (bis)
et pas le pays du sourire.

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Pattes de mouche

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Si je les considère une à une :

La première parle labiale, obnubilée par le déploiement des ailes.
La deuxième zézaie d’aise en sifflant tout sans un souffle d’air.
La troisième se tapote l’œil et la joue.
La quatrième tapote là où l’autre s’en tamponne.
La cinquième est un peu… Coucou, elle suit les longs cortèges ombreux.
Et la sixième ?
C’est elle dont le cri résonne dans les couloirs de la mort

C’est pour obtenir son silence que les ciseaux craquent.
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Des idées iodées

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Si je te croise émeu
à la démarche lente et pas peu sûr,
tu as sur l’épaule un autre oiseau tout en boa :
c’est celui qui te fait bouillir la marmite,
le chauffeur de terrine…
Et moi qui suis le petit animal soluble,
je regarde ton temps flotter comme un cadavre exquis,

Ophélie, sur une eau qui n’est jamais la même.

Un bruit et
je me terre dans la joue où les dedans grondent,
métropolitain de sous la peau,
sur le rebord de ma soupe aux très petites lettres…

Je suis le boitillement de la Gymnopédie qui s’égraine à l’étage
aussi imprévisible que la course du canard sans tête.

Longitudinal,
de ma petite poigne je boxe dans le vent qu’ignorante
tu déplace en passant.
L’étang de mes idées iodées
vague à lame et s’agrippe
à la chair bien rouge des mammifères marins,

on y vit dans ce carnage.
On se tapote du doigt la tempe, roulette rosse,
on gratte où ça fait mal

comme si c’était une fin en soi…

La marée fait bouger les lignes,
insolubles.

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Autopsychographie [Fernando Pessoa]

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Le poète sait l’art de feindre.
Il feint si complètement
Qu’il finit par feindre ce qu’est douleur
La douleur qu’il sent vraiment.

Et ceux qui lisent ce qu’il a écrit,
Dans la douleur lue sentent bien,
Non les deux qu’il a connues,
Mais celle qu’ils ne connaissent pas.

Et ainsi, sur ses rails
Tourne en rond, à entretenir la raison,
Ce petit train mécanique
Qui s’appelle cœur.
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Grues et rouilles

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De vieux rafiots limassent,
Dans l’eau pétrolifère
C’est d’où pendent ces lignes.

Des cornes et leurs cocus
De brume encore geignant
S’en vont de bars en bars,
Chaotiques ballots.
Sur diables, pauvres diables,
Suivant les « kenavo »…

Toujours entre deux eaux
Ils vont dans la mouillure
Où les grues et les rouilles
S’articulent et déploient
Leur art de l’équilibre
Pour y trembler la nouille.

Et puis en rentrant tard
De brume encore geignant
À la main d’un vieux clop
Ils se tiennent aux bittes
De l’aube aux goélands
Où des boutres s’enlacent.

De vieux rafiots limassent,
Dans l’eau pétrolifère
C’est d’où pendent ces lignes.
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