L’été au manteau d’étoiles,

L’homme au grand manteau troué
Avance sur la ligne d’horizon
Des oiseaux le suivent pépiant
Il ne paraît pas entendre
Bercé par une musique intérieure
Dort-il en cheminant ?
Ou seulement a-t-il les yeux clos
Et regarde les paysages indemnes
Avant les flammes lorsque l’eau absente
Enfouie dans l’océan a choisi le sommeil
Seule parade pour ne pas disparaître
Dans une tempête qu’elle n’a pas provoquée
***
Au même titre que les tanks
Les camions deviennent des armes mortelles
Quand leur conducteur lobotomisé
Par des démons appuie sur l’accélérateur
Comme un bourreau sur sa plaie – et explose –
Alors les oiseaux apeurés quittent les arbres
Dont les feuilles métalliques tremblent
Le vacarme des sirènes couvre
La musique lancinante produite par ces feuilles
Dont le vernis renonce à luire dans la nuit
Où les mots inefficaces n’ont plus de place
Ni les étoiles clouées sur le ciel

***
Aconitum,

Derrière le sourire vaporeux des calices
S’avance le rictus, léger, presque volatile
Il suffira de poser le mot au bon endroit
Pour que la fleur découvre ses épines
Dans la corolle douce
Si tu as la chance du hasard, blanche,
Tu passeras entre les gouttes de sang
Finement perlées
Sinon tant pis pour toi nouvel héritier
De la haine paisible
Tu arroseras les enracinées pousses
De la doxa vénéneuse.
***
Le sang à la tête les pendules s’agitent
Enivrées d’étoiles et de lumières inaccessibles
Les voix s’entremêlent désaccordées
Tandis que les arbres dénudés courbent leur silhouette
Sous le poids des corps suspendus
Seule la nuit demeure au-dessus des ombres
Hors d’atteinte hors de tout
En apparence sereine elle vibre cependant
Et donne sa puissance au jour si las
Pour qu’il offre enfin aux âmes brûlantes
Les mille caresses des larmes de l’aube

Dans les plis de ce  » manteau »froissé mais solide: Eclaircie à la boutonnière, 4A dans la pochette en soie, bibi dans la doublure, et Elisa dans le revers de la manche satinée.

Sur le poète et le poème…

« Le poète, en écrivant, devient d’une certaine manière le poème qu’il écrit – et le poème, en s’écrivant, devient d’une certaine manière le poète qui l’écrit : l’un et l’autre s’identifiant en se modifiant l’un et l’autre et l’un par l’autre. »

Jean-Claude Renard.

Poèmes de Vénus Khoury-Ghata

Poèmes de Vénus Khoury-Ghata

 

 

« Le vent ne sert qu’à ébouriffer les genêts

à donner la chair de poule au renard

avec lui il faut consentir comme avec le diable

 

Elle n’eut pas d’enfants pour ne pas engendrer des morts

pas d’arbre pour ne pas s’encombrer de son ombre

ni de murs d’argile qu’elle pétrissait donnait un pain friable apprécié des serpents

 

elle n’eut pas de chemin non plus

son ruisseau s’était tailladé les veines de chagrins entassés

et la Grande Ourse n’était pas praticable au mois d’août

 

dans sa bassine de cuivre ses confitures bouillaient avec les étoiles »

 

 

« Quelle est la nuit parmi les nuits » (2004).

 

 

« C’était novembre en pluies acides et neiges noircies par l’usage

Nous classions les feuilles mortes par ordre de taille pour faciliter la tâche de la forêt absente pour des raisons connues d’elle seule

Les parents partis avec la porte

Nous prenions les flaques d’eau pour des criques

les cailloux pour des météorites

les meutes de vent pour des loups

un enfant se liquéfiait dès qu’un flacon touchait terre

nous pouvions tenir jusqu’à l’épiphanie

Manier nos pieds comme des jouets

en attendant une redistribution des parents

 

il nous arrivait de les apercevoir entre deux couches de terre

le coup de pied assené au sillon faisait crier un caillou

Mais ce n’étaient qu’hallucinations de bûcheron à la herse rouillée »

 

« Où vont les arbres ? » (2011).

 

 

Vénus Khoury-Ghata

Un poème de PETR KRAL

« L’ENCERCLEMENT

.
Bientôt midi. Le lac du parc fuit sur place, se hérisse d’un
métal fébrile
au souffle de l’instant. Dans l’herbe s’attardent, seuls, des
sentiers
d’ombre. Ta douceur guérit la blessure
et modère la peine; en vain je dis que l’horizon nous salue
d’une promesse de chute. Avec des cris d’oiseaux vers
l’ouverture des salles claires
entre les arbres; par un ascenseur de sève, de sang,
grondant sous l’écorce,
jusqu’à la nuit des racines. Au-delà des tulles du taillis, une
route proche
fait presque miroiter l’éclat d’une rivière. L’air embrasé
flambe immobile
dans les couronnes, si ardent qu’il cerne soudain les
branches crépitantes
par la nuit à venir. En vain je me fais statue d’effroi, clouée
au socle de la souche
dans l’encerclement des clairières: nous ne sommes pas en
exil, assures-tu,
appuyant pensive le sourire contre une promesse ignorée
de l’azur. »
.
.PETR KRAL.

ENTRE LES SILENCES

PPV du 12 août 2016

*

ENTRE LES SILENCES

*

Septembre 2,

 

Envenimées les baies pâlissent

Entre les coques vides et les mats immobiles

Les rêves onze mois sur douze

Echouent sur les sables jonchés de bouteilles

Sans message

Agglutinés au plafond bleu

Les plastiques claquent le dernier soupir

De l’estival satisfait d’être nu au festin

Sans âme.

*

Les nuages sans laisse voyagent en silence

Le temps n’est rien d’autre ici qu’un maître auquel on obéit

Ainsi que les tournesols saluant à genoux le soleil

Tout vit sans rêve d’évasion ni crainte particulière

Les jours et les saisons colorent leur pays

On pratique l’ordinaire du début à la fin

Une cloche toujours prête à pleurer ou à rire

A la place des gens d’aujourd’hui ou d’hier

*

À l’orée des forêts et du jour

Les courbes tracées par les étoiles disparaissent

La verticalité des troncs reprend naissance

L’oblique des fils d’araignées entrecoupe

Ces parallèles trop sages

Le peintre dort encore et n’a pas déposé de teinte définie

Tout oscille entre loup et chien

Versions multiples de gris dont se parent

Les premiers oiseaux ou les dernières chauves-souris

Fermant les yeux une vision d’entresol s’impose

Et l’on hésite entre l’ascension ou la descente

Incertain du but à atteindre

*

Les arbres n’ont plus

Le droit de se taire

Depuis qu’il a plu

Des plumes sur terre

Depuis que le vent

Cherche une autre route

Et trouve à l’avant

Du navire un doute

Depuis que l’aurore

A baissé les yeux

Au point de les clore

En pleurant sur eux

Depuis que les ponts

Enjambent des gouffres

Dans lesquels l’eau souffre

Sa source en répond

 

*

En forêt : Eclaircie

Sous la brise : Elisa

Au bord de la mer : Phoenixs

Dans les rues : 4Z

*

 

Les soleils vides

 

 

La course des astres,

Lentement la nuit reprenait de l’allure

Voile après voile pour sa danse sacrée

Aux ombres

Il n’y avait pas eu de saison et les soleils vides

Fourbus rentraient se coucher sans un mot

De trop les petites étoiles du matin filaient

En douce sous le lit lourd des rêves perdus

Et les agités gris semaient aux quatre riens

Leurs illusions pleines de sable humide.

 

De petits être verts nagent en tout coin du ciel

Mars est sorti de son orbite

On ne peut donc l’accuser

De cet horizon aux couleurs champêtres

Qui sait si demain ils prendront la teinte

Jaune rouille du soleil noyé

Ou l’accent grave d’un château aux tours envolées

Le poids des pierres les empêchent

De courir étreindre ces inconnus

Et les arbres jaloux de cette nouvelle notoriété

De concert abandonne leurs feuilles

La saison dans la coulisse pleure à chaudes larmes

Son entrée en scène est gâchée

 

Louis dort à l’orée d’une jeune forêt

Le temps se dissout dans la brume des continents

Tout est animal et piétine les braises

Pour éteindre l’incendie qui ravage les os blancs

Le silence se présente à la porte verrouillée

Il fredonne un chant doux comme un baume apaisant

Que l’oreille fatiguée devra inventer

Tout ici dort et vit à l’abri du futile

Les morts et les vivants réconciliés saisissent l’essentiel

L’immédiat dirige un concert de cigales

Sous une jolie tonnelle de rayons de soleil

 

L’écriture mène par le nez

Au bout de lui-même le poète

Il aperçoit alors son reflet dans la vitre

Que tous les jours un caillou casse

Dans l’ombre une fronde s’abrite

Puis armée commet ce délit

À la même heure quand au piano

Quelqu’un produit d’insupportables gammes

Je connais cet apprenti peu doué

Il me ressemble or je me vois cloué

Sur un des murs de mon étroite chambre

Une chambre qui tourne comme un manège

Nul moteur n’est à l’œuvre

Lorsque le silence subit l’assaut des mots

Avec résignation selon son habitude.

 

Avec : Phoenixs la tête dans les étoiles, Élisa à l’orée du concert, 4Z ou peut-être son reflet dans la vitre, et Éclaircie dans la coulisse.

 

Je remercie Phoenixs pour le titre et vous tous pour ce bel ensemble.

Un poème d’Heliomel.

« Il y a des jours comme ça

 

Il y a des jours comme ça…

Une chanson murmurée

Le bruissement d’une feuille

Un carré de lumière

 

Tout semble vous sourire

On se trouve comme en état de grâce

Les années passent

Ces jours, on croit qu’on ne les verra plus

 

Et soudain, ils reviennent un matin

Dans le jardin déjà ensoleillé

Sous la forme d’un coquelicot

Sur une valse lente de Satie

 

Sur un tableau dont on aperçoit

Les détails en trois dimensions

Jours bénis vous êtes si rares

Vous avez eu le mérite d’exister

 

Parfois la solitude est élégante

Elle attise les souvenirs…

Le chat me fait les yeux doux

Allez, viens sur mes genoux »

 

 

 

Les grands feux

La lune diffuse le moins de lumière possible
Afin que le marcheur de nuit s’égare enfin
Loin des chemins d’ornières et de cris
S’il tient la tête penchée c’est pour encourager
Ses jambes ses pieds ses muscles à le mener
Dans les sous-bois aux chuchotis calmes et sereins
Près des baies d’un rouge éclatant
Et pourtant inoffensives
Offrant pour toutes traces des lettres enluminées
L’homme sent qu’il se rencontrera bientôt
Avec le visage qu’il guette depuis longtemps dans les miroirs
Et les pensées de celui qui n’a pas abdiqué devant les grands feux
*
On ne croit plus en l’autre monde
Pourtant la boule bleue flotte en secret
Un village curieux s’avance pour la voir
Puis disparaît dans la brume d’été
Deux montagnes montent à l’assaut du ciel
Un bateau a jeté l’ancre au milieu de ce rêve
Il attend la marée mais n’arrive que le lierre
Sa voix douce s’offre au temps
Devenue rauque elle cède au vent sa puissance
De la boule bleue et de la nuit qui l’entoure
On ne distingue plus qu’une vague végétale
Et une forme engloutie sous une déferlante figée

*
Le pied de la montagne baigne dans l’eau du lac anesthésié
Les nuages se déplacent au compte-gouttes
Le vent arrêté en cours de route
Par on ne sait quel obstacle imprévisible
Le vent tombe comme la colère du torrent
Quand la plaine l’entoure d’égards
On se roule dans l’herbe en attendant le déluge
Ou l’explosion de la bombe cachée dans la manche d’un juge
Qui s’improvise magicien
Les corbeaux et les colombes ponctuent le ciel
On entend une marche funèbre
Mais la marchande des quatre saisons m’assure qu’il s’agit d’une valse
D’ailleurs son sourire le confirme
A peine réveillé le lac se rendort
Au moindre contact le museau de la montagne frémit.
*
L’ombre au vent,
 
On soufflera tes cendres au vide
Dernier salut de l’âme au trou noir
Tu seras passé comme une ombre
Un nom perdu de sens
Ni homme, ni bête
Fil cassé du théâtre des illusions
Qui ont cousu ton reflet
Au réel des vaincus.
*

Il est question d’âme et de clarté, de trou noir et de déluge mais aussi d’une brise très discrète qui fredonne les premières notes d’une valse. Nous devons le titre à Eclaircie, la valse à 4Z, le « Dernier salut de l’âme » à Phoenixs et la pousse de lierre à moi-même.

J’espère,

J’espère,

Le feuillage s’écarte du ciel souillé…
de ténébreux nuages envieux de son bleu d’azur!

La désespérance dévore la pensée!
La pensée assiégée s’enlise, puis s’endort…
…Inutile secours pour l’esprit aliéné
Au jour démesuré, qui a jeté le sort…

Un signe pourtant reste, tel un soleil d’envie… !
Aimer vivre la vie s’impose, l’aimer, l’aimer
Les yeux grand ouverts inspirant l’âme … mon esprit,
Se regarde en repos pour lire ses mots écrits.

Le feuillage s’écarte du ciel lavé de ses obscures salissures …
le bleu du ciel d’azur a gagné son pari!

Je sais…

Tes silences m’appellent,

Tes silences me parlent,

Tes silences m’apaisent,

Je t’écoute,

Je comprends… enfin!

…Peut-être!

J’espère

A Julie

L’absence des chaises insomniaques,

L’oiseau guette le chat pour le manger
Avec des épinards cueillis pendant la sieste
Le chat caché sous l’armoire s’ennuie
Peut-être songe-t-il à éclairer la nuit
En brandissant un pot de confiture
Vide – les framboises vagabondent
Loin de la neige qui les nourrit
Les sous-marins pondent leurs œufs
Au fond des lacs anesthésiés
Ainsi la terre tourne autour d’un crayon bien taillé
Sans oser balayer les copeaux
Ni parmi eux trouver pour les mordre des vagues.

***

Autour de la grande table
Les hommes mangent debout
Nullement étonnés de l’absence de chaises
Le repas terminé
Ils s’adossent aux parois crépies
Et dorment sans rêves
Ils ont depuis longtemps
Perdu leur souplesse et la parole
Seul un tout petit enfant
Se contorsionne et sourit aux anges
Dans un berceau de feuilles aux mille signes
La lune hésite à lui transmettre les clés du silence

***

Qui suis-je que la mémoire déplace
Note après note dans ce jardin sans partition ?
On suspend à mes cordes des pétales fumants
Des colliers de voyages interrompus
Des rires emportés à la pointe d’un envol
Des instants sérénades faussées
Je ne murmure que requiem
Lacrimosa pavane blanche rayée
Que suis-je devenu au coin d’une coulée verte
Sinon l’espérance recueillie d’une main tendue
Vers ma beauté demeure ?

***

Les jours avaient des joues roses et brillantes
Comme les pommes du calendrier
La ville bercée par le fracas quotidien
Posait la tête sur celle d’un voisin de passage
Aucun ne remarque la tristesse des voies abandonnées
Où poussent de l’herbe et quelques arbres espiègles
Au rythme lent du train et des habitudes
La vie passe de l’autre côté de la vitre
On ne se regarde plus on ne se parle plus
On marche en somnambule dans une même direction
La langue dans une poche la petite lumière des yeux dans l’autre

Dans ce Zephe de juillet passaient : 4Z le félin aux framboises, Eclaircie berçant les hommes sans rêves, bibi, Elisa qui porte encore une lumière dans la grotte.