Historique de l'auteur : Orgue-rouge

Couleurs du temps

depuis plus de mille lunes
les rues s’élèvent à la verticale
et leurs habitants soucieux
de retrouver le confort d’un bon lit
quand pointe la nuit les gravissent
afin de rentrer chez eux
chez eux
de drôles de maisons peintes
à la couleur du temps
qui peinent à retrouver leur forme
tant les nuages d’un abord charmant
les tassent le soir
de leur ventre encombré

car ils s’arrondissent le jour
gobant la moindre douleur du pays
se gonflant de la plus grêle des souffrances
comme celle de l’enfant-poisson
aimant la pêche et qu’on repêche
toujours à l’aube
ou celle saisissante sous la pluie
de l’homme revêtu d’un genêt
en guise de pardessus

il y a seulement l’eau
qu’ils ne voient pas
recluse au fond d’un puits
essayant sans cesse d’en remonter
mais trahie continûment
par la même pierre

bien plus que sinueux
un curieux sentier mène là
dont la mémoire des derniers voyageurs
quelle que soit la saison ou bien l’heure
fleurit sombrement les fossés

Les corbeaux

c’est quand je dors que j’applaudis
les arbres à la tête rougissante
tandis que mes lèvres accrochées à un moulin
tournent

ainsi mes rires échappent aux blés

ma chambre est vaste
étouffée de rideaux
qui commandent la nuit

cependant ces dernières semaines
furent absurdes

au pied du lit l’hiver passait
un flocon sur l’épaule
prêt à en découdre avec des corbeaux
se changeant en traîneau
à la moindre alerte
et fondant sur eux
en prenant mes ailes

Cendres vives

les poissons modernes
partagent leur eau
sans embarras
et les fruits inconnus qu’on nous rapporte
brillent autant que le mica des meubles
souverains terrifiants de nos réduits
regardant notre déclin
par les trous de leurs serrures
mais nous savons tout ça

c’est pourquoi quand je serai mort
je remonterai à cheval
afin d’échapper à l’endroit
afin de retrouver les nuages
que les femmes sentent
afin de rassembler tous les enfants égarés
trouvant inutile de se presser
c’est pourquoi aussi plus un ami
ne me suivra sous la forme d’un buisson
plus une soupente n’étouffera une maison
mais nous savons tout ça

il n’y aura que le soleil intimidé
vautré dans le velours bleu du monde
et quelque part sous une pierre
du vent

Ombre

Ombre par les pieds
qui me dévore
debout
va-t’en rejoindre un autre cœur

à l’œil comme au doigt
le soleil aujourd’hui m’obéit

il y a des ronces à mes genoux
j’ai cherché le chemin de l’enfance
toute ma jeunesse

parvenu jusqu’à l’âge voisin
les cloches se sont mises à chanter
à la place d’oiseaux malsonnants

si je sors des moutons de ma poche
c’est pour compter mes vieux jours

mais je sens bien qu’un convoi se prépare
et je décline
avec armes et bagages
le grand voyage que le ciel m’offre

Les moineaux

les moineaux de nos vertèbres

s’éclairent aux flambeaux

 

quoi qu’on en pense

leur peur du noir

est pareille à celle

des écrevisses

 

alors sous nos draps sans haleine

poussent des amandiers

mais allez

ce n’est pas que le temps  dise

il fait nuit

 

nuit à s’évaporer

à n’être qu’un mot au bord d’une oreille

oreille

pouvant être celui-là

nuit à s’attacher au vide

de l’autre rive

là où les voix perdues se signent

avant  de s’engouffrer

dans le vent

Il ne restait que la pluie

mère que manges-tu la terre

nos jambes flageolent a dit père

le ciel adipeux

n’exhausse aucune prière

 

oh mes amis où êtes-vous

boulant dans la pauvre infortune

le temps est une batte grise

qui sans surprise nous abat

 

où sont les bêtes et mon amour

qui entre l’arum et la lune

me rendaient chaque jour

chaque jour un peu plus homme

 

que dire du haut-le coeur

délétère de la pluie

 

oh mes amis

elle nous retire ses fils clairs

qui nous reliaient encore

à la nuit

Nous n’étions plus là

 

On les a porté ces bourgeons qui fleurissent à l’intérieur

On l’a refait cent fois ce petit lit de feuilles au-dedans

où venait boire son sang l’innocente bête

 

Puis tout prit le grain de l’ombre

 

S’éclairant d’abeilles la lumière nous chercha

parmi les venins et les corolles

parmi les grands silences terribles

 

Nous n’étions plus là

mais dans des maisons de cendre

habitées par de bienveillantes fumées

Elles seules savaient nous dire

la branche à rajeunir

l’œuf à dépoussiérer

et l’étoile à polir

 

Car oui

nous étions enfants des flamboiements

Et l’émerveillement fut toujours le même

de voir à l’aube l’océan jeté ses coquilles

sur la motte écarlate du jour

sortant de terre

Poème à la mouche

 

 

Une carpe au grand air

brillante et surdouée

commençait d’écrire un livre

Elle s’était amourachée du vent

qui lui tournait les pages

et qui par quelques remous

quelques courants légers sur les flancs

lui rappelait le bon temps

Elle écrivait ainsi toute la journée

affublée d’un pince-nez

préférant encore au parfum des fleurs

celui des vases

Après avoir lu tout ce qui s’était dit

elle entendait écrire tout ce qui n’avait pas été vu

la petite peau morte à l’aube

au coin de l’œil du grillon

les grands gestes clairs de la lumière

coulant entre les pierres

la pluie qui fait son nid

dans la haie de nuages

Cela lui demanderait de longs jours

de longues nuits hors de l’eau

L’eau dilue les sens disait-elle

Et les herbes riaient

Départ

 

L’herbe scie le vent

 

On entend de grands bruits

Sûrement les arbres qui s’en vont

 

Entre elles les fenêtres se regardent

Les portes frappent pour qu’on les ouvre

 

La pluie repart d’où elle venait

 

Il n’y a pas si longtemps

la lumière fit un geste

à toute chose

 

Les ombres les premières

nous quittèrent

On ne sut jamais rien

 

 

On ne sut  jamais rien

de l’enfant sous la lune

errant sur les chemins

une ortie à la bouche

 

Comme on prend une mouche

le soleil dans son poing

grésillait chaque nuit

du couchant au matin

 

C’est quand l’aube arrivait

pour lui prendre la main

qu’il ouvrait un à un

lentement chaque doigt

 

Sous les morceaux d’étoiles

qu’il mit devant nos portes

le vent vint déposer

un lit de feuilles mortes