Author Archives: oulRa

Le monstre de Maurice Rollinat

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Le monstre
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En face d’un miroir est une femme étrange
Qui tire une perruque où l’or brille à foison,
Et son crâne apparaît jaune comme une orange
Et tout gras des parfums de sa fausse toison.
 
Sous des lampes jetant une clarté sévère
Elle sort de sa bouche un râtelier ducal,
Et de l’orbite gauche arrache un oeil de verre
Qu’elle met avec soin dans un petit bocal.
 
Elle ôte un nez de cire et deux gros seins d’ouate
Qu’elle jette en grinçant dans une riche boîte,
Et murmure : « Ce soir, je l’appelais mon chou ;
 
« Il me trouvait charmante à travers ma voilette !
« Et maintenant cette Ève, âpre et vivant squelette,
« Va désarticuler sa jambe en caoutchouc ! »
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• Maurice Rollinat [ 1846-1903 ] •
• Les Névroses – 1883 •
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Lou Ping (pensées)

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Les pensées de Lou Ping (poète japonais 1527-1598) mettent tout par dessus tête.

« Lune se déplie
elle grince, c’est un grillon,
éternue pollen. »

[Les écrits du crachoir – Kobe – 1572]

Biographie :
Lou Ping, né d’un père fabriquant d’encre et d’une mère désosseuse de sèche, est très influencé par le travail du noir, ce qui irriguera plus tard toute son œuvre. Il étudie avec les enfants du shogoun local la calligraphie et les maîtres anciens. On sait peu de chose de sa vie si ce n’est qu’il fut fonctionnaire (service du recensement des bouches à nourrir et des coups de bâtons à donner) avant de, touché par l’illumination, se faire ermite errant. C’est sa période de création la plus prolifique, vivant d’un bol de riz mendié ou, plus rarement, d’une salamandre grillée, d’un beignet de légume ou d’épluchure, ses pensées, aphorismes et haïku viennent aux oreilles (pourtant obtuses) de quelques nobles qui les collectionnent et les collectent.
Ils forment une somme de quelques trois milles six cent deux poèmes diffusés sous le nom de « Écrits du crachoire », « Crachats de l’écritoire » et « Une mouche boit sur mon pied ».
La légende dit qu’il est mort dans les buissons de la région de Kobe où il faisait son petit pipi pour embêter les coccinelles, piqué par un serpent jaloux.

« Lamento des soupes,
la pluie se noie, dans l’étang
galet dans la poche. »

« À l’ombre le vieux
au pied du figuier, se froisse,
un frelon sucré. »

[Les écrits du crachoir – Kobe – 1572]

« La mouche bouillie
parfume toute la soupe,
fadeur du tofu. »

« Les prunes au soleil
(… illisible…)
bouillant souvenir. »

[Une mouche boit sur mon pied – Kobe – 1588]

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Depuis que j’ai une tête de pied

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Depuis que j’ai une tête de pied
je trouve que le monde a changé…

Je tire sur l’opercule de l’ouverture si facile,
mets la barquette au micro-onde à gigoter dix huit secondes.
Digne !
Je hume le fumet fossile qui s’en échappe gracile.
Du « Velouté de cœlacanthe et son écrasé d’
E quatre cent trente » à mélanger aux aromates
(trois goûts au choix).

Comme il y en avait bien pour deux
je t’en ai proposé un peu
tu m’as même dit « Persil plat ! »,
et dans la pièce d’à côté
il y a un petit qui n’a pas mué
qui chantonne dans son enclos
un air de rien de Claude Françoés.
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Patatoïdal

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Patatoïdale, ma trogne,
(four édenté à badigoinces,
du haut sphérique, drue du bas,
paire d’yeux cratères, voix d’interphone
et crépuscule en face des trous…)
est en monologue du tout
ce qui me noue le cœur noueux
dans sa barquette sous cellophane.
En ce moment moi et mes autres
n’avons plus en commun que le grave,
dans le café nous trempons à savoir
s’il est chaud ou pas assez.
Les bols, ici, sont prêts du soir
et j’en suis sûre, me pousse un groin
à la table du matin
tandis qu’une pluie tombe soudaine
comme une fourche sur un pied.
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Des bestioles (extrait)

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Le charmant crabe lunaire

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Le premier exemplaire jamais localisé du blanc crabe lunaire, était gros comme poing. L’avait bien ses six pattes velues comme cycliste. Également deux pinces comme la verte étrille, sa consœur terrienne.
Sa grande occupation -sa raison d’être même- est de serrer des pinces. S’il peut vous alpaguer un revers, un ourlet, une partie de votre anatomie, un nez, il ne vous lâchera -et on peut le comprendre- pas d’autant plus que la compagnie sur la Lune n’est pas guère nombreuse.
Son langage est basique -une glossolalie-, gestes de sémaphore, souffle de champignon quand va y avoir du sport…
Alors en un éclair il vous casse la noix, vous tord les nougats sans pousser le moindrouf.

Qu’il reste sur sa Lune !
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Gracieuse, méduse d’Arcueil

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La méduse dansotte, écoutant le Satie -qu’il compose à Arcueil- dans son piano cercueil. A fait sa gymnastique, blottie dans l’aquarium, du restaurant chinois qui est au coin du coin. Il s’appelle Rivière, aux six parfums têtus…
Ventrue et potelée -bien qu’elle n’ait point de ventre, malgré un estomac- elle se nourrit d’un rien, quelques vagues bacilles, du plancton égaré passé par l’écumoire aux petits trous laxistes. A parle pas non plus car elle n’a pas de bouche. Bizarrement fichu ce bizarre animal.
Sa gestuelle est gracieuse, fluide comme un voile -sous zéphyr coquin s’il vient à rafraîchir la fesse pyropyge- et sa lenteur exquise -démarche de marquise… Et hop!-.
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La maison

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La maison ne tient plus debout que par son lierre
et dedans le temps est bien plus lent que dehors

Le bois n’est lustré qu’à l’endroit où je me pose
la lecture n’avance pas empêtrée dans
les souvenirs et les odeurs grisâtres de
la maison qui ne tient debout que par son lierre

Et dedans car le temps est plus lent que dehors
le banc n’est lustré qu’à l’endroit où je me pose

La lecture n’avance pas empêtrée dans
les souvenirs et les odeurs grisâtres de
la maison qui ne tient debout que par son lierre

Ad libitum
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La multiplication du chiendent (Paul Fournel)

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« Ferme tes mains, ouvre les douas en même temps qu’moua et compte : nain, deuil, toit, carte, sein, scie, sexe, huître, veuf et disque. Avec les doigts d’pied on peut aller de bronze à vin, mais t’es trop saoûl pour ça ».

LA TABLE DE NAIN

NAIN FOIS NAIN = NAIN
NAIN FOIS DEUIL = DEUIL
NAIN FOIS TOIT = TOIT
NAIN FOIS CARTE = CARTE
NAIN FOIS SEIN = SEIN
NAIN FOIS SCIE = SCIE
NAIN FOIS SEXE = SEXE
NAIN FOIS HUITRE = HUITRE
NAIN FOIS ŒUF = OEUF
NAIN FOIS DISQUE = DISQUE

A jeûn, j’ai réussi enfin à quitter mes chaussettes pour faire la table de deuil (mon décompte est italique).

LA TABLE DE DEUIL.

DEUIL FOIS NAIN = DEUIL
DEUIL FOIS DEUIL = CARTE
DEUIL FOIS TOIT = SCIE
DEUIL FOIS CARTE = HUITRE
DEUIL FOIS SEIN = DISQUE
DEUIL FOIS SCIE = BOUSE
DEUIL FOIS SEXE = CAROSSE
DEUIL FOIS HUITRE = BAISE
DEUIL FOIS ŒUF = TRISTE HUITRE
DEUIL FOIS DISQUE = VIN
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L’Étang perdu

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Ceci n’est pas un chapeau
mais un gros godillot
avec un pied d’homme de main dedans
Et il prend tout son temps
le pied
droit dans ses bottes
pour appuyer sur la tête
qui boit tranquillement toute la vase
de l’étang aux ordres du grand crocodile

Ceci n’est pas un corps
c’est un caillot c’est un caillou
sous les dix centimètres
taiseux aux bras tordus
perdu dans les mémoires
de la grande muette à l’intérieur
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Matière première (Achille Chavée 1906-1969)

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Mots
mots immortels
de cil de ficelle de poudre de sel et de fleur
humides mauves vermoulus pâles et carnivores
mots de cire rouge et de larmes
de baisers et de flambeaux de Judas
pointus têtus nerveux obtus ventrus et lourds
mots de la fin de mots de la rime
aux accouplements dangereux
aux liaisons faciles
aux maladies incurables
mots lapsus malades de la peste
monumentaux et orgueilleux
aux bijoux de fautes d’orthographe
mots criminels et purs
décapités sur l’échafaud de la censure
mots nus bons camarades d’orgie
des nuits de neige et de plume
mots torturés au lance-flammes
mots à la taille de gazelle
à l’épiderme de velours rouge
aux jambages de french cancan
à la silhouette fuyante de marlou
mots qui portez chapeau melon
cachés dans les pianos et les trompettes de jazz
mots tabourets
qui êtes une injure permanente et gratuite
mots de perdition et de déraillement
de Babel de carnaval et l’hiéroglyphe
mots qui faites à présent l’amour
stylets de la durée exacte
amulettes et chiffres d’or
maîtres magiques des objets
serpents de la dialectique
mots créateurs brûlants qui nous livrez le monde
croissez multipliez plus cruels et plus forts
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Le grand combat (Henri Michaux)

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Il l’emparouille et l’endosque contre terre;
Il le rague et le roupéte jusqu’à son drâle;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.
L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui;
Il se reprise et s’emmargine… mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs; 
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.

(Henri Michaux – Qui je fus – Gallimard, 1927)
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