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esthète de l'Art
Pour arrêter la pluie, c’est très simple. Ouvrez les volets, la fenêtre, tirez les rideaux et levez les yeux au ciel. Fixez un nuage, un pas trop gros, ni trop haut, fermez légèrement les yeux, quand c’est fait regardez fixement une goutte de pluie et suivez la jusqu’au bout de son voyage, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une étoile d’eau qui brille sur le sol. Tout de suite, recommencez la même opération avec une autre goutte d’eau. Au bout d’un moment, la tête commencera à vous tourner. Alors là, gardez soigneusement votre regard par terre et, rapidement, vous y découvrirez des milliers d’étoiles scintillant sur le sol sombre. Un dernier effort, et vous verrez une nuit constellée d’étoiles. Théoriquement la pluie aura cesser. Sinon ça serait bien la première fois qu’on verrait pleuvoir avec un ciel étoilé...

Les chevaux fous

L’homme qui marchait d’un pas hésitant, dans cette petite rue, fuyait la solitude et l’angoisse.
Toute la nuit, il avait vu des chevaux fous piétiner la foule qui restait muette. Au matin, il gardait dans sa mémoire des images atroces. Aussi, il était venu chercher en ville, parmi ses habitants, la preuve que ce n’était tout simplement qu’un affreux cauchemar.
Il voulait en parler à quelqu’un pour purger ses souvenirs. Le dialogue aurait été, pour lui, un exorcisme.
Lui, si fragile, qui avait souvent des difficultés pour adhérer à la réalité se sentait perdu.
En temps ordinaire, il aurait suffi de peu de chose pour qu’il participe à la vie de la cité.
L’odeur de cuisine qui s’échappait des sous-sols d’un restaurant, le sourire d’un ouvrier municipal, tout cela l’aurait fait rentrer dans une petite vie sans risque. Les autres l’auraient porté quelques instants dans leur sillage, juste assez pour lui donner un peu d’élan, et il serait reparti.
Mais aujourd’hui, il avait la tête trop lourde des chevaux fous de la nuit et tout cela ne suffisait pas.
Il décida d’aller boire quelque chose dans un café. Là, il pourrait peut-être communiquer plus facilement. Tous les bistrots du monde servent de ports aux marins d’eau amère, à ceux qui louvoient entre le vide et la mort, à la découverte d’une vie nouvelle. C’est là qu’on rencontre les mendiants de la tendresse.
Il traversa la terrasse et entra s’asseoir sur un tabouret.
Il y avait dans la salle, tous les types d’individus qu’une ville moyenne peut comporter.
Il trouverait bien quelqu’un avec qui il pourrait partager son mauvais rêve.
Il demanda un café et regarda autour de lui.
A une table, des touristes se disputaient le privilège de régler leurs consommations. Chacun surenchérissait dans le ridicule, pour prouver à l’autre toute l’étendue de sa politesse. Pour eux, c’était un comble de raffinement, mais pour les gens autour, c’était grotesque et incongru.
Il n’y avait pas de place pour lui et ses chevaux fous.
Au bar, à quelques verres de lui, une femme regardait dans sa direction en buvant à petites gorgées une boisson fumante. Il devina à ses yeux qu’elle ne le voyait pas; il était un figurant anonyme, étranger à son histoire.
II n’avait pas plus de relief que l’affiche collée au mur devant lui. Il tenta une ombre de sourire pour qu’elle ne se méprenne pas sur ses intentions. Aussitôt, elle regarda ailleurs. Ce n’était pas à elle qu’il confierait son angoisse.
A côté de lui vint s’asseoir un homme en short qui tenait un paquet de couches pour enfants dans les mains. Il était gras, la peau rougie de coups de soleil et ruisselait de sueur et de suffisance.
Il commanda une bière d’une voix forte et chercha parmi les consommateurs quelqu’un de plus frêle, pour y déverser son trop-plein de banalités qu’il trouvait hilarantes.
Il détourna la tête prudemment. Bien sûr, il aurait pu parler à cet homme des chevaux et du sang de la foule muette; mais il aurait ri, et ça n’aurait servi à rien.
De l’autre côté, un homme en complet veston mangeait un croissant qu’il trempait dans un bol de lait chaud. De temps en temps, il saluait quelqu’un d’un geste ample et chaleureux et conservait son sourire pour le resservir aussitôt à la personne suivante.
C’était un type d’homme classique: mangeant toujours suivant ses envies, buvant bien, parlant juste, toujours comme il faut, là où il faut, les orteils à l’aise dans les chaussures qu’il a choisies.
Le dialogue s’avérait difficile car ce genre d’individu n’attache pas beaucoup d’importance au rêve, mais c’était l’occasion de parler et il ne s’en trouverait peut-être pas d’autres dans la salle.
Il s’adressa à lui par une banalité en guise d’entrée en matière. L’homme lui répondit par un sourire poli. Il continua, l’homme hocha la tête. Il allait commencer à parler de son cauchemar de chevaux fous quand l’homme enfonça le dernier morceau de croissant dans sa bouche. Il but le reste du bol de lait pour essayer de le faire passer et, marmonnant une excuse, se replia vers les toilettes.
Resté seul, planté devant le bar, il se sentit ridicule. Il chercha autour de lui quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne serait pas comblé par un croissant et un café…
Toutes les tentatives qu’il fit, avortèrent et il restait seul avec les chevaux qui galopaient dans sa tête.
Le vide qu’il ressentait était trop hermétique, trop compact. Ce n’était pas une dépression qui aspirait les autres?
Son cauchemar avait fait pourrir sa vie et elle dégageait une odeur fétide qui rebutait les gens. Il n’avait même pas trouvé un de ces intoxiqués du malheur qui se piquaient à coup de déprime et qui se nourrissaient, en parasites, des ennuis accumulés par les autres.
Ceux qui avaient abondance de bien-être ne voulaient pas partager, et ceux qui avaient peine à vivre ne le pouvaient pas. Tous ici avaient mérité le plaisir d’être bien, et il n’y avait pas de place pour les chômeurs de l’existence qui refusaient de travailler pour gagner leurs deux sous de bien-être quotidien.
Il quitta le café avec son cauchemar qu’il n’avait pu extraire.

Le chauffeur d’un camion citerne qui arrivait rapidement, bloqua son avertisseur; mais les chevaux faisaient trop de bruit dans la tête de l’homme qui traversait la rue.
Le conducteur freina violemment; le camion heurta une voiture en stationnement, et avec toute la force de ses quatre-vingts chevaux devenus fous, il faucha la foule muette d’effroi, sur la terrasse et alla s’encastrer dans le café.

© La lisière mauve    Paul de Glecy

Les bijoux de la lettre

Les bijoux de la lettre

Un jour, on en ramasse un, par plaisir, comme une petite feuille de couleur  tombée de l’automne.

On le pose sur un coin de table, on le jette dans une boîte à l’abri des courants d’air, en attendant de le mettre avec d’autres, dans une enveloppe, comme chez lui, pour qu’il se retrouve en famille, entre timbres… Et on attend, pour classer tout ça, d’avoir un peu de temps.

Moi je les ordonnais quand j’étais malade, dans un grand album. C’était une occupation de luxe, réservée à ce temps mort, privé de vie scolaire. Ainsi je bâtissais, avec une ferveur fiévreuse, une vraie tour de Babel, où cohabitaient et exposaient les pays du monde entier.

J’ai gardé vivace le souvenir des premières vignettes postales collectées avec passion… Ah! ce Breton violet de Quimper, cette main baguée de la joaillerie française où mon enfance apprenait la vie des pauvres en admirant ces diamants dentelés. Sans parler de cet alpiniste qui est toujours suspendu, dans une faille de ma mémoire. Et que dire de l’émotion, à la limite du vertige, en recevant ce timbre de l’aviation française où un monoplan évoluait dans un ciel bleu de Prusse…

Je l’avais laissé en pleine lumière, sur mon bureau, pour le regarder et l’admirer à chaque fois que je faisais une traversée de ma chambre.

Que de pays lointains j’ai visités, que de langues j’ai entendues en lisant : « Magyar posta, Sverige » ou ce petit bout d’Amérique qui arborait fièrement :  « Rio Grande do Sul », ce vieux timbre sépia qui me fit ouvrir mon premier dictionnaire…

Et ces grands timbres, miniatures polychromes de la peinture classique dans leur cadre de papier dentelé, qui donc devaient coûter plus cher que la pauvre Marianne de Gandon…

Il y a bien longtemps, ma tante m’a donné une grosse enveloppe bourrée de timbres qu’une vielle religieuse avait soigneusement conservés, empilés lettre après lettre, messes après messes, jusqu’à l’offrande finale…  Une fois le trésor étalé sur mon lit d’enfant, j’en fus impressionné…  Les timbres venaient de partout, de tous les pays et de toutes les couleurs; cette masse me paraissait énorme… Quand je confiai ma surprise ravie à ma tante, elle m’affirma : « forcément entre religieuses les frontières n’existent pas! »

Une telle quantité de vignettes postales représentait sûrement une certaine valeur marchande, mais ça ne valait pas, à mes yeux, les timbres que ma mère avait arrachés, pour moi,  au facteur, à coup de sourires et de cafés.  Et pourtant, je sais, par expérience, combien la petite sœur avait dû intercéder quémander, solliciter, remboursant ses consoeurs en gentillesses… Et comme on ne peut pas donner que trois ou quatre timbres en cadeau, on continue de stocker, jusqu’au jour où l’enveloppe gonflée s’ouvre d’elle-même comme une valise usée… Alors, devant le trésor débordant, elle avait dû chercher un destinataire à son envoi. Et c’est moi qui fus choisi, par ricochet.

Je fus ainsi l’héritier de cette mousse chromatique et dentelée de cette grand-tante inconnue, que je remercie en ce jour, bien qu’elle fût morte depuis des lustres sans savoir combien son acte m’avait touché.

Le temps a passé, et, après la tante, c’est à moi qu’échoue la tâche d’offrir toutes ces petites taches de couleur qui représentent tant de jours de patience, de temps concentré, de vie mise en conserve reportant le plaisir à plus tard. Alors, on prend une autre enveloppe, on colle un timbre tout neuf et on envoie le magot en espérant que le plaisir donné sera à la hauteur de la fantaisie collectée. Des années de petites attentions concentrées dans ces petits tas de caresses ébauchées.

Aujourd’hui, aux portes de l’incertitude, que fais-je de mon enveloppe de rêves imprimés? Je l’envoie à mes petits-enfants que je n’ai jamais vus, au prix de l’oblitération et de la résignation… Je leur donne tous ces moments de bonheur arrachés à l’ennui et à l’indifférence… Ces enveloppes tâchées de jus d’orange et de honte que j’ai sorties de la poubelle. Ce timbre étranger que j’ai négocié à la machine à café pour le prix de la seule consommation que je pouvais m’offrir, cette heure de queue à la poste en échange de quelques millimètres de couleur en plus. Tout ça pour que mes sentiments ne restent pas Post-restants…

Si vous le savez, dites-le-moi, par courrier, et sur l’enveloppe, mettez-y un timbre de Marianne ou d’une autre dame, mais surtout, dessinez lui des moustaches, comme ça, juste pour rire, avant peut-être de pleurer…..

 

 

« Je l’ai pas fait exprès ! »

Badaboum ! Bling ! Ça tombe dans la pièce d’à côté!

Vous vous précipitez pour constater l’étendue du désastre et, devant vous, une lampe de porcelaine git, brisée sur le carrelage tandis que le visage d’un enfant pâlit en vous disant ; « Je l’ai pas fait exprès ! »
Et là ça craque une deuxième fois en vous. Resté de marbre, un peu fissuré quand même dans votre certitude et votre calme, vous lâchez à voix basse :
« Comment ça, je ne l’ai pas fait exprès ? Mais, c’est bien la moindre des choses !
Il ne manquerait plus que ça ! Que ce soit volontaire !!!
J’imagine : tiens je vais faire mal à Papa, je vais casser le vase de Mamie… Le seul cadeau qu’il a vraiment aimé recevoir… »

Et pourtant, tout compte fait, ce n’était qu’une bévue de la fatalité, qu’une bavure de la maladresse… C’était prévu, puisque ça c’est produit !
Mais après tout, c’est celui qui passait par là qui a été la victime… Classique ! C’était écrit dans le grand livre des conneries…
La preuve; ça aurait pu être un autre vase, plus petit, ou même mieux encore, chez quelqu’un d’autre… mais non, c’était obligatoire !
Moi qui criait, je n’étais que le propriétaire du vase. Mais c’est lui, le vase, qui était la vraie victime. Ma fille, elle, n’était que l’habitante d’une robe dont les plis avaient déstabilisé le vase, et pourtant, elle n’en voulait pas à cette robe !
La preuve, c’est que, si quelqu’un d’autre l’avait portée, le drame serait arrivé de la même façon… Alors la responsabilité était largement partagée…

Un peu honteux et un peu convaincu, vous ramassez les morceaux, et vous vous retenez de leur reprocher de vous avoir abandonné, d’avoir rompu votre liaison pour, presque rien…

« Je l’ai pas fait exprès ! »
J’essaie d’en rire, mais c’est une phrase qui me fait encore mal au coeur. Parce qu’elle remue mon passé, parce qu’elle réveille ma colère, et mon regret de l’avoir exprimée. Parce que ma fille la criait tellement fort, qu’elle ajoutait de la gravité à un évènement que nous tentions de minimiser. Parce qu’elle était tellement désolée, qu’elle ajoutait des éclats de voix aux éclats de verre…
Aujourd’hui, j’ai oublié la couleur des objets, mais pas la portée de mes colères.
Il reste des petites fentes dans la porcelaine de ma conscience…

VAGABONDAGES (je l’ai « crue si fort »)

Quelques fois, on aimerait bien sourire à quelqu’un dans la lande d’un après midi un peu trop calme.

Il suffit d’ouvrir les volets et de chercher un ami dans le jardin.

Au début on ne voit que des passants arrêtés dans les parterres de fleurs. Mais c’est normal, les plantes se connaissent trop pour se sourire continuellement.

Alors, laissez  errer votre regard aux hasards des couleurs, ne cherchez pas la complicité avec les roses ou le rire d’un  oiseau, attendez que la nature vienne à vous.

Au bout de quelques instants, vous vous habituerez à la place des choses, aux lumières des  instants. Et vous verrez comme les fleurs deviennent des amies. A un moment, vous serez attiré imperceptiblement par l’une d’elles, sans le vouloir, par la corolle d’une rose qui danse dans le chant du merle,  par l’oriflamme d’une autre qui claque dans le vent, par l’éclat de rire des myosotis qui se poussent dans les couloirs du potager.
Alors prenez la fleur toute entière dans votre regard, caressez la des yeux, et laissez fleurir votre sourire.

Quand vous la verrez rougir légèrement, sur la pointe d’un pétale, vous ne serez plus jamais seul.

©VAGABONDAGES Paul de Glécy

Aujourd’hui, Je n’ai plus envie de parler…

Aujourd’hui, je n’ai plus envie de parler…

J’ai peur de m’ouvrir et de me perdre.

Il est des sentiments fragiles qui ne supportent pas le voyage d’un cœur à un autre.

Quand on a la chance d’avoir une mésange qui se pose dans son jardin, il ne faut pas ouvrir la fenêtre pour la voir mieux. Elle reste un peu floue dans l’herbe, mais la vitre mouillée par la buée lui donne des irisations de conte de fée.

Le passereau devient un oiseau des Iles; un peu d’exigence et il ne serait plus qu’un moineau qui fuit.

Les mouvements brusques fissurent les joies d’un instant

C’est avec le temps qu’on apprivoise le bonheur.

Grain de fable

Vagabondages (dans l’échancrure du jour)

Quand on ouvre les volets de la maison, on ne sait jamais qui va entrer par l’échancrure des rideaux…

Ça peut être une odeur d’océan, qui viendra mouiller votre regard et vous emmènera courir sur le sable de votre imagination.

Ça peut être un chant d’oiseau qui percera le gris que le soleil boudeur a déposé sur votre jour.

Ça peut être une cigale échappée d’un souvenir qui vient chercher un peu de chaleur dans votre espoir.

Quelquefois, ce n’est que le vent qui vous rapporte le parfum que vous avez oublié sur le bas côté d’un rêve, quand vous aviez le coeur ailleurs…

Et, quand vous aurez fait le plein de vous-même, il faut vite refermer les volets, et garder prudemment toutes ses richesses,  au secret, avec les envies d’enfance.

Paul de Glécy ©Vagabondages

Vagabondages (pour inventer une montagne)

Pour inventer une montagne, il y a plusieurs recettes. Si vous en avez les moyens, achetez un billet de train et allez en planter une derrière la fenêtre d’un chalet.

Si vous êtes un peu plus serré dans votre budget, attendez patiemment l’époque des étrennes et la poste viendra vous en accrocher une sur le mur du salon.  Mais il existe un moyen encore plus économique et surtout plus rapide de créer une montagne.

Il suffit de regarder autour de vous, il y en a partout. Si vous habitez dans la région minière, vous en avez plein l’horizon, il suffit d’un peu d’imagination pour les blanchir. Au bord de la plage, il suffit de les verdir, dans le jardin, les taupes ont fait le principal, il suffit de les agrandir, et si vous habitez dans une région désespérément plate, il suffit juste de faire un effort d’imagination.

Allez chercher dans votre mémoire, un souvenir de leçon de géographie, rappelez vous la cloche qui sonnait dans une chanson à la mode, souvenez vous du goût de vanille glacée des foires de l’enfance,

Vous mélangez bien le tout, un jour de contrariété, et vous laissez refroidir un jour d’ennui ; c’est prêt, il ne reste plus qu’à partir en montagne.

Pour revenir, il suffit d’attendre qu’un souci vienne vous déranger dans votre bien être. Prenez quand même des précautions, même si l’ascension semble facile, la descente est toujours un peu périlleuse.

Paul de Glécy   ©VAGABONDAGES

LES OISEAUX DE CRAIE

Quand on commence à ressentir les irritations causées par le frottement du temps sur l’épiderme du quotidien, on se retourne souvent pour observer la trace de ses pas, dans l’argile du passé.
Pour regarder sereinement devant, il faut pouvoir chercher, dans sa tête, la pièce qui va donner du sens au puzzle du futur. Si l’on a été économe des Joies à venir, on peut trouver, dans le ciel de l’incertitude, des nuages qui ressemblent encore au bonheur. Les oiseaux de la félicité se poseront toujours dans les clairières des vieilles forêts, si le bûcheron des jours a su garder des graines de folie dans les poches de son existence.

Lorsque j’étais enfant, j’avais gardé sagement quelques espoirs pour la soif de vivre. Je franchissais ainsi allègrement la trentaine, dépensant les découvertes que J’avais épargnées.
J’en gardai pourtant deux prudemment : je n’avais jamais mangé de goyaves, ni goûté au charme caillouteux d’Etretat.
C’est dépassant la quarantaine de quelques langueurs, que je m’autorisai à croquer dans l’une de ces envies, avant que le temps ne vienne irrémédiablement me la gâter.
Par gourmandise, je souhaitai encore faire gonfler mon plaisir en trempant quelqu’un dans cette dégustation.   Une falaise et quarante ans d’attente, il y en avait largement pour deux : de la craie pour toute une vie, et vingt ans chacun pour l’écrire…

Bien sûr, j’aurais pu chercher quelqu’un ayant fait la même démarche que moi, mais je voulais multiplier mes joies sans diviser mon idée… Son plaisir à lui eût déteint sur le mien.
Certes, bien des gens doivent être aussi ignorants des blanches falaises que je le suis toujours du ciel du Sénégal, seulement voilà, jamais Je n’ai rêvé de ce pays, et surtout avec autant d’années d’arriéré.
Il me fallait un témoin neuf, sur qui mon bon-heur allait rebondir, qui refléterait mon plaisir quand mon idée perdrait de la force, comme un lac prolonge les ronds de la pierre qu’un enfant a lancée dans ses eaux.
Il me fallait pourtant quelqu’un de proche affectivement, au cœur assez fin pour apprécier pleinement les effluves sentimentaux de mon propre projet. Alors que j’hésitais, le choix fut fait à ma place par une compagne à qui J’en avais parlé, un Jour de grand vent, quand les confidences s’envolaient dans le tourbillon des souvenirs,..
Pouvais-je espérer mieux ? Elle allait ajouter son envie à la mienne, à l’abri de mon propre sillage. J’avais accepté sa présence avec enthousiasme, mais dans les jours qui suivirent, je commençai pourtant à me demander ce qui l’avait poussée exactement à s’inscrire pour mon voyage…
Etait-ce un sentiment de voyeurisme devant la virginité d’une idée nue, l’impression de participer à une première, à un rêve en version originale… ou tout simplement le privilège d’être l’unique témoin de la concrétisation d’une attente de quarante ans ? Je ne le savais pas, et ne le sais toujours pas aujourd’hui, mais c’est ainsi que mes sentiments du moment allèrent couronner mes délires d’enfant, comme une cerise sur une pâtisserie levée pendant bien longtemps…

Quand j’arrivai sur la place, la gare avait déjà laissé échapper quelques voyageurs. Je savais qu’elle ne serait pas dans les derniers, mais pas dans les premiers. C’est moi qui devais apporter l’enthousiasme, les minutes en avance, poser mes mains entre les fractures du temps pour ne pas glisser dans l’ennui spongieux.
Elle fut vite là, remontant le flot des transportés qui allaient au travail. Le jour était bien choisi, j’étais déjà à contre-courant. Tenant un petit sac de cuir dans les mains, elle arborait un sourire complet ; moitié fierté d’être conviée, moitié plaisir d’être présente.
Elle entra sans perdre de temps dans la voiture et, s’acquittant rapidement du baiser réglementaire, s’installa confortablement pour le voyage. D’un geste rapide sur la manette du clignotant du véhicule, je tournai fébrilement la première page de mon aventure.
Pendant quelques minutes, nous ne parlâmes pas. Elle lissait sa jupe et moi je redoublais de prudence sur la chaussée, en bon chauffeur qui ménage sa monture pour une longue course.
Le fruit de l’imagination était là, posé dans la lumière du matin, dans son écorce d’inattendu : personne n’osait y planter les dents. Par pudeur et par facilité, elle évoqua les embouteillages de la ville, la foule du train et tous les soucis que lui imposait cette escapade. Acceptant de rester dans les faubourgs de mon histoire, je répondis sur le même ton, narrant ma précipitation et les préparatifs de la journée,
Je ne sortis de ma réserve qu’au moment où ses arguments tendaient à me faire croire que c’était moi le privilégié à qui l’autre accordait une sublime faveur.
Voyant le fanion du plaisir s’effilocher au vent du discours, je caressai sa joue d’un revers de main, pour essuyer la poussière d’humeur qui s’y était déposée.
Elle accepta l’offrande et regarda les magasins par la fenêtre.
Ce fut la première halte dans la course. Je m’étais peut-être laissé emporter ; j’invitais, avec joie, une amie à déjeuner et j’insistais lourdement sur le fait que c’est moi qui apportais la brioche.   Comment pouvait-elle être détendue ?
Je me promis de prendre garde à mes élans d’orgueil et la route qui serpentait dans les villes connues était une bonne transition entre la vie courante et le grand moment à venir.
Cependant, si elle avait accordé une trêve aux deux oiseaux migrateurs, elle n’avait pas accordé son pardon. Il fallait que je me rende à l’évidence, elle n’était pas décidée à me remercier pour mon  » invitation au voyage « .
J’étais pris entre le désir de penser qu’elle ne s’imaginait pas à quel point ce périple était important pour moi, et la peur de croire que j’avais quelque peu surévalué la portée de mon idée.  Etait-elle heureuse d’être associée à un rêve dans toute sa superbe enfin réalisé, ou voulait-elle éviter qu’une autre soit invitée à cette première, une autre qui aurait pu y trouver plus d’intérêt ? De toute façon, je n’emmenais pas quelqu’un à Btretat pour lui faire signe du haut de la Falaise, je le voulais à mes côtés… Osant une question, je fus satisfait.
A partir de la petite ville où nous étions, elle ne connaissait plus la région. Enfin, après une bonne centaine de kilomètres, nous étions vierges. Nous allions pouvoir commencer à vivre mon aventure.
Nous décidâmes, d’un commun accord, de baptiser cette nouvelle enfance avec un café bien noir.
Quittant la voiture pour nous rendre dans un bistro, nous nous sentions étrangers au paysage, enfin habitant la môme histoire.
Dehors, l’air était humide, tout chargé de sel. La mer devait être proche, mais j’évitai de regarder au loin, de peur qu’une toute petite falaise ne profitât de mon hésitation pour venir s’insinuer dans mon paysage.
Dans la salle, un couple un peu plus âgé que nous déjeunait. Je saluai poliment et l’homme avec un fort accent me répondit aussitôt.
J’eus tout de suite envie d’engager la conversation. Des étrangers, hors saison, de passage dans un café perdu, vivaient certainement une aventure particulière. C’était peut-être l’occasion de raviver un peu, auprès de ma compagne, l’originalité de mon voyage.
Au bout de quelques minutes, les frontières étaient abolies. Les cafés étaient brûlants et amers, mais pas autant que les pensées qui naissaient en moi.
Le mouvement était lancé, et alors que mon plaisir était encore entier, il me sembla que mon amie en était déjà revenue. Au lieu de tenter d’expliquer le pourquoi de notre présence, elle s’enquérait de savoir ce qui amenait ces braves gens ici. Elle subodorait des raisons passionnantes, des causes poignantes, et moi, je restais avec ma falaise sur le cœur, aussi insignifiante qu’une carte postale qu’on relit. Prétextant la route qui restait à faire, je levai le siège, avant de déclarer la guerre, en demandant si elle ne préférait pas partir avec eux.
Je peux avouer aujourd’hui que, si je n’avais pas craint que l’homme ne me sorte un débarquement de derrière les souvenirs, ou que la femme ne me fasse parachuter une histoire d’amour entre les barbelés, je serais monté au front, défendant mon délire devant l’invasion des rêveurs immigrés…
Nous repartîmes ainsi, devisant sur les raisons qui poussent les gens à fréquenter les côtes de la Manche, en dehors des guerres… bien évidemment…
Roulant à nouveau, je regardais furtivement ma passagère. Cette rencontre l’avait épanouie ; essayant de ravaler ma jalousie, je me demandais pourquoi une incertitude pouvait être plus sédusante qu’une idée connue. Puisque je ne lui avais pas encore confié le bonheur que je ressentais à l’emmener dans mon caprice d’enfant, elle me promenait dans ses souvenirs de femme, évoquant les rencontres qu’elle avait faites dans les villages du parcours, me montrant les auberges où elle avait connu des moments forts.
Il était temps de faire quelque chose, car chemin faisant, elle collait tranquillement sa carte du tendre sur mes plans d’Etretat.
La route m’étant familière, la situation n’était pas critique, mais en arrivant dans l’inconnu des premières collines de Normandie, il devint urgent d’intervenir. Passant devant le jardinet d’une maison préfabriquée, je freinai brutalement. Les mains sur le pare-brise, les fesses en l’air, elle n’eut pas le temps de crier ; j’étais déjà revenu, lui apportant trois jonquilles et une touffe de terre.
Je ne sais si mes fleurs mouillées l’impressionnèrent plus que mes fleurs de rhétorique, ou si le cahot brutal l’avait fait sauter de son sillon du quotidien, mais j’eus droit à un sourire, et à sa première vraie parole :  » T’exagères !  »
C’est alors qu’apparut le premier panneau indicateur mentionnant l’existence physique d’Etretat. Un peu par défi, je m’arrêtai et le regardai longue-ment. La réaction agressive attendue ne vint pas. Finalement», elle était satisfaite, le cirque commençait…Il allait enfin se passer des choses !
Je ne sais toujours pas aujourd’hui si elle avait compris que le site même n’avait pas d’importance, que je venais voir mon enfance, une idée plus qu’une falaise.

Quand nous arrivâmes à proximité de la côte tant attendue, je changeai brusquement de direction et empruntai un chemin de terre qui menait à un petit bois. La surprise du virage passée, elle me regarda. Elle allait se retrouver dans un terrain de connaissance et de certitude.
Ce rapprochement était nécessaire, l’idée devait être étayée, il fallait qu’on se refasse coïncider. Et puis c’était peut-être l’occasion de se retrouver ou de se séparer devant les falaises d’Etretat comme devant les murailles de nos forts intérieurs.
Quand elle descendit de la voiture, le vent souleva un peu sa jupe. A ma surprise, j’aperçus qu’elle portait des bas. Si curieux que ça puisse paraître, j’en fus ému ; mais pas d’un émoi sensuel, je fus touché de voir qu’elle aussi avait un cadeau.
On avait chacun apporté de la dentelle, moi dans ma tête et elle sur son corps, et parce que chacun voulait donner, on était prêts à se battre.
Je la serrai contre moi et, lui prenant la main, la fit tourner pour étaler sa corolle de fleur noire dans l’air du sous-bois. Elle retint sa jupe pudiquement. Elle acceptait que je la prenne du regard, s’offrait au souffle du hasard, mais était réticente à se montrer d’elle-même.
Je n’en cherchai pas plus, les galets d’Etretat ne sont-ils pas aussi réputés que ses falaises ?

Et c’est ainsi qu’à quelques brassées d’herbe de la mer, nous traçâmes un trait d’union entre deux mondes, ajoutant aux vibrations de l’air un tremblement qui fit s’envoler deux oiseaux des bois à la rencontre des oiseaux de mer.

Quand nous repartîmes, elle était devenue gentille, douce ; depuis ce matin, mon hésitation, mes propos circonstanciés et analytiques n’avaient été que des platitudes… Etait-il possible qu’on puisse préférer mes mains de tous les jours à une idée de toute une vie ? Fallait-il simplement un choc pour briser l’importance d’elle-même, cette gangue d’individualisme qui l’empêchait de s’associer entièrement à moi ?
Enfin, après bien des heurts et des tâtonnements, nous étions deux pour affronter le moment.
Arrivés sur la place d’Btretat, il est clair qu’elle eût trouvé merveilleux de se précipiter main dans la main vers l’objet de mes délires ! Mais je n’étais pas encore tout à fait mûr. Le roulement infernal des galets aurait écrasé le bourgeon fragile de ma folie.
Tant que je n’avais pas franchi le pas, je demeurais du côté de ma jeunesse, avec cette virginité attirante, avec mon paquet-cadeau dans son emballage d’émotion.

L’après-midi était bien avancé, quelques rares touristes déambulaient dans la ville. Je me sentais fort de ma différence et pourtant anxieux.
C’étaient à la fois un couronnement et une fin. J’avais artificiellement donné de la valeur à un détail, et j’en étais le bénéficiaire et la victime. J’étais prêt à regretter ma démarche. J’avais moi-même mis une barrière à mon âge ; d’une falaise j’avais fait un cap et j’avais soudain peur de le franchir.
Il fallait que je m’appuie sur quelqu’un, non plus pour magnifier, mais pour oser. Je décidai de faire une autre pause dans un café. Ce recul pouvait redonner de la matière à ce petit fait qui allait pourtant me faire vieillir prématurément… Ma compagne accepta ; le cirque continuait.
Dans le restaurant, des praticiens des nourritures terrestres s’appliquaient., C’était à celui qui en rajouterait. Ça sentait la cuisine au beurre et le compliment de gargote.
Nous avalâmes nos cafés et j’emmenai mon amie avant que ma falaise ne lui paraisse indigeste et que ses oiseaux de craie ne viennent picorer dans l’assiette de ces gallinacés.

Le soir allait tomber, Je ne pouvais plus différer l’entrevue sans que mon conte de fées ne prenne des allures de farce. J’avançais lentement vers la mer, les yeux à moitié fermés, comme un adolescent qui s’attend à voir une femme nue pour la première fois.
Quand je mis pied sur la plage, j’hésitai encore. De quel côté al lais-je tourner la tête ? Ma compagne, plus impatiente ou moins concernée, dut s’extasier devant le spectacle, mais le bruit de l’eau sur les galets avait couvert ses cris. Je regardai vers la gauche… Les fameuses falaises n’y étaient pas, mais un chemin de terre menait en haut des rochers.
Je décidai sur-le-champ l’ascension. Je les voulais face à moi. Cette fois, l’amie, plus modeste dans ses désirs, tiqua. Il me fallut faire preuve de conviction, et quelques allusions à la forme physique emportèrent le  » marcher « …
Arrivés au milieu du chemin, nous avions fait face au péril des rondins glissants, nous avions essuyé la vulgarité d’un nez coulant dans le froid qui tombait, sans parler du vertige qui s’emparait petit à petit de ma compagne.
Elle commençait à moins apprécier mes fadaises
d’Etretat.
Quand nous atteignîmes le sommet, je devinai le joyau derrière moi, serti dans quarante ans d’attente. Je saisis la main de ma voisine de cœur, et plongeai en son regard pour trouver la force de me précipiter dans le gouffre de l’âge.
J’y rencontrai les vagues de la mer, entre deux tempêtes, quand elles hésitent à rendre les marins, les voyageurs partis à la limite du vent, pour les îles de l’errance. Il était clair que je ne pouvais plus reculer, il fallait que je saute, dans le vide ou dans l’avenir.
Je respirai profondément et me retournai…

Le brouillard s’était levé, cachant entièrement, de ses voiles de brume opaque, les Falaises d’Etretat…

Deux oiseaux couleur de craie crevèrent le ciel et nous frôlèrent de très près, comme le bonheur, échoué ce jour-là sur les murailles de l’enfance.

Paul de Glécy Si les oiseaux s’étaient trompés. . .

MESDAMES MES POULES

Elles étaient deux. Une noire, dans une robe pied de poule, sombre et brillante et une autre dans un tailleur pourpre emplumé sous les manches.
L’œil clair, la patte élancée; deux vraies demoiselles.

Il fallait les voir déambuler, dans le gazon, la tête haute, le poitrail arrogant, le bec délicat cherchant des pierres brillantes dans le hasard des chemins. Dédaigneuses comme des adolescentes trop bien soignées, elles étaient persuadées que les grains de blé poussaient naturellement dans le creux de mes mains.
Par moments, elles venaient me faire des œillades, comme deux religieuses devant l’hôtel, pour être plus près de leur seigneur. Et là devant la gentillesse de mes deux graçouillettes, mon cœur se mouillait, ma main s’ouvrait et distribuait sans compter, ces germes de pain qui auraient nourri bien des vies hors de ce jardin.
Il fallait voir les deux princesses qui se chiffonnaient pour piquer le cadeau de sa voisine, le croupion à l’air, décroisant les pilons, ignorant l’homme cultivé et raffiné qui auraient préféré le sourire d’en face, même édenté, à ce frou-frou de fesses emplumées.

Et ces deux pécores couraient par monts, par veaux et même par moutons, guettant les troupeaux d’abeilles comme deux chiennes énervées…
Ce qui est incroyable, c’est que ces deux jeunes écervelées, qu’on pouvait penser ouvertes aux rencontres, revenaient tous les soirs avant qu’il ne tombe dans la nuit.. Elles rentraient sagement dans leur composteur en plastique, poulailler rustique dans le plus pur style Formule 1.
Et moi j’allais jalousement refermer la porte de ce gynécée, en embrassant mes protégées, à pleines plumes, toutes les deux serrées l’une contre l’autre dans mes bras…
Elles allaient se coucher, ignorant tout des soirées gallinacéennes, lieux de rencontre du monde de la nuit avec ces jeunes coqs aux becs longs et ces vieilles cocottes aux plumes grises.
Elles dormaient blotties au chaud et au tendre dans une nuit poussinées de poulettes douillettes.

Un matin, à l’heure du cocoricoré,  je fus même grand père d’une future « hommelette »… Mes deux poulettes m’avaient fait naître un œuf sur le plat en pleine montagne, même pas étonnées devant ce miracle de la féminité, pas inquiètes du tout d’avoir donné naissance à cet œuf sans la moindre collaboration masculine…
J’en étais fier, car, finalement, c’est moi qui avait mis les petites graines dans leur gamelle en faïence.

Évidement tout n’était pas rose…
Un vieil homme et deux jeunes poulettes, un jour, ça pose des problèmes.
A la fin des vacances, il fallait penser à repartir au travail…
Comment ne pas prévoir les remarques acerbes des voisins de palier sur la présence de mes deux petites amies partageant le même appartement, au cinquième étage d’un immeuble dans la métropole suburbaine…
La différence d’âge, de sexe, et même de race… Vous connaissez la jalousie étroite des solitaires et des blasés de la ville….
J’aurais dû les laisser dans une famille d’accueil, en leur faisant croire que c’était le moment de « leurs » vacances, en priant que les hôtes ne feraient pas le réveillon de Noël chez eux…
Comme on isole deux jeunes péronnelles dans un couvent pour couver sans enfants…

Et puis ce fut le drame…..La faute, je ne suis pas rentré la nuit.
Je les laissées seules pour accompagner une oie blanche de « pas sage »….
Leur chambre est restée ouverte à tous vents. Quand je rentrai, l’aube s’était installée, et personnes ne frappait à ma porte.

Quand j’allais voir mes jeunettes, je ne trouvais que des sous-vêtements déchirés de plumes rougies. Je n’étais pas là pour entendre leurs cris ensanglantés. Il y avait encore des traces de lutte partout. Un sadique à longue queue était passé par là ; un voleur en série, un violeur de bonheur, un assassin récidiviste, un renard sans remords.

Aujourd’hui, le soleil a séché les tâches de sang et le vent a disséminé le restes des plumes arrachées… Mais le temps ne m’a pas fait oublié les deux petites poulettes qui pétassaient dans mes fougères…

Colette de GlécY

PHOTO-CHOC

Joseph était photographe.

Au début, comme tout le monde, il avait fixé les moments jugés importants de sa vie de famille, puis, petit à petit, il s’était intéressé aux éléments extérieurs du décor.
Chemin faisant, il avait appris à maîtriser la technique et il était parvenu à photographier une réalité qu’il remodelait suivant ses états d’âme.
Fort des compliments de son entourage, il avait fini par abandonner son métier et il s’était lancé à corps perdu dans sa nouvelle passion. Il avait vendu quelques clichés et arrivait à en vivre, fortement aidé par le salaire de sa femme.
Dans le petit village d’Ardèche où le couple et le bébé passaient les vacances, Joseph essayait de moissonner les images qu’il exploiterait pendant l’hiver.
Les premiers jours, il avait photographié ça et là, tout ce qui dépassait du quotidien, mais son œil s’était vite habitué au relief extérieur et il ne trouvait plus grand-chose à mettre devant l’appareil. Il ne lui restait bien souvent que des images intérieures, faites de désir ou d’aversion, qu’il tentait d’accrocher à la réalité, en recherchant de plus en plus loin, des supports propices.
Un matin, il partit de bonne heure emmenant avec lui tous ses objectifs, comme un chasseur emporte différentes sortes de cartouches, ignorant quel gibier il va rencontrer.
Tandis qu’il gravissait un sentier étroit et rocailleux, il était réceptif à tout ce qui parvenait à ses sens à l’affût.
Léché par les premiers rayons du soleil, il eut l’impression qu’une femme l’avait précédé, laissant derrière elle, un sillage musqué. Elle avait dû courir car le parfum était humide et tenace, et des lambeaux de dentelle restaient accrochés aux ronces, là-haut, à la cime des montagnes. C’était la nuit qui venait de fuir et il assistait au réveil de la terre. Il sortit son appareil de la sacoche pour saisir ce moment, mais ne trouva rien qui le satisfît.
C’était un instant de vie délicat, avec un goût d’éternité; une image qui ne se laisse pas figer dans la gélatine des photographes. . .
Il se remit en marche, heureux de constater qu’il était perméable aux choses qui l’entouraient.
Le sentier qu’il avait emprunté s’arrêtait bientôt devant une chapelle de pierres sèches, bâtie sur une petite butte. C’était une sorte d’ermitage dans lequel des fidèles devaient venir prier le jour de la fête du saint patron du village.
Se félicitant d’avoir pris ce chemin, il gravit quelques marches et se retrouva sur un perron de granit.
Dans une niche, au-dessus du portail, une statue de pierre moussue dédiait l’édifice à Saint-Régis. Il prit le Saint homme en photo en se disant qu’il lui devait bien cela.
La porte en châtaignier était hérissée sur toute sa hauteur d’une double rangée de clous, forgés à la main, formant une grande croix de fer. Il avait déjà vu cela sur le portail de l’église de la commune. C’était une coutume ancienne qui alliait la décoration à la protection; les pointes acérées dissuadaient les rôdeurs qui auraient pensé forcer 1’entrée.
Joseph poussa prudemment la porte qui bougea en grinçant mais ne s’ouvrit pas. Une serrure ancienne la tenait fermée.
Il regarda par une fente du bois. Il ne vit tout d’abord qu’un petit autel de marbre orné de deux chandeliers de cuivre. Puis, ses yeux s’habituant, il remarqua des bancs, et, sur les côtés, deux grands tableaux,
A gauche, il discernait la vierge gisant par terre, abîmée dans la souffrance sous le Christ cloué sur la croix. A droite, elle allaitait son fils sur ses genoux.
Joseph ne savait pas pourquoi, mais il sentait qu’il y avait une photo à faire dans cet édifice. Il passa délicatement un bras par la fente de la porte et essaya de débloquer la serrure. Des morceaux de rouille tombèrent, il s’arrêta.
Il aurait suffi d’un coup d’épaule, mais, la présence des clous rouillés l’en empêchait. Il recula de quelques pas et regarda l’ensemble; les planches étant rongées par le temps aux extrémités, il n’y avait qu’à lever la porte vers le haut pour la faire sortir de ses gonds.
Ayant trouvé le moyen d’entrer, Joseph s’assit sur les marches et réfléchit.
Depuis longtemps, il archivait dans sa mémoire, toutes les photos qu’il souhaitait faire. Parmi elles, il y avait l’image d’une jeune fille nue, à genoux, les cheveux dénoués sur les épaules, priant devant un autel noyé dans une pénombre romantique.
Il avait ici tous les atouts nécessaires pour réussir. Il bénéficiait du bâtiment, du cadre, et surtout de l’isolement qui lui permettrait de travailler tranquillement.
Quand il faisait des photos de nu, ses clichés étaient empreints de tendresse et de charme, mais les gens bien pensants avaient le temps de s’indigner avant de pouvoir constater, sur le papier, la preuve de ses bonnes intentions.
Pendant qu’il cherchait vainement le modèle qu’il pourrait employer, le souvenir du tableau de la vierge lui revint en mémoire et le déclic se fit.
La vierge allaitant l’enfant Jésus…
Il hésita un moment pour dissimuler son matériel photographique dans les genêts, mais le ciel s’étant soudain émaillé de quelques nuages, il préféra l’emmener avec lui. Il redescendit prestement le sentier. II était sûr d’avoir « l’idée »…

Vers cinq heures, le ciel était couvert, une lumière irisée flattait la montagne. Le temps qui n’était pas propice aux excursions le mettait à l’abri de la visite d’éventuels promeneurs.
Pendant qu’il gravissait le sentier de l’ermitage, son fils sur les bras, Joseph expliquait à sa femme ce qu’il voulait faire passer dans son image.
Elle, flattée de pouvoir aider son mari dans son travail, éprouvait un réel plaisir à être ainsi mise en scène. Elle connaissait ses photos et savait son affection. Elle lui faisait confiance, sachant qu’il ne déclencherait pas son appareil sans qu’elle ne soit à son avantage.
Quand ils furent devant la chapelle, il se rendit compte qu’il avait omis sincèrement de lui dire que la porte était fermée. Comme il la sentait réticente alors qu’il soulevait les planches en faisant levier avec une branche, il trouva un argument convaincant. Si le portail était forcé facilement par lui, il aurait pu l’être aussi aisément par des voleurs à la recherche d’objets anciens. Il rendait ainsi service au bon St Régis en malmenant quelque peu son huis. Les autorités locales, échaudées à bon compte, auraient à cœur de remplacer le système de fermeture défaillant par un autre plus efficace, et les richesses du culte se retrouveraient à l’abri.
La porte sortit de ses gonds et la gâche rouillée de la serrure roula sur les dalles.
Joseph fit passer sa femme et son fils dans la chapelle.
Comme il ne parvint pas à remettre la porte sur ses gonds, il la coucha sur le côté et la rentra dans la salle. Là, il la prit précautionneusement par les pointes et l’appuya contre le chambranle du portail.
Le village était trop loin, en bas dans la vallée, pour que quelqu’un puisse remarquer que la croix de clous était tournée vers 1’intérieur.

Tout était en ordre, il pouvait être entièrement à son art.
Tandis que Joseph embrassait tendrement son fils, sa femme se dévêtit.
Quand elle fut nue, elle dénoua ses cheveux qui déferlèrent en vagues lourdes jusqu’au creux de ses reins.
Joseph sentit son cœur se serrer; jamais il ne l’avait vue aussi belle qu’aujourd’hui, dans cet écrin de pierre.
La lumière, venant du ciel bas, filtrée par les vitraux, courait sur les veines de sa peau et sur celles du marbre de l’autel.
Sa femme avait les yeux de la Vierge, son fils avait les mains du Christ.
Dans leur nudité, ils renaissaient tous deux pour lui. Il allait peindre l’amour, Dieu était avec lui.
Il fit asseoir son épouse sur un banc, sous le tableau de la vierge allaitant. Il mit son fils sur ses genoux et l’enfant posa de lui-même sa tête sur le sein de sa mère.
Il prit alors son appareil photo, y fixa le flash et recula pour avoir une vue d’ensemble. Dehors, un grondement de tonnerre roulait dans le lointain et Joseph, tremblant, sentait monter en lui, avec la tension de l’orage, une force créatrice décuplée.
Derrière l’autel, la statue de Saint Régis semblait sourire comme si 1’évangélisateur donnait son assentiment pour la communion proche.
Joseph se plaça sous le cadre de la vierge martyre, effondrée sous son fils cloué sur la croix. Là, l’œil rivé à l’appareil photo, il cadra la scène.
A l’ombre de la croix de clous, sa femme, dans sa nudité virginale, était devenue la Vierge du tableau.

Quand il appuya sur le bouton du déclencheur, il ne sut si c’était le flash ou la foudre qui avait fait jaillir l’éclair aveuglant.
Dans le grondement terrible qui suivit, il se rendit compte que la porte avait basculé. Il se précipita pour la redresser.
Quand elle fut droite, il recula en titubant, ivre d’effroi…
Son fils était cloué sur la croix. La mère gisait effondrée sur les dalles.

Dehors, l’orage avait cessé.

Paul de Glécy La Lisière Mauve